Le jeune homme et la mer

Plus que trois marches… ça y est, plus que deux… une… AARHG!
La boîte s'écrasa sur la moquette dans un bruit de porcelaine brisée et la jeune fille qui un instant plus tôt la portait suivit le même chemin, mais sans rien se briser. Le garçon qui l'accompagnait soupira.
« Usagi, tu es sûre de vouloir m'aider? »
La petite blonde, pas du tout du genre à laisser tomber ses amis, sauta sur ses pieds en brandissant le poing: « Umino! Je ne te laisserai pas déménager tout seul. Non mais tu t'es vu? Tes biceps sont plus maigrichons que les miens, quelle femme digne de ce nom laisserait ce pauvre enfant se briser le dos en portant de grosses boîtes! »
Umino secoua la tête en se plaquant la main au front, comme si une douleur intense y entrait en même temps que les paroles de sa camarade de classe. Usagi était très gentille… mais elle restait une catastrophe ambulante. Il ouvrit la boîte fraîchement échappée pour constater les dégâts. Quelques anses de tasses cassées, ce ne serait pas cher à remplacer.
« Usagi… tu es très gentille, mais ne te blesse pas non plus pour moi. Je sais me débrouiller. Allez, je continue pendant que tu vas nous chercher quelque chose à boire, et on fera une pause. Tout est déchargé du camion, on peut prendre tout notre temps.
- Ah là là! Tu m'insultes! Ne pas être à la hauteur de ces quelques boîtes? Une femme doit être forte, pour protéger l'homme qu'elle aime!
- L'homme qu'elle aime…? Je suis… l'homme… que…
- AAAAAH!!! La ferme! Je vais te les chercher, ces boissons, mais la ferme! »
Umino sourit pour lui-même pendant qu'Usagi descendait l'escalier au pas de course, manquant la dernière marche même si cette fois aucun fardeau ne lui obstruait la vue. Malgré tout, c'était vrai qu'elle était forte. Pour une si petite fille, au moins. Depuis quelques mois, seulement quelques mois, elle avait tellement changé! Elle avait toujours été énergique, mais elle était devenue plus vigoureuse, son corps s'était durci, sa posture s'était redressée.
Il aurait cru qu'elle faisait simplement du sport, s'il n'y avait pas eu autre chose. Son regard, parfois, était celui d'un adulte. Non, pas seulement d'un adulte. D'un guerrier, d'un empereur, d'un dieu… de quelque chose de pas de ce monde. Ce qu'elle avait dû vivre, cet automne, il ne pouvait même pas l'imaginer.
Il renonça à placer tout de suite la vaisselle rescapée dans les armoires: l'ancien locataire avait quelque peu négligé le nettoyage et les armoires n'étaient pas pour améliorer le score. Se dirigeant vers l'escalier, il fut arrêté par le retour précoce d'Usagi qui s'écria d'un ton démentant toute prétention à la maturité: « Umino! Avec quel argent je dois payer les boissons? »
Il lui tendit une poignée de billets sans les compter, puis la regarda partir avec incrédulité. Il était aussi maladroit qu'elle, mais il prenait son temps, pour compenser. Cette fille soulevait littéralement un nuage de poussière derrière elle. Et en hiver! Il avait Naru mais… Usagi aurait toujours quelque chose d'unique.
Il redescendit les marches et saisit une autre boîte. Il n'en restait plus tellement. Heureusement, les meubles étaient déjà rentrés! Malheureusement, sur le chemin du retour, il fit un geste trop brusque et faillit répéter l'accident précédent. Il ne l'évita que de justesse, à force de mouvements brusques qui ramenèrent son centre de gravité à un endroit convenable et jetèrent ses lunettes hors de sa portée. Les bras chargés, il ne put que jurer en les entendant tomber entre les marches pour rebondir à l'étage plus bas sans pouvoir rien faire pour les rattraper.
Il posa sa boîte au palier et redescendit en courant. Contrairement à ce qu'on aurait pu croire, il voyait parfaitement sans ses lunettes, mais il pensait à ce que les autres verraient aussi… Hélas, les lunettes avaient glissé entre les marches jusqu'à la buanderie, deux étages entiers plus bas, et comble de malchance, Usagi s'y était aventurée, pour y découvrir une machine à café en parfait état de marche.
