La colère de l'abysse

4: Les disciples des anciens dieux

Le trouble s'étendit aussi à des gens qui n'avaient aucune idée de ce qui se passait. Usagi, en revenant chez elle, passant par chez Mamoru, ne lui parla que peu car il avait immédiatement perdu sa bonne humeur et avait conservé un état d'esprit exécrable depuis. Si personne n'appréciait l'odeur que le mucus noir du shoggoth avait laissé sur ceux qui l'avaient approché de trop près, la répulsion que ressentait le prince de la Terre était violente et irrésistible.
Un souvenir éteint du temps d'Élusion se mit à troubler son sommeil. L'odeur le hanta plusieurs jours après qu'elle ait complètement disparu des vêtements et du corps de son amoureuse. Elle lui rappelait des choses dont il n'aurait jamais dû devoir se souvenir, des batailles pour la survie d'Élusion, avant que celui-ci ne puisse être appelé un royaume, et avant l'existence du Millenium d'Argent.
Il s'était réincarné plusieurs fois depuis les premiers incidents, toujours dans la même lignée, bien que celle-ci n'ait pas été noble depuis le début des temps. Les souvenirs des vies les plus lointaines lui apparaissaient parfois, mais sans relief, sans émotions. Sauf la peur. Car il existait des terreurs que même la mort n'efface pas.
Le royaume souterrain d'Élusion avait connu bien des attaques, ennemi de la civilisation décadente de K'n-yan et envahi par la multitude des Gyaa-yothn, ces hybrides reptiliens qui partageaient sa terre mais devenait de plus en plus agressifs depuis trois ou quatre siècles, qui avaient pillé ses terres et violé ses femmes. Aujourd'hui encore, les lignées survivantes donnaient parfois naissance à des monstres de leur sang. Élusion avait repoussé les assauts des êtres au corps de crapaud surgis subitement de l'abysse noir de N'kai, pour les voir exterminés par des êtres plus révoltants encore, les innommables shoggoth, que leur dieu Tsathoggua avait acceptés pour nouveau peuple sans se soucier qu'ils aient massacré l'ancien.
Rien n'était aussi clair, évidemment, et les souvenirs ne revenaient que par bribes, d'un rêve à l'autre. Les maudits shoggoth étaient puissants, destructeurs, et sans pitié. Ce qu'il avait fallu faire pour les repousser! Quand cette fraction de sa mémoire lui revint, Usagi s'éveilla avant lui, surprise par ses cris.
« Hg' dhlei ng'ahr Mtalya thro! »
Quand elle lui demanda ce qu'il hurlait, il prétendit ne pas savoir. En réalité, comment aurait-il pu lui avouer à elle que, pour sauver Élusion, il avait participé à un rituel inavouable pour libérer un petit dieu connu aujourd'hui sous le nom de Métallia?

« Au secours! Laissez-moi entrer! »
Rei ne savait pas depuis combien de temps la femme hurlait à la porte quand elle s'éveilla. Elle ne l'entendait que faiblement, et espéra ne l'avoir pas exposée au danger en dormant trop profondément. Elle se hâta d'enfiler une robe de chambre et courut à la porte, laissant une toute petite adolescente dont seule la voix trahissait qu'elle n'était plus une enfant la traverser avec un empressement terrifié.
« Refermez, refermez! Il me cherche! C'est la nouvelle lune, il me cherche! »
Rei la guida à sa chambre et la fit asseoir sur le lit, s'installant à son côté. La jeune fille était hystérique et sa respiration haletante faisait craindre qu'elle perde conscience à tout moment. Il fallait la calmer d'abord. Ensuite, voir ce qu'on pouvait faire pour elle.
« Voilà, tu es à l'abri. Qui te cherche? Veux-tu que j'appelle la police?
- Non, pas la police! Ils appelleraient mes parents, et lui saurait!
- Qui lui?
- Mon frère. Il veut me sacrifier, je l'ai entendu. Il y a cette secte…
- Es-tu sûre qu'il était sérieux?
- Il participe à ces cérémonies le printemps et l'automne depuis qu'il a quatorze ans, et il sait parler des langues que personne ne comprend. Il étudie la magie noire tout le temps. Il est très sérieux.
- Et c'est pour la nouvelle lune? Reste ici cette nuit, alors. Demain, tu m'expliqueras tout.
- Écoutez, c'est impossible! Il sait par où je me suis enfuie, il va me retrouver!
- Bien. Je sais qui appeler. Promets-moi juste de ne pas poser de questions, d'accord? Il y a des choses que je n'ai pas le droit de dire. »
Rei ouvrit un tiroir et en sortit son communicateur, pressant la touche d'appel général. Toutes celles qui parvenaient à se réveiller en pleine nuit viendraient bientôt. Toutes sauf Usagi, donc. Puis elle ouvrit le garde-robes et en sortit un petit matelas de camping et un ensemble de draps. La pauvre fille devait se reposer. « Ça ne sert à rien de s'arracher les cheveux tant qu'elles ne sont pas là. Alors essaie de dormir, tes nerfs te le feront payer demain si tu ne te détends pas un peu. »
Rei s'étendit sur son propre lit, appuyant le menton sur ses poings pour garder la tête relevée. La pauvre fille avait plus envie de se confier que de dormir, c'était prévisible, et Rei écouta son incroyable histoire jusqu'à l'arrivée des autres.

