À la vie à la mort
Chapitre 11
L'entité sans nom, trop primitive encore pour en vouloir un, tentait faiblement de s'arracher à la distorsion qui la traversait. La douleur incessante et la faim la rendaient folle, elle ne pouvait plus en supporter. Aussi loin que pouvaient porter ses pseudopodes d'énergie, la trame de son monde était vide de tout ce qui aurait pu la nourrir, elle en avait absorbé la moindre parcelle. Elle avait même tué quelques jeunes entités végétatives suivant mollement les courants d'énergie pour se nourrir de leur essence, prédation qui lui aurait semblé impensable un peu plus tôt.
Le faible flux d'énergie qui coulait naturellement vers la région appauvrie de la trame aurait pu lui suffire, mais ça aurait signifié une régression vers son enfance sans pensée, et sans espoir d'amasser assez d'énergie pour jamais en ressortir, ce que son instinct lui interdisait fortement.
Des énergies semblables à celle qui la blessait se faisaient parfois sentir, menaçantes. Sans qu'elle ne sache pourquoi, elle sentait qu'elle devait les détruire, car il lui était impossible de fuir comme il aurait été naturel de faire. Peut-être voulaient-elles se nourrir d'elle, idée qui la remplissait d'horreur.
Elle avait d'abord envoyé à la fois autant d'attaques à la fois qu'elle en pouvait produire, ça semblait une bonne idée, mais si l'une ou quelques-unes atteignaient leur cible, les dommages étaient insuffisants. Elle gardait l'idée qu'une seule serait facilement évitée, alors ce fut deux ou trois à la fois, très puissantes, en se laissant entre chacune le temps de se nourrir, quoiqu'insuffisant c'était indispensable. Elle était même parvenue à détourner ses vagues d'énergie destructrices des énergies étranges qui peuplaient l'endroit hors de la trame où elles se déplaçaient, mais elle faiblissait toujours et ne pourrait peut-être plus les atteindre.
Elles tiraient parfois de vives bouffées d'énergie à la trame, comme celle qui l'avait fait prisonnière, mais elle eut la surprise, à un moment, de voir un puissant tourbillon d'énergie se diriger vers son monde, zigzaguant maladroitement. Elles voulaient vraiment sa mort ! Terrifiée, elle se tortura pour s'arracher à la distorsion, en vain. Le conduit d'énergie fouilla aveuglément la trame, se rapprochant inexorablement d'elle, la trouva, et tandis qu'elle le poussait de toute la force dont elle était capable, se fixa à elle.
La douleur que la distorsion lui infligeait s'estompant enfin passa inaperçue tant des choses horribles et impossibles se produisaient. La trame elle-même se dissolvant autour d'elle, pour se refermer derrière et l'enfermer dans le vide extérieur, où rien n'était là pour la nourrir, être forcée de suivre le conduit vers le monde lointain d'où il venait, puis pire que la douleur, la faim et la peur, une sensation qu'elle n'avait jamais connue et qu'elle ne pourrait définir.
Elle crut un instant être aveugle, avoir perdu son seul sens, puis s'habitua et put percevoir de faibles énergies plus ou moins lointaines, sans que ça suffise à la rassurer. Elle ne ressentait que quelques directions à la fois, si bien que lorsqu'elle détournait le regard des choses apparaissaient ou disparaissaient sans sembler aller nulle part. Malgré tout, elle était libre de bouger, et il importait avant tout de se nourrir. Elle fonça vers une des faibles entités, puisqu'elles étaient la seule nourriture ici, pour être arrêtée par une résistance incompréhensible.
Poussant contre l'impossible barrière, elle ne vit pas venir par derrière, direction subjective qui n'aurait jamais dû avoir de sens pour elle, l'être qui l'avait attirée dans ce lien, et d'ailleurs elle n'aurait peut-être pas pu lui échapper, si cette barrière n'était pas la seule. Une douleur des plus effroyables la traversa sans avertissement, puis ses perceptions lui revinrent, plus étranges que jamais.
L'entité avait plusieurs sens maintenant, mais plus celui de sentir l'énergie. Elle avait conscience d'un corps, de membres, même d'être mâle. Une force l'attirait vers une direction précise, qu'un instinct inconnu identifia comme le bas. Ce qui l'avait bloquée était une surface dure et blanche, un peu froide et lisse, d'une chose qui ne lui rappelait aucune sorte connue d'énergie : de la matière ! Au lieu de ressentir, elle voyait, ce qui semblait aussi réel, et plusieurs couleurs plutôt qu'une variation d'intensité et de distance.
Elle sentait des milliers de choses à la fois, la position de son étrange corps, le sol pressant sous ses membres et leur effort contre sa masse et la gravité liguées, des odeurs pour le moment sans signification, des formes et des couleurs, toute une dimension sans rien de comparable, et pourtant autant de signaux à la fois n'étaient pas effrayants.
L'être qu'il était devenu se serait émerveillé de pouvoir recevoir autant d'information à la fois si ce n'était de deux choses : d'abord il avait faim et ne sentait pas l'énergie, puis le même phénomène qui avait en un instant donné à son esprit ce qu'il n'aurait pas conquis autrement en moins d'un siècle ou deux de croissance lui imposait des pensées étrangères, plus fortes et plus claires que les siennes, des pensées d'une haine qu'il ne pouvait concevoir, violentes et dominatrices, et pour ne pas être détruit il s'y soumit, les laissa contrôler son corps qu'il ne connaissait lui-même qu'à peine.
Une intuition sans doute l'avait guidée, qu'on lui demande de le refaire et elle serait bien embarrassée. Sailor Jupiter avouait avoir laissé le gros du travail à sa planète protectrice, pas seulement pour en tirer un surplus d'énergie mais aussi pour trouver cet autre univers d'où en fin de compte tous ses ennuis venaient. Cette entité qui l'avait tuée, n'avait-elle pas une dette envers elle ? Une vie, ça vaut bien quelques services…
Elle l'avait forcée à entrer dans le monde normal, il avait fallu une énorme quantité d'énergie mais ça en valait le coup. Lentement, comme avec peine, s'était matérialisé devant elle un formidable dragon blanc à la grâce puissante, son long corps logeant de justesse dans son salon. Le dos et la tête portaient une crête d'écailles pointues, du même blanc nacré que le reste du corps, les yeux jaunes et bridés avaient naturellement un air agressif, les membres solides se terminaient sur quatre griffes disposées en serres, on n'aurait pu imaginer meilleure monture.
Seul inconvénient, il semblait plus intéressé à se frapper la tête contre le mur qu'à lui obéir. Elle lui sauta donc dessus, avec maladresse, s'accrocha à son cou et d'un coup violent, enfonça le manche de son bâton de transformation dans son crâne épais, la matière magique le perçant facilement. Il ne lui fallut plus que quelques secondes de lutte pour maîtriser son esprit turbulent, rebelle mais faible et contrôler cette créature pleine de puissance.
Elle sentait vaguement son corps, ses aptitudes qui passeraient facilement pour de la pure et simple magie, elle n'avait pas à occuper tout son esprit à le contrôler, les mouvements suivaient automatiquement sa volonté. Et, ce qu'elle ne devait pas négliger si elle voulait garder cette arme, il avait faim. Bien, elle connaissait plusieurs endroits où trouver quelque vagabond à cette heure de la nuit. Elle s'assit sur le dos de la bête, les pointes n'étaient pas si acérées, s'accrocha solidement et, d'une poussée mentale, la fit prendre son envol par la fenêtre ouverte, arrachant le moustiquaire.