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16 - Entre deux mondes | ||
« Cet endroit est un arrêt obligé entre Hellwald et Alluvie. Je n’y suis jamais allé, mais les voyageurs ont transporté loin sa réputation, et si vous ne pouvez compter sur un misérable ivogne comme moi que pour une chose, c’est pour avoir rencontré tous les voyageurs à l’auberge. »
Aban désignait le Monastère du Grand Fleuve. Les autres revenants connaissaient de réputation l’institution sacrée, mais leur débauché de compagnon en avait entendu les anecdotes les plus folles. Entre autres, qu’il était un véritable paradis pour les hommes comme lui, habité par un dieu des plaisirs qui organisait festins et orgies jour après jour. Jugen avait appris à être tolérant envers les fantaisies de cet esprit grossier, mais il ne le gifla pas moins lorsqu’il sortit un bout de pain moisi de sa poche.
« Bonne idée, imbécile! Rien de tel que se bourrer la panse jusqu’à ce qu’elle éclate pour fêter ça, ça t’avancera beaucoup! »
Aban le regarda avec dédain, puis jeta le vieux bout de pain. Même s’il avait encore pu la goûter, cette croûte était gâtée depuis longtemps. Mais tout de même! Ce n’était pas parce que les morts-vivants n’avaient pas besoin de manger qu’ils n’en avaient pas envie!
« J’avais l’intention de la jeter aux oiseaux, mentit-il pour sauver la face. Tout de même, vous n’allez pas prétendre que vous n’aimeriez pas prendre du bon temps à nouveau! Je me demande si cet étranger avait raison, au sujet du sang. Revenir à la vie pour de bon, ce serait merveilleux!
- Continue comme ça et ta tête va se retrouver au bout d’une pique, rétorqua Jugen. Que ferais-tu d’une nouvelle vie, de toutes manières? Tu retournerais boire et faire honte à ta famille dans ton petit village jusqu’à mourir de jaunisse? Si l’un de nous devait revivre, ce devrait être Verlor. Lui ne me casse pas les oreilles. »
Aban se tut enfin. Il avait bien peu de vertu, mais il n’aurait jamais tué pour son propre intérêt, ne serait-ce que par couardise. Égorger un lapin ou deux, cependant, était un acte à sa portée. S’il s’avérait que le sang d’une telle créature lui convienne, il ne voyait pas pourquoi Jugen s’y opposerait. Il lui en reparlerait plus tard, décida-t-il, ils arrivaient aux grilles du monastère.
Considérant leur aspect, ils furent plutôt bien reçus entre les murs du monastère. Ils manœuvrèrent de leur mieux pour inciter les moines à nommer toute victime des soldats d’Anthrarque tombée sur leurs terres sans révéler leur intention de les rappeler d’entre les morts. De saints hommes n’auraient pas toléré ce genre de sorcellerie. Personne, malheureusement pour leurs plans. Le démon Viris voyait favorablement le seigneur d’Anthrarque et lui avait donné ce qu’il voulait sans protester, ainsi le passage de son cortège se fit sans incident.
Les moines narrèrent sans se faire prier le règne et la chute du démon mâle en leur demeure, espérant peut-être que ceux qu’ils voyaient comme des esprits ancestraux disposent de quelque pouvoir pour exorciser le monstre. Les revenants durent les décevoir, mais on ne leur en tint pas rigueur. Au contraire, comprenant qu’ils en avaient contre un assassin sans pitié, les moines coopérèrent de leur mieux et révélèrent que Viris, avec sa bassesse habituelle, avait offert sa coupe magique pleine de vin, qu’un soldat avait goûté avant de céder l’artefact à son maître. Devenu fou de désir, l’homme avait tenté de violer son sergent, qui l’avait aussitôt passé au fer.
Satisfaits de cette information, les revenants firent leurs adieux et partirent, se cachant dans les environs jusqu'à la nuit. Du haut des collines, ils avaient repéré le petit cimetière du monastère, ils y trouveraient vite la tombe du dénommé Johan dont on leur avait parlé. Il fallait espérer que la malédiction de Viris ne se serait pas accrochée à son âme après son trépas, car s’ils pouvaient s’accommoder d’un camarade alcoolique, ils n’avaient que faire d’un fou.
Personne ne dérangea les morts-vivants tandis qu’ils rouvraient la tombe de l’Alluvien ensorcelé. Ce fut long, car la terre avait eu le temps de durcir, mais ils ne s’inquiétèrent pas trop de l’état de leur futur allié; ça n’avait pas importé dans le cas d’Aban. Ils versèrent l’onguent qui réveillait les morts et frictionnèrent longuement la chair froide.
