11: Le combat des dieux
Makoto se transforma en souhaitant que cela n'éveillerait pas la méfiance de ses geôliers, où qu'ils se terrent. Il fallait bien être prête à se battre lorsque ses amies viendraient. Elles l'avaient contactée à plusieurs reprises, annonçant leur progression. Elles étaient déjà à la lisière de N'kai, et selon les calculs de Mercure, à cinq heures de marche d'elle. La vallée de Pnath n'était pas très large, mais très longue.
La jeune fille qui l'avait interrogée par l'entremise du communicateur de Vénus n'avait pas reparu, et quand elle avait tenté de savoir ce qu'elle faisait avec elles, elle n'avait obtenu comme réponse qu'un: « Elle est déjà partie, » et après une certaine insistance: « Écoute, tu ne veux vraiment pas le savoir. » Elle respecta ensuite ce secret: une de ses amies l'échapperait bien assez tôt!
Une fois douée de son apparence et de ses pouvoirs Sailors, elle regretta un peu sa hâte. Le chemin était encore long, et si elle voulait se reposer, cette forme se prêtait mal au sommeil. Mais l'attente n'avait pas à tant durer. Elle pouvait elle aussi marcher. Elle n'avais qu'à demander à Mercure sa direction et à les rejoindre à mi-chemin. Elle souleva le couvercle de son communicateur et appela: « Les amies? »
Seul le silence lui répondit. Alarmée, elle répéta plus fort: « Les amies? Vous m'entendez? »
À nouveau, l'appareil avala ses paroles sans lui en restituer la réponse. Voilà qui n'augurait rien de bon! Elle scruta les ténèbres de chaque direction, sans y discerner le moindre indice qui aurait pu la guider vers ses alliées. Elle jura tout haut puis, se tournant une fois de plus, sursauta en apercevant une forme noire sur le fond noir. La lumière des lichens phosphorescents était si faible qu'elle ne l'aurait pas vu du tout s'il n'avait pas bougé, mais un long bras noir descendait de la voûte au sol, ondulant légèrement tandis qu'une masse de plusieurs tonnes coulait en ce gros filet visqueux.
Hé bien voilà où se cachait son gardien, loin au-dessus de sa tête! Ses narines s'étaient heureusement habituées à la pestilence des lieux, mais ses yeux, même dans l'obscurité, souffraient de la laideur extrême du shoggoth. Pourquoi une créature capable de prendre n'importe quelle forme ne pouvait-elle pas en choisir une jolie?
Elle avait compté sur l'effet de surprise, espérant avoir été capturé dans l'ignorance de ses pouvoirs, mais la situation avait changé. Ses alliées étaient peut-être déjà en difficulté, et elle-même était attaquée. Quand un pseudopode ondulant se glissa vers elle, elle n'attendit pas de savoir ses intentions: « Sparkling Wide Pressure! »
Si on ne pouvait même pas blesser un shoggoth en le coupant ou en le transperçant, apparemment on pouvait le terrasser en l'électrocutant. La bête qui la prenait d'assaut fut en un instant transformée en masse frémissante, momentanément paralysée. Elle se ramassait peu à peu sur elle-même, se remettant lentement du choc, quand Jupiter fut à nouveau prête à frapper. Les convulsions prenaient sur cette chair la forme de bouillonnements horribles, qui la perçaient, la déchiraient et éclaboussait les alentours de magma noir. Elles durèrent plus longtemps et avec plus de violence, et la troisième attaque frappa un ennemi toujours informe, trop secoué pour contrôler sa chair.
C'est un monstre mourant qu'elle s'apprêtait à frapper pour une quatrième - et sûrement dernière - fois quand un mouvement la surprit à nouveau. La même ondulation qui l'avait effrayée une minute plus tôt dérangeait à nouveau son champ de vision. Elle hurla d'horreur en y jetant un regard. Son surveillant n'était pas seul. C'était comme si on avait enduit le plafond d'une épaisse couche de mélasse, qui dégoulinait jusqu'au sol en d'épais filaments gluants. S'il n'y en avait pas au moins trente, elle avait bien de la chance. Comment se battre contre un tel nombre?
Malgré la vague de désespoir qui l'envahit, elle parvint à jeter deux nouvelles attaques avant d'être atteinte. C'était froid, c'était visqueux, et c'était avant tout implacablement fort. Les pseudopodes qui la visaient n'étaient pas hérissés de pointes et de lames comme lors du combat narré par ses amies dans la banlieue sud, mais s'étalaient sur sa peau sitôt qu'ils l'atteignaient. Elle tenta bien de s'en secouer, mais son adversaire était plus rapide qu'elle. Entravée, elle ne put empêcher la vague noire du corps ennemi de l'enrober, de l'aspirer dans ses entrailles noires et nauséabondes.
