Subumbrare Aestas
Par Dominique Théberge

 

15 - Abominations

 

Assis à la grande table, Déric et Atime participaient à un repas bien plus horrible que celui auquel le déserteur avait assisté quelques jours plus tôt. Il avait accepté de bon cœur l’invitation du bel homme venu les accueillir à la porte du monastère du Grand Fleuve, sa promesse d’un généreux repas, d’un bain et d’un lit douillet, mais une fois à l’intérieur, quelle surprise!
En aussi peu qu’une heure, il en vint à douter de son dieu. Ce monastère corrompu était sensé en abriter les servants! Devant lui, des hommes avilis se vautraient dans la débauche sous la direction de ce qui ne pouvait être qu’un démon. Ils mangeaient et buvaient jusqu’à se vomir dessus, et renfonçaient leurs dernières giclées de vomissures dans leur gorge en la bourrant à nouveau de nourriture. Apparemment aveugles à cette saleté, des femmes mutilées leur fournissaient un plaisir d’une autre sorte, s’emparant en guise de paiement d’un morceau de pain ou de viande entre deux actes obscènes, et pire que tout, elles étaient apparemment contentes de leur sort.
Quelques jeunes garçons jouaient le même rôle que les femmes, mais leurs membres étaient presque intacts, seuls leurs doigts avaient été tranchés, pour bien montrer que tout de même leur corps ne servait qu’au plaisir. Ils avaient tous leurs pieds cependant, car ils devaient rester actifs pour conserver une musculature attrayante. Avec un nouveau choc, Déric remarqua que quelques-uns des convives obèses étaient dépourvus de doigts : ils avaient servi une génération de dépravés avant d’être trop vieux pour séduire et de les rejoindre. Considérant qu’aucune femme n’avait ainsi été invitée à la table, il ne voulait pas savoir ce qu’il advenait d’elles lorsqu’elles vieillissaient.
Atime agissait étrangement depuis son arrivée, mais c’était compréhensible. Son minuscule clan avait quelques coutumes dégoûtantes mais bien peu de cruauté, elle n’avait sans doute jamais rien vu de tel. Elle n’avait ni pleuré ni crié, mais avait revêtu les parures de son peuple dès son arrivée, reconnaissant la présence d’un démon et se préparant à sa rencontre. L’expression de son visage cachée par son masque, elle ne s’empêchait pas de manger, mais surveillait sans cesse son hôte.

Déric repoussait sans violence les femmes qui venaient à lui avec leurs caresses, mais il tira son épée lorsqu’il en vit une nicher son visage contre le giron de sa compagne. Agir ainsi avec une enfant! Cette dernière l’arrêta pourtant :
« Ne fais rien, elle écoute seulement. Viris la tient, mais l’âme qui attend chante pour elle. »
Le jeune homme s’irrita une fois de plus du fait qu’elle utilise si peu de mots. Elle ne disait rien sans la certitude de bien le dire, sans réaliser que ses circonlocutions obscurcissaient souvent le sens de ses phrases.
L’hôte, qui s’amusait avec trois femmes à ce moment, leva la tête en s’entendant nommer :
« Je ne me souviens pas vous avoir dit mon nom. Qui vous l’a révélé? »
Paresseux, il ne se donna pas la peine de se lever avant un bon moment devant l’absence de réponse. Tandis qu’il se prélassait, la femme qui écoutait ce que lui n’entendait pas fut rejointe par une autre, et bientôt plusieurs de ces pauvres créatures mutilées se serraient contre la fillette. Cette dernière ne semblait pas s’en alarmer. Quelques hommes se plaignirent, privés du plaisir de leur sexe. L’un d’eux, si gras qu’il respirait avec peine et que ses pieds noircissaient tant son sang graisseux portait peu de vie à ses membres, appela son maître en se trouvant esseulé. L’homme-démon sortit enfin de sa torpeur.