Le soleil se levait quand Verlor repoussa ses compagnons et chargea le cadavre de Johan sur son dos :
« Refermez la tombe, ordonna-t-il, les moines vont bientôt sortir. Ils ont été bons pour nous, nous ne devons pas leur causer de chagrin. Rejoignez-moi sur la colline. »
Les intéressés obéirent avec hâte. Aban soupira en silence. Jugen donnait normalement les ordres, mais Verlor savait aussi se faire écouter. Et lui, même s’il prenait une bonne décision, personne ne lui ferait confiance! Pourquoi n’avait-il pas fait un homme de lui-même lorsque c’était encore possible?
Il ne dit pas un mot de ses regrets tandis qu’il se remettait à l’ouvrage. Il lui sembla que la résurrection du nouveau venu prenait un temps déraisonnable mais se plaignit le moins possible. Le soir arrivait déjà et il frémissait à peine. La nuit fut complète avant qu’il ne tourne le regard vers eux, enfin conscient de leur présence, et ce ne fut qu’au second matin qu’il put parler. Il grimaça ce qui devait être un sourire à leur intention.
« Vous vous décidez enfin à bouger? fit-il joyeusement, Tout le monde parle de vous, on en vient à se demander si la maladie a réussi à entrer aux enfers! »
La bonne humeur de son ton contrastait avec la faiblesse de sa voix, dont il ne semblait pas être conscient. On avait peine à dire qui ses yeux desséchés regardaient, mais il ne voyait manifestement pas ses sauveurs tels qu’eux-mêmes le faisaient. De plus, il les reconnaissait alors qu’il n’avait aucune chance de les avoir jamais rencontrés. Peut-être était-il encore fou, bien que la malédiction de Viris fut d’une toute autre nature. Jugen se pencha sur lui, tentant d’accaparer toute son attention.
« Vous vous souvenez des enfers? Comment est-ce?
- Vous posez des questions bizarres, commenta-t-il en retour. Êtes-vous aveugle maintenant que vous n’êtes plus muet?
- Vous êtes encore en enfer, c’est ça? Une partie de nous s’y trouve, je suppose, c’est à elle que vous parlez. Et ma femme? Mes enfants? Comment vont-ils? Sont-ils heureux dans l’autre monde?
- Je suis désolé, je ne les connais pas, mais une femme vient souvent vous voir, c’est sûrement la vôtre. Elle pleure parfois, car vous ne lui parlez jamais.
- Je ne peux pas la voir là d’où je suis, dites-lui que je l’aime, s’il vous plaît! Je dois rester chez les vivants encore un certain temps, mais je la reverrai bientôt.
- Oh, alors vous êtes là-bas, et ici à la fois? J’ignorais que c’était possible. Alors…
- Alors quoi?
- Ma femme à moi n’est pas encore ici. J’aimerais m’assurer qu’elle ne manque de rien. Son nom est Shile, notre maison est toute proche du château d’Anthrarque. Je crains que mon seigneur ne lui refuse ma solde, puisque je ne suis pas là pour la réclamer.
- Si nous complétons le sortilège qui vous permet de nous parler, vous pourrez y aller vous-même.
- Voudriez-vous d’un revenant pour mari? Pas Shile, elle serait en colère si je commettais ce blasphème. Je vous prie, si Anthrarque se trouve sur votre chemin, allez voir si elle a tout ce qui lui est dû, ce sera suffisant. »
Johan parlait plus faiblement, maintenant. De toute évidence, la Zweitfeuer n’était plus aussi puissante qu’à l’origine. Ils se mirent d’accord pour en libérer le nouveau ressuscité, qui ne demandait pas mieux. Ils firent un feu et l’entretinrent jusqu’à avoir entièrement brûlé la chair qu’ils avaient ensorcelée. Il semblait que leur groupe ne croîtrait plus.
« Tiens Aban, dit Jugen en lui tendant la fiole de Zweitfeuer, si tu as envie de t’enivrer, elle n’est plus bonne qu’à ça. »
Le destinataire de ce cadeau l’inspecta un moment. Il se souvenait de l’effet de la drogue pourtant infecte sur ses sens, mais même si la quantité limitée lui aurait interdit d’en faire une habitude, il se refusa à la boire. Se souvenant de comment il avait gaspillé sa vie, il en aurait eu honte.
« Si personne d’autre ne la veut, j’aimerais mieux m’en débarrasser. »
Ce fut au tour du feu de recevoir une seconde vie lorsque l’huile empoisonnée fut versée sur les braises. Lorsqu’elle eut fini de se consumer, ils étouffèrent les derniers tisons et partirent. Ils avaient deux missions à accomplir à Anthrarque maintenant.
17 - La capture