Elle retint son souffle aussi longtemps qu'elle le put, immergée dans la chair et le mucus putrides. Elle savait bien que rien, maintenant, n'empêcherait l'odieuse chose de N'kai de la broyer ou tout simplement la digérer vivante, mais elle tenait à lui donner toutes les peines dont elle était capable, en espérant qu'il puisse souffrir de ses quelques coups donnés de l'intérieur. Hélas, elle fut vite entièrement immobilisée.
L'air lui manqua vite, et bien trop tôt l'instinct la força à ouvrir la bouche, où la saveur la plus effroyable qu'elle eut jamais goûtée s'engouffra, portée par un tentacule visqueux qui força son chemin dans sa gorge, lui donnant une effroyable nausée. Le réflexe de respirer revint bien avant que les spasmes de révulsion ne cessent de tordre ses muscles, mais, à sa grande surprise, ce fut de l'air qui envahit ses poumons. Son arôme était des plus fétides qu'on puisse imaginer, mais il portait l'oxygène qu'on était en droit d'en attendre.
Elle inspira profondément plusieurs fois, sans cesser de paniquer. Cette chose qui gigotait dans sa gorge! Quelle horreur! Elle ne renonça à la recracher que lorsqu'elle réalisa que faire cesser ce viol de son corps était au-dessus de ses forces. Le shoggoth avait décidé qu'elle vivrait pour l'instant et avait formé un boyau connecté à sa trachée, sans se soucier que la chair humaine n'avait pas une fraction de la flexibilité de la sienne.
L'accélération aurait renversé Jupiter si elle avait eu un peu d'espace pour tomber, mais son corps était aussi étroitement lié qu'il pouvait l'être. Chaque centimètre carré était en contact avec le monstre, et tiraillé à chaque mouvement de celui-ci, poussé ou tiré lorsqu'il était malgré lui englobé dans les muscles temporaires qui se formaient et se dissolvaient selon les besoins. Sa mâchoire béante n'avait pas la force de blesser l'excroissance qui s'enfonçait dans sa gorge, et à sentir ce qui fouillait parfois les orifices de son nez et de ses oreilles, elle se réjouit de ce que sa culotte était bien en place. Elle ne put que se laisser porter, tentant de ne pas penser à ces sensations hideuses, vers un lieu inconnu. Jamais cela ne deviendrait un moyen de transport populaire!
Quatre jeunes femmes et un homme gisaient épuisés, en tas sur la pierre. Des yeux écarquillés fixaient l'obscurité sans savoir ce qu'ils y cherchaient, et quelques gémissements s'élevaient ici et là. Personne n'aurait su dire combien de temps s'écoula avant que les pauvres aventuriers ébranlés ne commencent à retrouver leurs sens. Leurs vêtements étaient détrempés, empestant du mucus noir qui les avaient entièrement traversés.
« Comment ils nous ont trouvés…? » Ce fut Vénus qui posa la question, mais aucun esprit n'était encore assez clair pour se soucier d'individualité. Un long moment se passa avant que Tuxedo Kamen n'avance une réponse: « Ils savent voir les ondes… nos communicateurs… »
Personne ne le contredit. Les maudits shoggoth leur étaient tombés dessus de toutes les directions à la fois incluant le haut, et les fusils à essence n'en avaient tué qu'un cette fois. Un kamikaze s'était jeté sur eux en étendant sa masse pour recevoir chaque éclaboussure. Il n'était plus qu'une vague de gelée molle lorsqu'il les atteignit, mais le choc les ébranla suffisamment pour laisser les autres les terrasser.
Il n'y eut pas de combat digne de ce nom, seulement une défense désespérée et brève. À avoir eu le choix entre ce qui suivit et la mort, la décision n'aurait pas été facile. S'il s'avérait qu'ils avaient bien échappé à la mort et non voyagé vers un sort d'autant plus tragique. S'il existait une expérience traumatisante dans l'univers, être capturé et emporté par un shoggoth devait être cité en exemple. Existait-il une seule créature moins délicate dans le monde entier?
Finalement, Vénus, suivie de Mars, et du reste, les unes après les autres, s'assirent et, lentement, se levèrent. Chacun avait les muscles endoloris d'avoir lutté en vain, mais personne n'était blessé. Mercure, bien qu'il fut visible que sa raison avait été aussi bien mise à l'épreuve que celle des autres, était parvenue à ne pas perdre prise sur son petit ordinateur, dont elle testa le fonctionnement avant de le ranger.
Les nerfs à vif, elles manquèrent frapper, brûler, noyer, transpercer et autrement massacrer l'humaine qu'ils virent s'approcher d'elles.
Sailor Jupiter, à première vue, était passée par le même chemin qu'elles. Le monstre de cauchemar qui l'avait recrachée ici avait dû le faire plus tôt, car elle avait eu le temps de se nettoyer un peu, même si ses vêtements et ses cheveux étaient toujours plaqués sur sa peau et reluisants de mucus qui séchait lentement. Avant de dire quoi que ce soit, elle attira Sailor Moon à elle et essuya du bout des doigts son visage, raclant l'immonde substance aussi bien qu'elle le pouvait. La pauvre guerrière de la Lune était visiblement ébranlée et son amoureux tout aussi secoué n'était pas prêt à la réconforter.