En voyant les femmes fascinées par la voix qu’elles croyaient entendre, il entra dans une fureur inexplicable et renversa bruyamment une table qui se trouvait sur son chemin. Bien que ce fut la fille qui inspirait sa haine, il vint à Déric et l’invectiva :
« Comment avez-vous osé faire entrer une femme enceinte ici? Leur pouvoir est l’ennemi du mien! »
L’ancien héritier comprit enfin. Atime n’était évidemment pas enceinte, mais l’âme qu’elle avait avalée le laissait croire aux esprits. Puisque celui des esclaves de Viris était enchaîné à une grotesque parodie de ce que devrait être leur féminité, leurs attributs véritables pouvaient bel et bien affaiblir le sortilège. Et quel pouvoir pouvait être plus efficace que celui qui était définitivement interdit aux hommes?
Il n’y eut pas de grand affrontement, cependant. Le démon hurla d’une voix inhumaine et aussitôt, une armée de serviteurs entra et saisit les deux invités. Ils les menèrent sans cérémonie à une cellule qui avait dû voir passer bien des prisonniers et les y abandonnèrent sans leur accorder un seul mot. Ce scénario n’avait rien de nouveau pour eux.

Viris les garda quelques jours dans leur prison, une pièce raisonnablement confortable mais étroite, avant de leur adresser la parole. Leur nourriture devait être droguée, car ils avaient dormi profondément un certain temps et on leur avait volé leurs vêtements durant leur sommeil. Bizarrement, ils n’avaient pris ni les bagues et le pendentif de Déric, ni les nombreuses parures d’Atime. Ils ne voulaient pas les détrousser, mais ébranler leur pudeur.
Ils perdaient leur temps! La petite fille ignorait même ce qu’était la pudeur, tandis que lui… il s’inquiétait trop pour s’occuper de sa modestie.
Le démon se mit à les tourmenter, passant régulièrement pour leur décrire leur avenir. Il décrivait à l’homme sa capitulation graduelle, son obéissance croissante aux désirs de son corps, qui le mèneraient à l’avilissement absolu et à la mort. Il décrivait les maladies qui viendraient avec l’oisiveté et les abus, la faiblesse et la lourdeur d’une chair qui ne servirait plus qu’à honorer ses propres appétits, et les pleurs d’un esprit obscurci qui verrait se dissoudre son salut sous des plaisirs suspects. Le démon savait que ses dons étaient mauvais, mais il les infligeait tout de même à ses courtisans!
Quant à l’enfant, elle ignora les menaces concernant le sortilège qui l’asservirait, sachant sans doute comment lui résister, mais elle finit par hurler de terreur tandis que le monstre lui décrivait ce que l’on ferait à son corps, ses pouvoirs ne valant rien contre les armes de fer. Il arracherait d’abord sa matrice, ce morceau de chair qui lui causait une telle offense, et laisserait la plaie ouverte, son pouvoir lui interdisant d’y succomber. Les hommes profaneraient par là son ventre en y jetant leurs restes de table et des déchets plus immondes encore jusqu’à ce qu’elle soit trop lourde pour se lever, et il attiserait leur désir pour qu’ils la prennent malgré la puanteur.
Quand il fut parti et que sa peur retomba, la fillette se mit à marcher de long en large, marmonnant sa rage dans un langage connu d’elle seule. Avec un cri de frustration, elle finit par se laisser tomber dos contre le mur, désespérant de sauver sa vie et d’assouvir sa haine. « Je veux tuer! » hurla-t-elle.
Elle arracha de son masque une dent qui y était sertie. Déric fut offensé de deviner son origine : « C’est ma dent? Celle que ton démon m’a cassée? »
Atime opina tout en manipulant le petit fragment d’ivoire qui avait appartenu à son protecteur. Ce dernier ne resta pas fâché longtemps. Tout compte fait, s’être battu contre un dieu de la mort et s’en être tiré avec une dent cassée était une aventure plutôt cocasse. On aurait cru d’une divinité aussi terrible qu’elle ait d’autres moyens que ses poings pour terrasser un ennemi. La jeune Akiate chantonnait à l’intention de la dent brisée. Son dieu devait en avoir fait son artefact, elle en appellerait peut-être des pouvoirs assez puissants pour vaincre Viris. Il en doutait cependant.
