À la vie à la mort
Chapitre 8
Malgré que ses intestins aient cessé de fonctionner plusieurs jours plus tôt, Makoto avait réalisé qu'aller à la selle n'était pas vain. Au contraire ! Les enzymes puissamment corrosives de son tube digestif avaient vaillamment rongé leur chemin dans sa paroi et liquéfiaient rapidement les viscères. Il valait mieux expulser leurs restes par l'orifice qui s'y trouvait déjà plutôt que les laisser l'écouler par sa blessure ou que les gaz de la pourriture fassent éclater son ventre, ou encore garder toute cette pestilence à l'intérieur, ce qui était impensable. D'ailleurs, elle doutait de l'aptitude du sphincter à contenir le flux.
Elle s'occupa de cette besogne tandis que ses amies frappaient à la porte, la suppliant de sortir. Les ignorer au mieux, voilà ce qu'il fallait faire. Elle tira la chasse, faisant disparaître un bon litre d'humeurs, de caillots, de bouts de chair et des quelques premiers vers plus hardis que les autres. Elle sauta dans la douche, se lava aussi bien qu'elle put, puis but une demi bouteille d'alcool et enduisit tout son corps d'un détergent à l'odeur puissante qui n'était pas sensé être trop corrosif, ce qu'elle ne saurait vraiment que le lendemain.
Quand elle sortit de la salle de bain, après un traitement qui l'aurait tuée s'il n'était pas trop tard pour ça, les coups dans la porte résonnaient toujours. Leurs auteurs renoncèrent pendant qu'elle inspectait chacune de ses plaies, en arrachant tout insecte, même les plus petits qui semblaient morts. Puis elle se coucha, appliqua un peu d'huile pour bébé dans ses yeux, l'eau s'évaporant trop vite, et fixa le plafond un temps indéfini.
Elle ne bougea pas un muscle. Pas pour répondre à son communicateur qui sonna plusieurs fois, pas pour fermer la fenêtre quand il se mit à pleuvoir, pas quand le soleil baissa, apportant le froid des nuits d'automne, pas quand il se leva, pas pour chasser le nuage de mouches excitées par son odeur et la chaleur du soleil d'après-midi, pas même pour celle qui se posa sur son œil, y déposant ses œufs. Les larves auraient bientôt crevé son œil et le temps qu'elles soient assez grosses pour qu'elle puisse les enlever, elles se seraient rendues à son cerveau et y creuseraient leurs tunnels.
Si elle avait de la chance, une fois sa boîte crânienne proprement vidée par ces insectes répugnants elle ne serait plus consciente, ne penserait plus. Si elle n'avait pas de chance, ça ne changerait rien à rien. C'est ce qu'elle croyait. Ses neurones étaient morts depuis longtemps, son esprit seul animait ses membres, emprisonné par cette énergie qu'elle en venait à haïr dans un corps de plus en plus odieux.
Il était facile de ne pas bouger, d'attendre simplement que l'éternité se passe, elle ne s'ennuyait pas. Si elle ne pensait pas sans arrêt, devoir vivre sa mort pour toujours ne serait pas si pénible. Mais elle restait consciente, jour après jour, elle savait que si elle parvenait à dormir, ce serait pour l'éternité. Si seulement Usagi pouvait l'accepter, elle était morte et elle ne pouvait rien y faire. Elle n'avait toujours pas bougé quand le soleil se leva une autre fois.
Mercredi, jour d'école. Pour Usagi, d'école buissonnière. Sa patience avait atteint sa limite brusquement, sans avertir, en quelque point de son trajet matinal. Elle avait pris un chemin différent tout naturellement et celui-ci menait vers l'appartement de son amie. Elle serait là, elle le savait. Trop malade pour sortir, trop têtue pour se faire soigner. Elle cogna tout de même.
Aucune réponse. Les mots de lundi résonnaient toujours dans sa tête. Des accusations, des injures, comme dans ses cauchemars. Et le silence… non ça ce n'était que dans ses rêves, elle entendait toujours le silence des battements de son cœur, mais elle avait peur de bien se souvenir… n'avait-elle pas remarqué ce silence qui se poursuivait, après que Makoto ait commencé à la repousser ?
