À la vie à la mort

Chapitre 9

Mercredi soir. Leur réunion spéciale aurait été moins pénible un jour plus tôt, hier après-midi il faisait chaud, mais ce soir les nuages colmataient hermétiquement le ciel, nul rayon ne s'infiltrait, il faisait humide et froid, et le vent allié à une petite bruine intermittente gelait les doigts et les pieds. L'automne avançait, on ne pouvait plus le nier. Bientôt novembre.
Ami montrait à Rei les résultats de quelque analyse pendant que Minako caressait distraitement Artémis. Elles se tassaient instinctivement contre les éléments, il était en définitive temps de s'habiller plus chaudement, et quand Usagi arriva elle dut se creuser une place dans le cercle. Luna, qui avait attendu à l'écart, sauta dans ses bras.
« Alors, ricana Usagi avec un sourire qui sonnait faux, du nouveau de votre côté ?
- Oui, annonça Rei avec fierté, on a peut-être la réponse qu'il nous fallait au sujet de l'ennemi. Ami a fait un superbe travail d'analyse, non sans les informations qu'elle n'aurait pas eues sans moi, bien sûr. J'ai réussi à contacter l'entité et on sait ce qu'elle a contre nous.
- Ha oui ? Quoi ? Comment on la vainc ?
- On ne la vainc pas. Vois-tu, j'ai été surprise en parvenant à rejoindre son esprit. C'est une entité très primitive, voilà pourquoi il était si difficile de lui parler, sans intelligence, elle n'aurait pas été capable de comploter contre nous. Pourtant ce n'était que nous qu'elle attaquait, ses avatars se dispersent ensuite, mais ils n'apparaissent jamais qu'où nous sommes. Et malgré toute cette agressivité inutile, ses instincts n'avaient rien de haineux. Elle était terrifiée.
- Rei m'a décrit ça, poursuivit pour elle Ami, et j'ai approfondi. D'après le comportement de ses monstres, elle ne connaît pas notre monde. Elle poursuit de l'énergie, c'est pourquoi ils semblent assez idiots pour se tuer en fonçant dans un mur ou pour attaquer des objets inanimés : ils ne les voient pas. Elle ne sait même pas ce qu'est la matière, quel ennemi attaquerait un univers qu'il connaît si mal ? J'ai retracé son énergie, ça explique bien des choses, regarde. »
Ami exhiba l'écran de son mini ordinateur où un ensemble de lignes et de courbes s'enchevêtraient sur un impossible graphique à quatre axes incompréhensible pour un esprit normal. L'expression qu'Usagi lui rendit exprimait bien la clarté dont le manque flagrant caractérisait son explication.
« Ce sont des lignes isoénergie. La haute concentration au centre, c'est l'entité, tout autour d'elle on trouve une trame d'énergie normale dans cet univers, et une distorsion évidente sur l'axe i. L'entité elle-même est déformée comme l'espace l'entourant. Pour faire le rapprochement, c'est comme être cloué à un mur par une barre de fer au travers du corps, sans en mourir bien sûr. Chaque fois qu'elle veut bouger elle se fait mal, elle risque de mourir de faim clouée sur place. Et apparemment, il y a ton nom sur cette barre.
- Heu ?
- Au sens figuré, clarifia Rei. Elle veut dire que la distorsion est faite de ton énergie. L'entité veut fuir à tout prix, elle lance des attaques au hasard dès qu'elle sent une énergie Sailor.
- Elle n'est pas méchante, alors ?
- Pas encore, mais si elle reste prisonnière et qu'elle y survit… son état la force déjà à apprendre, à évoluer, ses dernières attaques sont déjà plus intelligentes. Il est normal qu'elle se développe, mais si elle le fait ainsi, dans la douleur et la peur… disons qu'elle n'aura pas que de la joie dans le cœur.
- On fait quoi, alors ?
- C'est une de tes attaques qui a causé la distorsion, il faut trouver laquelle, on se rendra sur place et tu activeras le sceptre lunaire. Si tu tiens à savoir pourquoi, demande à Ami, pour moi c'est du chinois.
- Il ne faudra pas l'activer complètement, affirma Ami sans qu'on le lui demande, tu la tuerais. Le cristal puise son énergie de cette dimension, il faut en affaiblir la trame juste assez pour qu'elle puisse briser la distorsion.