« Ton démon m’a dit que même les créatures de son espèce ne peuvent pas revenir de l’au-delà, dit-il. Mais même si on détruit son incarnation, Viris n’est pas forcé d’en franchir les portes. Et il est puissant et entouré de serviteurs. Nous devrions considérer qu’il est pratiquement immortel. »
Atime ne comprit visiblement pas tous les mots qu’il avait prononcé, mais elle en retint qu’il ne croyait pas au meurtre qu’elle planifiait. Elle compléta néanmoins son incantation. La réponse qui vint, audible pour elle seule, ne lui plut pas, et elle passa près de lancer l’artefact en travers de la pièce, s’en retenant de justesse pour ne pas risquer de perdre un objet tout de même précieux. Découragée, elle appuya la tête sur ses genoux et fixa le sol entre ses pieds, son masque échouant à cacher la grimace que des pleurs refoulés imprimaient sur sa bouche.
Déric réfléchit. Il aurait aimé qu’elle cesse de geindre, mais elle en avait toutes les raisons et lui aussi. Tous deux seraient détruits s’ils ne fuyaient pas, et la perspective de devenir un violeur obèse et malpropre sous le sortilège du démon mâle ne lui plaisait pas particulièrement.
« Tu n’as pas à le tuer. Il y a des couteaux sur sa table, j’en saisirai un. Assure-toi seulement qu’il ne puisse pas mettre sa force vitale à l’abri de mes coups. Peux-tu le faire? Le rendre mortel? »
Ce fut au tour de la fille de demeurer pensive. Déric suggérait de le rendre mortel, si elle avait bien compris. La quantité de mots que comprenait la langue de son pays était effroyable, elle y croyait à peine! Mais, qu’elle ait bien saisi ou non, c’était une bonne idée qu’il lui offrait. Contrairement à celle des hommes, la force vitale des démons était libre de la chair, mais si elle trouvait le moyen de voir ce que son dieu voyait, elle ne doutait pas de pouvoir les lier solidement!
L’artefact contenait une fraction de tous les pouvoirs du dieu de la mort. Voir comme lui l’oracle de la fin et les voies qui y conduisaient lui montrerait où y prendre prise. Mais elle ne pouvait pas mettre l’artefact dans ses yeux, c’était impossible!
« Donne-moi un miroir, ordonna-t-elle.
- Je n’ai pas de miroir, répondit simplement Déric. »
Elle se mit à regarder tout autour d’elle, recherchant un objet convenable. Son compagnon finit par penser à son médaillon. Fait de cuivre émaillé, il reproduisait les armes d’Anthrarque. Actuellement, son revers était bien plus intéressant que les détails minutieux de sa face. Il était terni, mais suffisamment lisse pour promettre un bon reflet une fois poli. Ne disposant d’aucune étoffe – Viris tenant à ce qu’ils restent nus – il commença par frotter le métal sur le bois de la couchette, puis sur sa propre peau, et parvint à en essuyer tout le vert-de-gris.
« Est-ce que c’est assez bon? demanda-t-il en l’offrant.
- Il est petit, reprocha-t-elle. »
Il prit note de lui apprendre quelques notions de politesse lorsque leur vie ne serait plus en danger, bien des adultes ne toléreraient pas qu’une enfant leur parle sur ce ton. Malgré son dédain initial, elle dut trouver le médaillon satisfaisant, car elle le garda et le tourna dans tous les sens, cherchant comment y fixer son artefact. Avec un petit pincement au cœur, Déric le reprit et, à l’aide d’un petit fragment de pierre arraché au mur, délogea le rubis qui en faisait toute la valeur. La pierre était de mauvaise qualité, mais assez grosse pour se garantir un certain prix. Il songea à l’avaler pour ne pas la perdre mais renonça, se refusant à la chercher ensuite là où elle ressortirait.