Les personnes dont il ne voulait pas qu'elles le voient à visage découvert se résumaient à: le monde entier. Et c'était particulièrement vrai pour les gens qui le connaissaient! Et voilà qu'Usagi, entre tous, venait de laisser tomber un des deux gobelets de café qu'elle transportait, parvenant à sauver l'autre, et reculait pas à pas, bouche bée. Dans quelques instants, elle allait crier, et partir en courant, et il ne l'aurait plus jamais pour amie.
Qu'est-ce qu'il aurait pu dire? Il se retourna et ramassa ses lunettes en silence. Les verres étaient résistants, ils n'étaient pas cassés, mais ils étaient aussi lourds et leur poids avait tordu la monture durant la chute. Il redressa grossièrement les tiges de métal avant de les laisser tomber à nouveau, par surprise, quand une main se posa sur son épaule. Un regard furtif lui révéla qu'Usagi lui souriait honteusement.
« Je suis désolée, j'ai été très impolie. »
Surpris, il se baissa, remit ses lunettes en place et se tourna vers elle. Sans lui laisser le temps de parler, elle l'entraîna vers l'escalier en lui offrant le gobelet survivant. « Tiens, je crois que celui que j'ai échappé était le mien. »
Il fit mine de refuser mais le prit quand elle insista. Il n'avait pas la tête à s'obstiner. Il remonta jusqu'à l'appartement en silence, puis goûta son breuvage. Pas fameux, mais pas étonnant pour une distributrice…
Sitôt la porte refermée, Usagi le gronda: « Dis-moi… tu n'as pas vraiment besoin de lunettes, vrai?
- En fait oui… pour la lecture, en tout cas.
- Des lunettes normales auraient fait l'affaire, alors. Et tu portes ces horribles machins pour cacher ta figure? »
Le jeune garçon baissa la tête et regarda ses chaussures. Elle avait bien vu de quoi il avait l'air! Le bas de son visage gardait un semblant de normalité, tant qu'il mettait une couche de fond de teint, mais le reste… Et encore, elle ne l'avait pas vu sans perruque! Devant son silence, elle explosa:
« Mais voyons! Tu es stupide, tu te fais du mal pour rien! Bon, tu es bizarre, mais ça, tout le monde le sait déjà! Tu n'es quand même pas un monstre!
- Justement… qu'est-ce que c'est, un monstre? Pourquoi penses-tu que je déménage si jeune?
- Je pensais que c'était parce que tu étais si intelligent, que tu pouvais te débrouiller.
- Je peux t'expliquer, je sens que je peux te faire confiance. Peut-être même que tu vas me croire. Ma mère ne veut plus de moi dans son appartement depuis que je fais… certains rêves. Elle ne veut pas d'ennuis. Elle ne me chasse pas vraiment, elle va m'envoyer de l'argent le temps qu'il faudra, mais elle sait que je ne suis plus à elle. Elle le savait depuis le début, elle ne m'a même pas donné son nom. Umino, ce n'est même pas un vrai nom, c'est une référence à mon père, l'homme de la mer. Il n'est… même pas humain… tiens, regarde. »
Le pré-adolescent souleva sa veste et le chandail qu'il portait dessous. La peau révélée était squameuse, gluante et grisâtre, presque celle d'un poisson. Une vague odeur humide fut libérée par les vêtements ainsi ouverts.
« D'ici quelques années, tout mon corps sera comme ça. Certains ne se transforment pas entièrement, mais si j'en suis rendu là, si jeune, c'est que ça ne s'arrêtera pas. Tu dois deviner pourquoi je suis exempté de la plupart des activités du gym… J'essaie surtout d'éviter la piscine, pas seulement pour ne pas me montrer en maillot, mais aussi… j'essaie de ne pas m'y habituer.