Tuxedo Kamen fut le premier à entrer. Il n'avait pas de communicateur mais ne s'était pas fait prier pour suivre Usagi quand elle avait reçu l'appel. Sailor Moon le suivait de près, ce qui n'avait rien d'étonnant puisqu'ils avaient voyagé ensemble. Rei fut tentée de se moquer de l'inhabituelle ponctualité de la guerrière, mais devant la jeune Iromi, ça aurait certainement brisé l'impression de sécurité qu'elle cherchait à produire. La jeune fille était visiblement impressionnée, Sailor Moon devenait une héroïne plutôt bien connue et il était mémorable de la rencontrer. Luna fut bien moins remarquée, s'installant en silence dans un coin et semblant très vite retrouver le sommeil.
Iromi se présenta et expliqua rapidement ses craintes tandis que Rei s'éclipsait pour faire le thé. Leur groupe risquait d'attendre un bon bout de temps, que le frère fanatique se présente ou non, et elles auraient besoin de la dose de caféine. Durant ce temps, Vénus arriva, suivie de peu par Jupiter. Mercure, pour sa part, entra dans l'édifice au moment même où Rei revenait avec le thé.
Malheureuse coïncidence, car le hurlement que poussa la jeune fille à la vue de la guerrière de Mercure surprit si bien Rei qu'elle laissa tomber son plateau, fracassant les belles tasses de porcelaine fine et répandant le thé brûlant sur le sol. Elle ne se soucia pas immédiatement de la perte, inquiétée par les hurlements soudains.
« Elle! Elle! Cette odeur! Elle y était! Cthulhu fhtagn! Elle y était! »
Elle ne se calma pas tant qu'Ami ne se fut pas retirée dans le couloir, puis elle tenta de s'expliquer de manière plus cohérente, sans réellement y parvenir. « Cette odeur sur elle… la chose qu'ils ont sortie de l'eau… elle l'a touchée elle aussi. Elle est dans la secte, elle est de leur côté! »
Sailor Mercure s'avança à nouveau et, le choc initial passé, la jeune fille ne se remit pas à crier, bien qu'elle gémisse avec frayeur. « La chose qui a cette odeur, dit Mercure, c'est un shoggoth. J'en ai étudié un cette semaine, une bête tout à fait immonde. Si des adorateurs de Cthulhu se mettent à vénérer les shoggoth, ce sont de pauvres imbéciles.
- Mon frère n'est pas un imbécile! cria l'enfant. Il est… méchant. Il sait ce qu'il fait, il n'est pas fou. Il sait qu'il fait du mal. Les Profonds et les shoggoth les aident à ressusciter R'lyeh.
- Pourquoi? »
C'était une question dont la réponse tarderait: dans un grand bruit, un jeune homme d'une vingtaine d'années au plus traversa la porte de papier de riz, éparpillant des débris sur le sol où ils s'imbibèrent du thé renversé. « Ah vous, les méchants! s'indigna Vénus. Jamais capables d'utiliser une porte correctement?
- Rendez-moi ma sœur et je vous rembourserai votre stupide porte!
- Pour la sacrifier sur le bord de la plage pleine de pétrole et de shoggoth qui puent? Jamais de la vie!
- Idiotes! Quand le grand Cthulhu reviendra à la vie, je serai son prêtre, et vous serez mes esclaves!
- Tu n'as pas l'air d'avoir beaucoup de patience, pourtant… glissa Mercure.
- Mais la ferme enfin! Le temps approche, ne gâchez pas ma cérémonie!
- Oui, dans dix ans!
- Quoi dix ans?
- Un membre de ton culte devrait avoir lu le Nécronomicon, n'est-ce pas? Il ne faut pas un grand astronome pour calculer quand les étoiles seront favorables à nouveau. C'est dans dix ans, je suis catégorique, et les Aztèques le savaient longtemps avant moi, s'il te faut une seconde opinion.
- Mais ses servants sont montés des abysses…
- Cthulhu, Tsathoggua et Dagon ont des intérêts commun, mais dans dix ans, penses-tu que les choses visqueuses de N'kai et les fils de Dagon pourront encore jouer dans les ruines de R'lyeh? Cthulu et son engeance ne sont pas des enfants de chœur.