Atime arracha des fibres d’origine inconnue d’une de ses parures et les mouilla dans sa bouche, puis les mit dans le logement du rubis et y enfonça la dent avec autant de force que possible. Ce ne serait pas un joint solide, mais il faudrait faire avec. Inspiré, Déric fit de même avec sa pierre précieuse, l’enfonçant dans la cavité du masque d’où elle avait arraché la dent. Voilà, il avait au moins une chance de ne pas la perdre!
Se sermonnant pour un souci aussi vénal en un tel moment, il redirigea ses pensées vers l’affrontement à venir. « As-tu besoin d’autre chose, Atime, ou est-ce que j’appelle Viris tout de suite? »

Un sourire radieux éclaira le beau visage du monstre mâle. Son prisonnier l’appelait, il voulait sortir de sa cellule. Il avait faim et voulait plus de saveurs que le pain, il s’ennuyait et voulait se divertir, son sexe lui parlait et il ne voulait pas d’une femme enceinte. Viris connaissait ces désirs, ses pouvoirs les amplifiaient jusqu’à ce qu’ils vainquent les esprits qui tentaient de les maîtriser. Les coupes dont il faisait ses artefacts transformaient le vin en une drogue puissante, il suffisait d’en boire quelques fois pour tomber en son pouvoir. Certains de ses prisonniers refusaient le vin, mais ce petit noble n’y avait pas pensé, il lui cédait admirablement vite.
Il ouvrit grande la porte de la cellule. L’homme se tenait devant lui, nerveux, réticent mais impatient à la fois, comme une vierge qui se laissait prendre pour la première fois. La femme dégoûtante se tenait derrière lui, attendant aussi. Étonnant qu’elle se soumette aussi alors qu’elle se trouvait en possession d’une influence opposée à la sienne, mais peut-être était-elle amoureuse de l’homme, il connaissait aussi la puissance de la séduction.
« Alors tu acceptes ce que tu es, le félicita Viris. Tu es un homme, un être de désir et de plaisir, et moi, je suis ton dieu. Je te donne la chair qu’on mange et la chair qu’on prend, je te donne l’ivresse , le repos et le rire, et en retour, tu me donnes ton âme et ta vie. Viens, puisque tu sais maintenant ce que tu veux, joins-toi à ma fête! »
Il recula, invitant l’Alluvien à le suivre. La femme le suivit, mais cela ne l’irrita pas. Il n’était pas nécessaire que leur esprit soit brisé avant leur corps, les hommes s’en satisferaient tout autant même si elle pleurait et hurlait. Son protecteur serait peut-être même son premier violeur, mais peut-être l’emprise démoniaque n’était-elle pas encore assez ferme pour le permettre, le noble n’oublierait pas ses vœux.
Le banquet n’avait pas cours à ce moment, mais toujours, les serviteurs étaient prêts, et les moines corrompus, dans leur cellule, attendaient la prochaine fête, se languissant avec une seule femme et un seul esclave pour les divertir. Viris annonça le début du banquet, affirmation que les servants s’empressèrent de rendre vraie. Il fit asseoir ses deux prisonniers en face de lui, leur faisant la conversation comme s’il était leur meilleur ami, ce qui serait bientôt le cas.

Atime hésita longuement à révéler son arme. Le monstre mâle était grand, musclé, agile. Il pourrait lui briser les poignets s’il tenait à lui arracher le médaillon de Déric. Elle le souleva et se regarda dans la surface polie. Son reflet ridé et pâli par l’âge lui prouvait que son miroir de l’oracle fonctionnait, mais si son pouvoir n’effrayait pas Viris, celui-ci pouvait lui interdire toute magie. S’il la démembrait et lui arrachait la langue comme promis, elle ne connaîtrait plus aucun moyen de chanter la langue des démons.