« Je vais devoir rejoindre mon père un jour, mon corps n'est déjà plus très à l'aise sur la terre ferme, Usagi, je suis rendu aussi maladroit que toi, mais je ne veux pas partir tout de suite. Il y a… trop d'amis que je ne veux pas quitter. Tu dois te dire que je suis fou! "
Usagi lui entoura les épaules du bras. Elle ne parvenait pas à savoir pourquoi, mais si l'histoire de son ami la surprenait, elle ne ressentait ni incrédulité ni horreur. Il lui semblait avoir connu des choses bien plus étranges, sans pouvoir pointer un souvenir exact. Il reprit son souffle et poursuivit:
« Mon père, je le rencontre parfois sur un coin de plage déserté. Trop de cailloux pour les vacanciers, on a la paix. Ce serait un homme bien, si c'était un homme. L'été, je le rejoins dans l'eau, depuis deux ans je peux y rester sans remonter pour respirer, l'hiver c'est lui qui sort, c'est trop froid pour moi. Mais depuis cet automne on ne s'est pas vus. Le voir, ça me fait voir des choses… c'est l'instinct, j'ai toujours eu hâte de le rejoindre, mais maintenant, ce n'est plus pareil. Je veux rester, d'abord parce que tu es mon amie, et puis parce que je connais Naru. »
Il baissa les yeux à nouveau. Usagi ne l'avait pourtant pas vu se redresser auparavant, mais il trouvait le moyen de se courber davantage. Autant il voulait partager son secret, autant il avait honte de le faire. Sa voix vacillait, menaçant de se transformer en sanglots.
« Je ne l'ai pas vu durant quelques mois, mais les rêves ont commencé. Il me parle dans mes rêves, il me montre où il vit, et où je pourrais vivre. Mon corps n'est pas tout à fait prêt, mais je pourrais le rejoindre tout de suite si je le voulais.
« Mais je ne veux pas! J'aime Naru, et je t'aime, d'une autre manière, je n'avais jamais regretté de ne pas être vraiment humain jusqu'à maintenant, mais là… je voudrais être comme tout le monde, finir mes études, épouser Naru, avoir une carrière, une famille. Ma mère m'envoie en appartement parce qu'elle a peur qu'ils viennent me chercher si je résiste trop longtemps. Je sais bien que ça n'arrivera pas. Bientôt, je ne pourrai plus résister, et je vais devoir quitter tout ce que j'aime pour rejoindre ma race. »
Umino pleurait franchement maintenant. Usagi, à son tour, sentit ses yeux se remplir de larmes. Un petit garçon ridicule, peu attirant et maladroit comme lui, elle n'avait pas pris ses sentiments au sérieux, mais même s'il n'était pas vraiment humain, c'était une personne réelle, avec toute la souffrance qui venait avec, et sûrement encore plus. Ensemble, ils s'appuyèrent sur le mur et se laissèrent glisser au sol, et elle le laissa pleurer sur son épaule un long moment. Puis elle le secoua doucement, le forçant à se distraire de ses sanglots.
« Ta mère a bien aimé ton père, non? Elle t'a accepté, elle fait encore ce qu'elle peut pour te protéger. Tes vrais amis ne te laisseront pas tomber si facilement. Si tu pars avec ton père, on pourra toujours se rencontrer de temps en temps. Naru a un grand cœur, elle va te comprendre. Et puis ne te cache pas autant, ton visage ne peut pas être aussi laid que ces horribles lunettes! »
Il ne résista pas quand elle lui retira l'accessoire qui lui avait toujours servi de masque et que, remarquant sa perruque, elle l'en dépouilla aussi. Malgré son jeune âge, sa calvitie était presque complète, et son crâne protégé par une mosaïque d'écailles luisantes. La forme de sa tête était toute faussée, tellement qu'il lui fallait une coiffure complètement désordonnée pour en camoufler le contour aplati. Ses yeux, quand elle les regardait en connaissance de cause, lui semblaient totalement inhumains, on n'y reconnaissait pas le moindre indice de l'intelligence pourtant vive du pauvre garçon. Des yeux globuleux, vides, comme ceux d'un poisson, sans paupières pour cligner mais protégés par un épais mucus gluant.
Ce n'était pas que le visage d'un garçon très laid, c'était celui de l'héritier d'une race étrangère à l'humanité, destinée à rester cachée à jamais dans l'abysse noir et froid. Elle dut rassembler toutes ses forces pour mentir:
« Aie confiance, Umino, tu n'es pas un monstre. »