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Un instant plus tôt, la rue Clarke était l'exemple même de la petite rue commerçante de banlieue, grouillante de piétons qui jacassaient avec les boutiquiers et traînaient leurs rejetons braillards par la main en cette journée de beau temps. Mais tout, maintenant, venait de s'immobiliser, et tous les yeux s'étaient tournés vers la voiture rutilante qui venait de s'immobiliser dans un crissement de pneus et un nuage de poussière.
Une matrone, surprise par le rugissement du moteur surpuissant modifié à grand coût, en avait laissé tomber ses sacs et pointait ses grosses fesses vers le ciel en tentant de rassembler l'assortiment de légumes qui avait roulé sur le trottoir. Le conducteur descendit de voiture juste devant elle, enlevant d'un geste nonchalant ses lunettes fumées Tommy. Il passa juste devant son nez, dont l'arête indiquait toujours le sol où son prochain repas végétarien, kasher et bio l'attendait, écrasant une courgette juste avant que sa main dodue ne puisse l'atteindre. Elle poussa un petit cri outré, qui amusa bien son homme.
« Retourne donc à tes frites, ma poule, il n'y a pas une salade au monde qui te rendra bandante. »
Il accompagna son rire d'une claque sonore sur le vaste fessier qui, même contenu par le tissu trop serré, fut parcouru par quelques vagues. La populace, facilement scandalisée, n'émettait de sons que par la bouche des plus petits morveux, trop jeunes pour apprendre à se la fermer sagement comme leurs petits bourgeois naïfs de parents.
L'automobiliste, riant toujours de ces esclaves du politically correct, entra dans la petite épicerie, acheta sans cérémonie un Coca-Cola et un paquet de Malboros et réintégra son véhicule, bousculant un petit nègre aux rastas crasseux qui zieutait son bolide d'un peu trop près, et repartit sur les chapeaux de roues. C'était la même chose à chaque fois, mais la réaction de ces pauvres conformistes qui ne savaient rien de la vie l'amusait encore autant!
La voiture aux éclats de feu se fit voir sur la route une seconde fois cette journée, stationnant peu avant la brunante derrière un petit bar où l'absence de femelles se compensait par la profusion de posters Playboy et d'autres plus osés encore et peut-être pas légaux.
« Hé! V'là Billy qui débarque! »
Le type qui venait d'interpeller le nouveau venu ainsi était un anticonformiste de la même trempe que son interlocuteur, qui avait laissé tomber les balades en bagnole et les filles en série quand l'âge l'avait rattrapé, mais dont les aventures en faisaient une source infinie de sagesse pour ses piliers de taverne. Jamais tout à fait barbu, jamais rasé, un exploit étrange, il camouflait sa calvitie sous une casquette Jonh Deer et s'habillait d'un assortiment de chemises rayées et de jeans usés. Son estomac montrait bien le volume de la bière qui y transitait et les pans de sa chemise sortaient au premier mouvement de l'étau de sa ceinture. Déjà voûté à cinquante ans, il arborait fièrement ses six dents restantes à tout échantillon de la gent féminine qu'il croisait, bien qu'il passât le reste de son temps à la maudire.
« M'appelle pas Billy, enculé, ça fait aussi pédé que ta sale gueule. »
C'est que Will avait bien l'intention qu'on l'appelle Will, un nom viril dont il pouvait être fier. Dans sa langue maternelle, la seule qu'il connaissait d'ailleurs, Will signifiait volonté, et il en fallait pour vivre comme bon lui semblait, sans se laisser briser par les conventions dépassées de cette société moralisatrice. Il montra son poing chargé de bagues à son vieil ami comme pour le frapper, puis éclata de rire en tirant une Malboro de son étui pour la lui offrir.
« Merci, t'es un vrai toi, tu sais comme je suis à court… »
Si Will pouvait paraître dur pour ceux qui, sages et obéissants, avaient séché leurs cours à l'école de la vie, il savait compatir quand il le fallait, et personne dans cette taverne n'ignorait la terrible injustice qui était tombée sur le pauvre vétéran. Mettre une petite pute enceinte et devoir engraisser son gros cul dégueulasse pour l'éternité, il ne laisserait pas ça lui arriver, mais il fallait toujours se méfier avec ces petites dindes! Will n'avait pas besoin d'entendre l'histoire, c'était le drame du siècle, il le comprenait trop bien. Il donna une claque compatissante dans le dos de son infortuné camarade avant de commander sa première Bud.