Ami lui avait expliqué qu'aussi stupide soit sa décision, Makoto avait tous les droits de refuser tout traitement. Mais Usagi se fichait de la loi, la morale lui ordonnait tout autrement. Elle l'assommerait s'il le fallait, mais elle lui ferait accepter l'aide dont elle avait besoin !
Elle avait prévu avoir à discuter avec une porte close, elle avait tout ce qu'elle lui fallait avec elle : « Moon Crystal Power Make Up ! » Une fois transformée, elle lança sa tiare au panneau de bois qui se faisait son ennemi. Elle le transperça dans une éclaboussure d'éclats et la charnière supérieure s'arracha. Elle passa la main par l'ouverture et défit les deux loquets. La porte restait bloquée et la tiare était tombée de l'autre côté. Pas de problème, la moitié supérieure de la porte ne tenait que par le tiers du bois, elle sortit son sceptre et s'en servit d'une manière qui aurait scandalisé Luna : comme une masse.
Après quelques coups de l'objet qui avait tout de même la lourdeur de l'or, le bois céda et une poussée lui libéra le passage. Voilà pourquoi elle n'avait pu ouvrir, plusieurs meubles étaient poussés contre la porte, y compris une chaise qui, clouée en place, butait contre le mur à toute tentative d'ouverture, celle-ci n'ayant cédé que grâce à la fragilité du gypse. Elle se dirigea vers la chambre mais n'eut pas à y entrer.
Makoto en sortit, ses cheveux emmêlés comme des haillons de laine d'acier lui tombant dans le visage, sa posture courbée exprimant davantage la colère que la faiblesse. Ses yeux enfoncés dans ses orbites recevaient de leur contour une ombre sinistre, ses lèvres amincies semblaient pincées de dépit, ses mains amaigries ressemblant à des griffes, se tendant de leur volonté propre à la recherche d'une gorge à étrangler. Une robe de chambre froissée ajoutait à son allure négligée. Tout en son corps était une image de haine.
Malgré tout, elle n'accueillit pas mal sa visiteuse : « Je savait que tu finirais par entrer, Usagi, étrangement ça ne m'étonne pas que tu soies venue seule. Alors vas-y, fais comme chez toi !
- Makoto ! Tu sais très bien pourquoi je suis venue.
- Crois-moi, devoir aller chez le médecin est une des pires choses qui pourraient m'arriver.
- Je te crois, donc. Mais si tu sais si bien ce qui est mauvais, qu'est-ce qui serait bon ?
- Que rien de tout ça ne soit arrivé. À défaut, que tu retires ta sale énergie de mon corps.
- Pas question. Tu pourrait en mourir.
- Je crois.. qu'il est temps que je te montre quelque chose. »
Makoto recula des quelques pas qu'elle avait faits pour sortir de la chambre. Tout y était humide de rosée et s'il faisait froid dans tout l'appartement, la chambre était glaciale du vent qui s'engouffrait par la fenêtre, soulevant les rideaux. De la poussière s'amassait sur les meubles, et les plantes les plus capricieuses commençaient à se flétrir sous l'effet du froid et de la soif. Cette négligence était tout sauf son genre. L'air puait d'un mélange piquant de pourriture, d'alcool, de savon et de quelque autre produit chimique.
« Mais on gèle ici ! Tu devrais fermer cette fenêtre… non, laisse, je vais le faire.
- Non. Non merci Usagi. Je ne supporte pas l'odeur, laisse-la ouverte.
- Tu vas te rendre malade !
- Tu ne voudras pas comprendre, hein ? »
Elle avait regardé le mur du fond depuis son retour dans la chambre, sans se retourner pour parler à Moon, et toujours dos à elle elle dénoua sa robe de chambre. Tout en se tournant enfin, elle laissa tomber son seul vêtement et laissa tout son temps à son amie pour la regarder, gardant la tête baissée et les yeux fermés, honteuse de révéler un secret qu'elle ne s'avouait qu'avec horreur.
