Quand ça passe

« C'est comme ça depuis longtemps, tu vois, et je pense que ça continue à s'empirer. »
Ça n'avait pas été facile de convaincre Denis de venir ce soir. Il aimait bien les phénomènes paranormaux, mais pas un soir de semaine, en sachant que le lendemain, il devrait se lever tôt pour travailler. Mais ça ne se produisait que pendant certaines phases de la lune, et attendre quelques mois pour profiter du spectacle ne l'attirait pas plus que la fatigue du lendemain.
« C'est comme ça depuis aussi longtemps que je me souvienne, et toujours ici. J'ai vu toutes les phases de la lune d'ailleurs, et même de l'autre côté de la rue, on ne voit rien.
« La pleine lune et la nouvelle lune. Les plus fortes marées; peut-être que ça va avec la gravité. Je ne sais pas. Si j'avais montré ça à maman quand elle était encore là, je saurais au moins que je suis pas fou, mais c'était loin dans le temps, elle ne l'aurait pas vu. Loin, je ne veux pas dire en distance, pas en distance qui se compte en kilomètres. Mais ça s'en vient, alors c'était plus loin avant. Quand ça va venir, tu vas voir, au début, c'est comme c'était il y a longtemps. Puis le gros vient, et ça passe. Peut-être qu'il passe à d'autres endroits de la planète aussi, mais pas beaucoup, sinon on en entendrait parler.
« Au début, c'était pas grand chose, des cauchemars d'enfant qui a peur. Mais après des années, les cauchemars, ça disparaît. Pas ça. Chaque fois que ça passe ici, c'est pire. Je n'ai jamais osé sortir d'ici pendant que ça passait, je ne sais pas ce que ça ferait.
« La première chose dont je me souvienne, c'est le poisson rouge qui flottait sur le dos. J'étais tout jeune, ça m'a fait tout un coup de le voir mort! En plus, il n'était pas frais du tout, vraiment décomposé, même si je l'avais vu vivant le même jour. Je me suis rendormi en pleurant, et le lendemain, bien il était vivant, ce maudit poisson! J'ai cru que j'avais rêvé, alors je ne l'ai pas dit.
« Depuis, chaque fois que ça vient, je me réveille, et c'est pire. Longtemps, il y a eu une odeur de pourriture, mais plus maintenant. Tout a fini de tomber en poussière, c'est trop mort pour puer. Le poisson, en quelques apparitions, il s'est changé en boue au fond de son bocal à force de pourrir, jusqu'à ce que le vrai meure et que je le jette. Chaque fois aussi, il y a plus de poussière, les tapis pourrissent, les meubles s'usent. Tout ce qu'on voit dehors… c'est le pire.
« Un bout de temps, les lumières s'allumaient quand même. Mais il n'y avait pas de voitures. Quand ça passe, tout est mort. Puis la fois suivante, tout était noir. L'arbre, devant la fenêtre, tu le vois? Il est mort aussi, quand ça passe. Au début il avait les feuilles jaunes, puis elles sont tombées, et l'écorce a pelé, et les petites branches se sont cassées. Maintenant ce n'est plus qu'un tronc, mais je te parie qu'il n'y a pas un insecte à l'intérieur. La seule vie qu'il y a là-dedans, c'est la pourriture. L'an dernier, pour mal faire, une branche a cassé la fenêtre en tombant. Je vais devoir trouver un bon matériel pour boucher le trou, l'hiver, il n'y a pas de chauffage quand ça passe, mais sans le vent, ce serait déjà mieux.
« Le problème, c'est qu'on peut rien construire quand ça passe. Le bois est trop sec, les tissus tombent en charpie, le papier se casse au lieu de plier, le plastique s'effrite. Bientôt, probablement, la maison aussi va s'effondrer. Je vais trouver un logement ailleurs, un ou deux soirs par mois chez le diable, ça va, mais à la belle étoile, c'est un peu trop.
« J'ai déjà voulu réveiller maman quand ça passait, mais j'ai préféré pisser dans mes culottes. Elle était morte aussi, et depuis longtemps. Tout est mort en même temps quand ça passe, et que je sois damné si jamais je me regarde dans le miroir pendant ce temps là, qui sait de quoi j'ai l'air. J'ai eu deux chiens depuis mon enfance, puis jamais je les ai laissés dormir dans la chambre ces jours là. Les voir en carcasses en sortant de la chambre, c'était bien assez.
« C'est comme ça dans toute la maison, mais je ne sais pas sur quel rayon autour ça s'étend. On voit le monde entier mort de l'intérieur, et rien du tout de l'extérieur. La limite est invisible. Et non, je ne vais pas me promener pour voir. Imagine que ça mène plus loin.