Il s'éveilla le lendemain dans son lit défait, la télévision jouant les informations du matin. Des enfoirés d'écolosocialoféminazis secouaient leurs pancartes à deux mains comme pour les étrangler en chantant des slogans qui n'avaient aucun sens sauf celui de son crâne, qui supportait définitivement mal le bruit. Tâtonnant, il trouva la commande à distance et ferma la boîte à bêtises. À quoi bon nous montrer ces enculés s'ils ne sont pas foutus d'y faire quelque chose? Il y a des coups de pied au cul qui se perdent…
Il tenta de se rendormir, mais le soleil conspirait avec les hippies pour le tirer d'un repos bien mérité. Ces rideaux de toile blanchâtre ne valaient rien, constatait-il pour la centième fois. Il se résigna et rampa sur le côté du lit, vers une chaise où il avait sagement disposé deux bouteilles de bière pour chasser la gueule de bois. En arrachant le bouchon avec les dents, il absorba la première aussi vite que le liquide voulait bien franchir le goulot, puis se sentit le courage de se lever.
Il fourragea dans les vêtements jonchant le sol, à la recherche de ceux de la veille. Il remit sans hésiter les Levis, puis sentit les t-shirts pour évaluer leur fraîcheur. Il faudrait bientôt faire le lavage, décida-t-il en sortant un chandail propre du garde-robes. Arborant ainsi les couleurs des West Coast Choppers, croix de fer et têtes de mort des blancs chevaliers de la motocyclette, il prouva son ouverture d'esprit en déjeunant d'un reste de nourriture chinoise dans de petites boîtes carrées.
Il ne resta guère que quelques heures devant la télévision, commandant un film de guerre à la télé payante et explorant un certain temps les canaux, le temps de vider trois Black Label. Le zapping, la guerre en noir et blanc et la bière forte, ces femmelettes qui se prétendaient hommes modernes auraient condamné! Et comble du comble, son prochain rendez-vous était avec sa bagnole.
L'essence Ultra brûla à nouveau en grondant dans les rues, la puissance de son feu nourrissant la bête rutilante qui malmenait le bitume. Un air de Hard Rock jouait à tue-tête sur le Sony au bass-boost toujours activé. Le boulot était à chier, mais il n'était pas dit qu'il ne profiterait pas au moins du trajet. La voiture devant lui était d'une lenteur, constata-t-il.
Will attendit son ouverture, un espace de moins de vingt mètres entre deux voitures venant en sens inverse, puis dans un magistral crissement de pneus, il se jeta dans la voie opposée et harnacha la rage de l'octane en un spectaculaire dépassement, manquant de justesse la petite Ford pépère qui protesta de tout son klaxon. Se sachant le centre de l'attention de ces conducteurs peureux, il sortit le bras par la fenêtre ouverte et s'aéra judicieusement le majeur.
Il va sans dire qu'avec une conduite aussi virile, le quartier industriel fut vite traversé. Son travail était à la hauteur de sa testostérone. Pelleter des gravats n'était pas un métier de couille molle, il allait sans dire! La compagnie livrait le sable et le gravier aux terrassiers qui les étendaient ensuite sur les terrains de petits yuppies aussi conformistes que confortables pour de plus beaux parterres de fleurs. Le plus gros du travail se faisait à la pelle mécanique, mais de bons biceps demeuraient indispensables pour les plus petites manipulations.
Il poinçonna et salua ses collègues, tous de bons Américains avec des noms comme Johnson, Smith et Roger. Il y avait bien eu quelques latinos illégaux, mais le patron en avait eu marre de ces grosses larves paresseuses. Quand on travaille au salaire minimum, on n'a pas envie d'avoir en pleine face les abuseurs du système à qui allait l'argent des honnêtes travailleurs volé par des taxes criminelles.
La journée se passa sans incident, sous un soleil ardent. Les boys profitèrent de la pause dîner pour installer des objets divers en guise de cibles sur les tas de sable, s'entraînant au tir. Will eut la chance de tirer quelques coups avec le Bushmaster d'un nouveau, habitué de la NRA. Le contremaître se plaignit encore des cartouches dans le sable et des clients qui geignaient, mais il n'accordait en fait guère d'importance à ces détails ridicules.