Moon s'attendait à ce que ce ne soit pas très beau à voir. Ce qu'elle avait aperçu précédemment ne l'était pas, après tout. Mais c'était pire que ses attentes. Elle sentit son estomac se serrer, autant de pitié que de dégoût. Ce qui se voyait le mieux, ce qui frappait l'œil, était cette blessure sur sa poitrine, une horrible fente entre deux côtes, os qui apparaissaient d'ailleurs entre les lèvres écartées de la plaie, la chair l'entourant toute rabougrie, sèche. Elle devinait que c'était le trou qu'avait laissé le trait qui l'avait tuée.
C'était le plus évident, mais il y avait plus. Le sang emprisonné par la coagulation dans ses capillaires avait perdu sa couleur bourgogne, là où il n'avait pas été chassé de la peau tandis qu'il était encore fluide, il la colorait d'un jaune verdâtre malsain. Mais l'œil n'avait pas à supporter beaucoup de cette couleur, car chaque point où sa peau avait été comprimée le moindrement était plutôt d'un blanc exsangue, et le tout parsemé de plaies rosées qui n'avaient rien à voir avec des blessures normales.
Des perforations assez petites de la peau accompagnaient des creux inimaginables sous celle-ci, d'énormes bouts manquant des muscles de ses membres et de tout ce qui se trouve d'autre dans un corps. Chaque plaie était infestée de mouches et de leurs milliers de larves voraces, nul doute qu'elles les avaient creusées. C'étaient ces vers blancs et repoussants qui avaient élargi la blessure de la poitrine et elle voyait, une côte plus bas, une dépression de la peau accompagnant quelques premiers trous, signe qu'ils avaient entrepris de vider sa cage thoracique.
Moon se retourna et avança vers la salle de bain avec hâte, mais parvint à contrôler sa nausée et revint vers elle.
« Tu comprends maintenant, dit-elle avec douceur, pourquoi je veux en finir ?
- Makoto, tu aurais dû me le dire ! Je suis désolée !
- Ce n'est pas ta faute. Maintenant que tu sais tout, tu vas me laisser partir et tu n'auras rien fait de mal.
- Non ! C'est entièrement ma faute, je t'ai laissé mourir une fois, je ne le ferai pas deux fois !
- C'est la seule bonne chose à faire ! Tu voudrais vivre comme ça toi ?
- Non, mais c'est mieux que la mort.
- C'EST la mort ! Je suis morte, tu es aveugle ? Tu ne peux pas continuer à me garder prisonnière dans ce cadavre puant ! Si tu es mon amie…
- Mako-chan ! Je ne peux pas laisser mourir une amie ! Jamais !
- Combien de temps as-tu l'intention de me torturer au nom de l'amitié ? Je suis fatiguée, je voudrais que tu me laisses dormir, est-ce que tu peux comprendre ?
- Je ne laisserai jamais mourir une amie.
- Alors c'est simple ! hurla-t-elle subitement. Je ne suis plus ton amie ! Je te hais ! Veux-tu bien me laisser reposer en paix !
- Mako… s'il te plaît…
- S'il faut que je te tue pour être libre, je le ferai. Libère-moi ! LIBÈRE-MOI !
- Mako…
- Il n'y a plus de Mako, il n'y a que ton ennemie ! Laisse-moi mourir ! »
Makoto se jeta sur elle mais Moon l'évita et eut la sagesse de fuir. Elle traversa la porte défoncée et ne jeta qu'un regard derrière en descendant la première volée de marches, apercevant la femme nue sortant une partie du corps pour brandir le poing tout en la maudissant, employant des blasphèmes qu'elle ne connaissait même pas tous. Tandis qu'elle se déplaçait d'étage en étage, elle entendit ses injures se muer en sanglots, puis elle sortit enfin du complexe. Elle se cacha dans l'ombre d'une haie et se mit à pleurer.