« Tiens regarde, ça commence, regarde l'arbre dehors. Les feuilles pleines de taches jaunes. Dans deux minutes, elles vont être tombées. Ça va aller vite à partir de là. »
Denis s'est levé à ce moment là. Il a tout regardé, les plantes qui mouraient, la ville qui s'écroulait bien tranquillement et la maison qui pourrissait. Il a fait remarquer que les trente quelques années qui étaient passées depuis que ça avait commencé, ce n'était pas assez pour changer une ville en ruine, mais qu'est-ce qu'on en sait? C'est peut-être radioactif, quand ça passe. Quand la branche a cassé la vitre et que le pire est arrivé, quand ça ne sentait plus que la poussière, il est allé se regarder dans la salle de bain. Nous, on n'était pas morts. Pourquoi, je ne sais pas. Mais en tout cas, ça l'a encouragé et ça lui a mis des idées dans la tête. Il m'a regardé avec un petit air vorace.
« Moi en tout cas, je vais voir jusqu'où ça mène dehors. Un univers, ça meurt pas comme ça, t'as de la chance de pouvoir l'explorer, puis t'as attendu la trentaine sans rien faire! »
On s'est engueulés au moins une heure, lui qui voulait y aller, moi qui ne voulait pas. Sérieux, quand on voit ça venir pendant au moins trente ans, on apprend des choses. Des choses qui ne se disent pas, mais qui nous disent des choses. Comme de savoir qu'il ne faut pas aller plus loin quand ça passe. C'est la meilleure manière de se retrouver dans le décor pour de bon. Moi, j'y vais pas, mais après un temps, Denis, lui il veut y aller tout seul, puis ça prendrait quelqu'un de plus pesant que moi pour l'arrêter. Alors, en cave, j'ai été avec.
Les pentures et la poignée de la porte étaient tellement rouillées qu'il a fallu les arracher pour sortir, mais le bois était tellement pourri que ça cassait tout seul. C'était énervant. Après, cette porte là, elle ne se réparerait pas pendant que ça se passe, puis il ferait froid là aussi. Y'a assez de la fenêtre cassée. Il reste la salle de bain qui n'a pas de courant d'air, mais me mettre devant le miroir, j'aurais peur de me voir mourir.
Dehors, il ventait. Plus ça va, plus il a tendance à venter quand ça passe. Les arbres qui tombent, les maisons qui s'écroulent, ça laisse la voie claire au vent. Je ne pouvais pas ne pas le savoir, avec la maudite vitre cassée. Puis rien pour surprendre non plus, par terre il n'y avait que de la poussière. Plus de gazon, parti en poussière depuis longtemps. Avec des bouts de branches sèches ici puis là, même les roches avaient l'air malades, si ça se pouvait!
On aurait pu penser qu'examiner les alentours en détails, ce serait la meilleure chose à faire pour une première sortie, mais Denis avait d'autres idées. Il voulait aller voir plus loin, vers là où c'était pire. À voir comme ça continuait à empirer chaque fois que ça venait, je savais que du pire, il en restait, mais combien, ça, mystère.
Le pire, je ne sais pas si on aurait pu le trouver, mais il n'était pas là. Pas dans cette direction là. Les choses restaient pareilles puis c'était bien le pire. Ça mettait d'habitude quatre ou cinq heures à passer, là, en comptant le temps perdu à la maison, c'était plus, j'aurais été sûr à avoir une montre qui marche. C'était passé, y'avait pas moyen, ça devait être passé, mais tout autour était mort, toujours mort.
« Écoute Denis, ça passe plus vite que ça d'habitude, je te dis qu'il faut qu'on retourne. La maison est pas trop loin, je dis qu'on se dépêche. L'eau est pas propre ici, puis il n'existe plus rien de mangeable, qu'est-ce qu'on fait si ça passe sans nous? C'est pas une place où mourir. »
Denis, j'pense qu'il a compris tout de suite, puis il connaît mieux les esprits et tout, je pense qu'il a tout compris. Parce qu'il a mis une bonne minute à se tourner, une minute à pas bouger quand il a su que c'était déjà passé. Il m'avait traîné ici parce qu'il pensait qu'on avait toute la nuit, mais je lui avais pas dit, j'avais pas pensé que c'était important. Puis il a bougé, mais juste pour baisser la tête puis regarder ses mains. Puis j'ai fait pareil. Quand il s'est décidé à me regarder, j'avais compris, moi aussi, ça venait vite, ça nous rejoignait, puis maintenant, ça ne passerait plus. On était morts, nous autres aussi.