Le soir venu, peu avant le coucher du soleil comme tous les autres jours, Will s'en fut directement du travail au bar, achetant un burrito pour se remplir le ventre sur la route. Des idiots de piétons s'étaient encore mis en tête de traverser sur une lumière jaune, qui changea avant qu'ils regagnent le trottoir opposé, évidemment. Il n'attendit pas quand le feu vira à sa faveur et le caoutchouc hurla à nouveau, forçant les deux délinquants juvéniles à dégager de sa rue au plus vite, s'empêtrant les pieds dans leurs ridicules culottes de négros qui tombaient mollement sur des baskets détachés.
Après avoir enduré la vue de cette racaille, le bar crasseux avait tout du sanctuaire sacré qu'il était. Pris d'un élan de générosité, il offrit la tournée générale aux deux habitués présents, qui lui payèrent des bouteilles en retour, ce qui déclencha une surenchère de beuverie. La soirée se poursuivit jusqu'aux petites heures du matin, ponctuée de plaisanteries grivoises et d'achats de chips Humpty Dumpty crème sûre et oignons pour remplir les estomacs stimulés par le houblon. Will eut mal à la gorge à force de rire et de fumer.
De bonne humeur sans raison particulière cette journée là, sinon la conscience de la liberté d'esprit qui lui permettait de rejeter les règles étouffante de la société émasculée, il se sépara de ses compagnons de beuverie en hurlant ses au revoir.
Il joua de sa clef avant de parvenir à l'insérer dans le contact comme en un sexe, puis repartit braver un code de la route conçu pour les pauvres peureux qui ne dépassent jamais les cinquante kilomètres à l'heure. Il avait parfois des contraventions à payer pour sa témérité, mais on n'en remontrait pas à qui savait avoir raison.
Il allait d'un bon train regagner son refuge matinal y dormir du sommeil du juste, quand ses lèvres s'ouvrirent contre sa volonté pour laisser échapper un cri dont il ne comprit pas immédiatement la cause. Un instant, il rendait hommage à l'adrénaline de toute la force de ses chevaux-vapeur, un instant plus tard, son menton lui faisait mal d'avoir heurté le volant alors que la voiture était violemment secouée. Il avait perdu un bon trente kilomètres heure avant même de toucher la pédale de frein, et le coin avant gauche du capot s'était tordu, sa couleur écarlate échouant à camoufler les éclaboussures de même couleur s'y étendant. Deux bonds, alors que deux roues passaient sur un corps mou, achevaient de le désorienter, et il ne put rien faire sauf freiner et couper le contact, rendu hagard par le choc et l'éthyle.
Un énorme fessier, en tout point semblable à celui qu'il avait saisi un jour plus tôt, était tout ce qui maintenait un semblant de cohésion dans un fouillis de membres obèses tordus dans tous les sens. Un homme entre deux âges, plutôt frêle comme pour souligner la corpulence de sa tendre moitié, hurlait un nom, Shirley, Shirley, comme si elle avait été très loin, plutôt qu'à ses pieds, perdue dans le sang et la graisse.
Il ne se souvint pas, plus tard, du reste de la nuit, sauf sous la forme d'une masse indistincte où les événements assaillaient sa mémoire dans le désordre le plus total. À voir comme le nouveau veuf ne portait d'attention qu'à l'énorme cadavre, il aurait pu déguerpir sans attirer l'attention, l'autre ne remarquait même pas la voiture, mais il n'y avait pas pensé. Il avait fixé la motte blanche dans la flaque rouge, hébété, et des résidents étaient sortis des maisons, avaient tenté de secourir la grosse femme, avaient éloigné l'homme, avaient tout noté de la voiture et de l'ivrogne qui y végétait.
Son arrestation fut des plus brutales mais il ne songea pas à porter plainte. Il aurait eu peine à porter un témoignage cohérent. Bien sûr complètement lucide à son procès, il ragea contre le sort, contre ces petits conformistes dont il s'était toujours justement moqué et qui venaient ce jour là témoigner de son comportement irresponsable habituel. Il semblait que chaque manifestation de sa forte personnalité était, injustice suprême, une circonstance aggravante!
Cette grosse dondon n'avait rien à foutre au milieu de la rue en pleine nuit, et on le blâmait? Il réalisa quand le ridicule maillet de bois du juge ponctua la promesse de quinze ans entre des murs de béton que la société n'était toujours pas prête pour ceux qui, comme lui, ne pensaient pas comme tout le monde. Il était un rebelle et savait bien que malgré tout, il avait raison.
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