Le choc cependant, tout violent qu'il fut, n'allait pas au-delà de ce que l'esprit aguerri des gardiennes du système solaire pouvait surmonter, et après quelques minutes, elles se racontaient avec soulagement leurs aventures respectives. Le mystère de la venue et du départ d'Iromi ne dura pas plus longtemps que Jupiter n'avait estimé, et la nouvelle narration en gonfla l'élément scandaleux.
Sailor Mercure eut tôt fait de décrotter suffisamment son ordinateur pour voir clairement ses touches et son écran, et Mars se porta volontaire pour récupérer une lampe de secours dans ses bagages, ce qui exigea qu'elle perde sa transformation un trop long instant. À partir de là, trouver leur direction fut un jeu d'enfant.
La perception naturelle de Rei pour les énergies maléfiques se trouva confirmée et affinée par les lectures de l'ordinateur. Une concentration immense de puissance se terrait non loin, suffisante pour dissuader n'importe quel justicier raisonnable d'en approcher. La garde Sailor marcha vers ce qui pourrait bien causer sa perte. Moins d'un kilomètre, après tout ce chemin, aussi bien dire qu'elles y étaient déjà.
« Il nous a fait conduire jusqu'à lui, fit remarquer Neptune, alors qu'il aurait pu nous faire tuer… »
Bien que les présences qu'elles dépassaient fussent des plus évidentes, elles ne furent gênées en aucun moment dans leur progression. Leur objectif se révéla à leurs yeux depuis une bonne distance malgré la pénombre. Il y avait là un peu plus de lumière que dans le reste de N'kai, mais il restait un bon chemin à faire entre cela et une clarté raisonnable. Pourtant, l'abomination qui se présentait à leurs yeux apparaissait dans toute son horreur.
La silhouette vaguement batracienne s'identifiait à ce qu'elles avaient appris plus tôt sur les habitants de l'abîme noir. La présence malveillante dominait toute chose jusqu'à l'horizon, suintant d'une menace infinie devant l'armée épuisée qui se présentait devant elle. Pourtant, devant ses ennemis fourbus, le colosse étendit une patte velue en une révérence inattendue.
La voix qui résonna ne provenait pas, de toute évidence, de la gorge de l'immémoriale divinité - s'il s'avérait qu'elle en avait une - mais les mots étaient clairs et parlaient incontestablement pour elle. Peut-être était-ce une forme de télépathie, ou utilisait-il un appareil inconnu.
« Je suis Tsathoggua, celui que vous cherchiez. Que me vaut votre visite? »
La voix formait les mots, mais sans la profondeur des intonations qu'un humain aurait appliquées. On ne pouvait certainement blâmer la divinité de cela, elle qui ne devait guère voir d'humains dans son abîme noir. Sailor Moon, l'air pitoyable mais consciente de son rôle ici, s'avança. Le tic de sa tête qu'elle agitait inconsciemment pour décoller une de ses longues mèches engluées de son visage brisait l'impression de dignité qu'elle aurait voulu projeter, mais quand on est couvert de bave de shoggoth, la dignité n'est pas l'objectif le plus réaliste.
« Je suis Sailor Moon, guerrière de l'amour et de la justice. Je viens parce que vous commandez aux monstres qui attaquent mon pays! »
Bien que ses paroles ne constituaient pas son discours rituel, elle l'accompagna des gestes habituels à ses introductions. Malgré que ceux-ci n'aient que rarement impressionné ses adversaires, le dieu sembla y voir une menace réelle et recula d'un mouvement brusque qui ébranla le sol.
« J'entends votre courroux, maître! Mais mes servants ne sont pas mon peuple, ils ne sont pas tenus de m'obéir. Cette guerre n'est pas la mienne, comment pourrais-je y commander?
- Faites cesser les attaques, ordonna Moon durement, ou au nom de la Lune, je vous punirai!
- Soit! Soit! Je les forcerai! Sachez que je ne vous trahirai jamais de mon gré! »
Elles eurent peine à se l'expliquer ensuite, mais sur le coup, les gardiennes n'eurent aucun mal à croire les promesses de la monstrueuse divinité. Peut-être craignait-elle que la garde Sailor formât en réalité une armée innombrable, dont la perte de l'avant-garde serait impitoyablement vengée. Et si c'était le cas, alors l'affronter aurait été la chose la plus stupide à faire. Elle aurait bien dû se défendre, et leur mort aurait été certaine.
Ce fut Sailor Jupiter qui parla ensuite: « J'ai été gardée prisonnière une semaine ici. Pour compensation, ramenez-nous à la surface. Vous en avez le moyen? »
Obéissant à un signal invisible, un shoggoth se détacha du paysage et rampa vers le groupe. La guerrière changea vite son exigence: « Oubliez ça! On marchera! Une escorte, ce sera suffisant! »