- Vous ne comprenez pas! Vous n'entendez pas son appel! Il faut ces sacrifices et il les faut maintenant!
- C'est ridicule. Il a besoin de vous pour le sortir de sa crypte quand les étoiles seront en place, les sacrifices, au mieux, ça nourrit les poissons. La secte, c'est sa manière de vous garder.
- Mais il veut…
- Il peut s'en passer! Un peu trop de disparitions, ça va attirer l'attention sur votre secte. Tu ne voudrais pas que la police ruine tous tes plans, n'est-ce pas? »
Le jeune homme hésita. Visiblement, il avait joint la secte et étudié ses préceptes sans y réfléchir à fond et sa foi ne faisait pas le poids face à l'érudition d'Ami. Il aurait peut-être renoncé à son sacrifice au moins, sans combattre, si personne n'était intervenu.
Malheureusement, le salut des ennemis que combattaient les guerrières était trop souvent contré par leurs alliés. Son expression hébétée ne changea pas beaucoup quand la balle emporta la plus grande partie de son cortex cérébral. Si un médecin avait rapidement scellé les artères ouvertes, il aurait pu jouir d'une vingtaine d'années de vie végétative, mais par chance, il mourrait longtemps avant qu'on ne pense même à en appeler un.
« Oubliez ce fou, dit l'homme au revolver qui l'avait suivi, et ne vous mêlez pas ce de qui ne vous regarde pas. »
C'était un occidental d'une cinquantaine d'années, petit et gras, mais sans être excessivement laid. Il avait plutôt l'aspect d'un professeur sympathique, avec son visage intelligent mais sans sévérité et une barbe plus blanche que noire qui semblait tenter de détourner les yeux de sa calvitie. Habillé d'une chemise froissée rentrée dans des pantalons gris d'un ordinaire frappant, et bien sûr de l'inévitable montre au bracelet de métal qui accompagnait toujours une telle tenue, il avait l'air parfaitement inoffensif. Le revolver semblait aussi à sa place dans sa main qu'une volée de pingouins dans le ciel des tropiques. Les guerrières ne firent pas un geste quand il pointa le revolver vers Sailor Mercure: il semblait absurde qu'un tel homme puisse tirer.
« Toi, jeune femme, je t'ai entendue. Je n'aimerais pas que tu deviennes gênante comme ce pauvre fou. Tu en sais déjà trop, si tu ne semblais pas assez intelligente pour savoir quels secrets garder, je t'aurais déjà tuée. »
Toutes sursautèrent alors qu'il faisait brusquement volte-face et visait le front de Jupiter, qui s'était discrètement faufilée derrière lui pour tenter de s'emparer de son arme. La coupable recula d'un pas, se prit les pieds et se frappa douloureusement le coccyx sur les lattes du plancher. Rei jeta un coup d'œil à Iromi, qui devait être terrorisée devant tous ces retournements, sans parler de la mort de son frère, mais elle ne lit pas de crainte dans son regard, seulement une attention sérieuse.
« S'il vous plaît, poursuivit le gaijin sans perdre son calme, n'essayez pas de me prendre à revers. Il y a des sens que vous pourriez développer avec certains rituels, et qui sont pour l'instant à mon avantage. Et sachez que je tirerai si j'y suis forcé. Jeune femme, j'ai étudié les textes anciens aussi sérieusement que tu l'as fait, mais depuis bien avant ta naissance. Quand tu en sauras assez, peut-être te joindras-tu à nous, mais pour l'instant, contente-toi de ne pas mettre le nez dans nos affaires. »
Utilisant efficacement son revolver pour dissuader toute action, il battit calmement en retraite, ne s'arrêtant qu'un instant pour hocher la tête en direction de Rei… ou d'Iromi. La prêtresse shintô se tourna vers la jeune fille juste à temps pour la voir achever le même geste, comme si l'inconnu en avait fait sa complice d'un seul mouvement. Qu'on ne dise pas qu'elle n'a pas quelques secrets elle aussi, se dit Rei.

5: Le premier écho de l'abîme