- Moi j'ai compris, Rei, fit remarquer Usagi. Comment je saurais quelle force je dois y mettre ?
- Je vais faire des calculs, mais en pratique tu ne sauras jamais si ça a marché ou si tu l'as tuée. »
Usagi laissa s'écouler quelques secondes pour confirmer que le sujet était bien clos, puis prit la parole : « J'ai forcé la porte de chez Makoto, ce matin. Elle s'était bien enfermée, j'ai pratiquement démoli l'entrée pour ouvrir.
- J'espère qu'il y avait une bonne raison, tu sais qu'elle aurait parfaitement raison de t'envoyer la police.
- Elle ne le fera pas, elle ne voudra pas les voir en personne. Pour la même raison qu'elle n'ira pas voir un médecin, et je crois qu'après tout je l'approuve.
- OK, l'interjeta Rei, le suspense ne te va pas déjà, là en plus ce n'est pas le moment.
- Bien… c'est qu'elle est morte…
- QUOI ?
- Pas comme tu penses ! Elle marche et parle et tout mais… C'est qu'il y a deux semaines, quand je l'ai ressuscitée, j'ai… mal fait le travail… Son corps, bien, il ne fonctionne pas normalement.
- Comment, pas normalement ? Usagi, il faut toujours que ce soit un interrogatoire pour que tu finisses une phrase ?
- Bien, il est mort. Son cœur ne bat pas, et il y a de la pourriture, c'est horrible. Sa blessure… celle de la flèche, elle… elle est devenue énorme, elle fait deux gros trous, vides avec des… des vers sur le bord… comme ses jambes et ses bras et elle… elle est toute maigre et… sèche, c'est dégoûtant de la peau séchée, c'est comme brûlé… et l'odeur… elle est morte, quoiqu'on en pense ! Elle est morte ! »
Usagi s'était mise à pleurer tout en parlant, et Rie abandonna son air sévère pour lui mettre la main sur l'épaule. La pitié, la culpabilité, la tristesse pour son amie, elle avait toutes les raisons de pleurer. Tant qu'elle n'oubliait pas ensuite d'agir, d'arranger les choses. « Elle m'a dit que c'était ma faute ! poursuivit-elle, Elle a dit qu'elle voulait me tuer ! Elle me déteste, parce que c'est ma faute ! C'est mon énergie qui le force à vivre, elle veut mourir, elle dit qu'elle est prête à me tuer pour que je la libère.
- Un peu comme notre entité, dit Rei parce qu'elle ne savait pas quoi dire d'autre.
- Ouais, mais l'entité ne demande pas qu'on la tue ! Je ne sais pas quoi faire, j'ai le pouvoir de la forcer à vivre, mais pas de réparer son corps ! Elle va continuer à se décomposer vivante pour toujours. Elle a dit que si je ne la laissais pas mourir elle me tuerait, parce qu'elle veut arrêter de souffrir.
- Il va falloir trouver une solution, si c'est vrai la laisser dans cet état est inacceptable. Tu n'as jamais pu rendre la vie sans sacrifier la tienne, et si je ne me trompe pas ta mère Sérénité n'en était pas plus capable. C'est une aberration, ce qui s'est passé avec Makoto, je me demandais, aussi, comment ça avait pu se produire.
- Tu as une solution ?
- Une seule, et tu n'en voudras pas.
- Tu veux que je la laisse mourir, hein ?
- Oui. Même avant de l'admettre, avant que son corps pourrisse, elle devait sentir que quelque chose n'était pas en ordre. Vous avez vu comme elle tendait déjà à se cacher le soir même, à s'isoler ? Ça a du sens maintenant, elle est morte et aurait dû le rester, si elle-même le sait, on devrait laisser les choses être ce qu'elles sont et la libérer.
- Rei, je te hais. Abandonne tes amies, assassine-les si tu veux, mais pas moi. Je vais trouver une solution toute seule ! »
Pour s'assurer qu'elle ne répliquerait rien, Usagi partit en ne laissant que ces derniers mots comme au revoir. Elle ne voulut rien entendre d'Ami et Minako qui n'avaient jamais dit qu'elles étaient d'accord avec Rei, et Luna préféra rester derrière, elle se souvenait de la dernière fois où elle avait été aussi en colère et où elle l'avait laissé la porter et n'avait pas envie de recommencer.

Chapitre 10