Avec de la chance, se dit-elle, il ne reconnaîtrait même pas la magie. Pour traiter les femmes comme il le faisait, il ne devait jamais avoir vu de sorcière. Elle se décida donc et inclina la médaille pour y voir le sort de son ennemi. Ce qu’elle y lut n’aurait rien évoqué à quiconque n’avait pas grandi avec un démon pour parrain. L’avatar démoniaque y était invisible, ce n’était qu’une enveloppe factice, elle faisait face directement à son essence. Viris répondit à son regard par le dégoût. Bien entendu, puisqu’elle le regardait par le biais du miroir, il pouvait faire de même, et apercevoir l’image d’une vieille femme le dégoûtait. Une créature qui ne pouvait plus le servir ne devait pas continuer à vivre, selon lui.
Il l’ignorait, quelle chance! Atime se retint de montrer sa joie et se concentra. Elle n’avait pas le talent du dieu de la mort, la complexité de la force vitale qu’elle examinait représentait un défi immense. Le temps qu’elle mit à en trouver les points faibles lui sembla infini, mais en fait, il ne suffit même pas aux moines corrompus pour arriver ni aux servants pour préparer le festin.
D’un seul geste, elle se leva, renversant sa chaise, et se mit à agiter les mains violemment, comme pour chasser des mouches. L’invocation était approximative, mais elle tenait à la vitesse; pas question de se laisser arrêter à mi-chemin! C’était simple et complexe à la fois. Elle eut tout juste le temps de finir avant que le démon, enragé, ne la repousse violemment. Elle perdit le souffle en tombant sur le dos. Déric profita de la colère de leur oppresseur pour saisir un couteau et le poignarder au flanc.
Maintenant confronté à deux adversaires, Viris recula pour mieux saisir la situation. Il tenta de dissoudre son avatar blessé pour faire partir la douleur, mais sa tentative ne fit que lui infliger des souffrances supplémentaires. Déric contourna la table pour frapper à nouveau. Dépourvu d’arme, le démon esquivait ses coups de son mieux.
Atime regarda à nouveau dans le miroir. Elle y voyait l’avatar maintenant, il était devenu vital à son propriétaire. Mais il était transparent à l’endroit de sa blessure : par là où sa vie s’échappait, son essence était libérée! Paniquée, elle hurla sans parvenir à trouver une bonne manière de formuler son avertissement :
« Déric! Déric! Viens! Cesse! Déric! »
Le chevalier crut qu’elle l’appelait à l’aide et se déplaça vers elle, s’exposant à une attaque. Il dut battre en retraite tandis que l’ennemi saisissait l’occasion. Malgré sa plaie, il était plus fort qu’un homme véritable, s’il le désarmait, rien ne l’empêcherait de le briser en deux. « N’allez-vous pas les arrêter? » hurla-t-il à ses esclaves.
Les serviteurs et ceux de ses courtisans qui n’étaient pas encore trop gras pour se mouvoir se lancèrent à la poursuite du noble et de la fille, qui se remit sur ses pieds pour courir de son mieux. Hélas, les portes de la salle étaient closes et il n’y avait nulle part où aller.
Lorsque le hasard de leur course fit se rejoindre les deux fuyards, Atime expliqua de son mieux : « S’il meurt, il est libre. »
Déric acquiesça. C’était facile à comprendre. Mais qu’en faire? À quoi bon le rendre mortel s’il ne fallait pas le tuer?
Il comprit en quoi il pouvait tourner la situation à son avantage en voyant le démon blessé foncer sur lui plié en deux. Il ne pouvait pas échapper à la douleur de sa chair! Le combattant interrompit immédiatement sa fuite et se tourna, prêt à frapper de nouveau. Emporté par la masse de son corps musclé, Viris ne put pas freiner aussi net et le couteau atteignit sa cible avant qu’il n’ait repris son équilibre. Il oublia toute intention violente pour porter ses mains à sa tête, à ses yeux crevés, en gémissant comme un damné.
Puisqu’il ne pouvait plus guider leurs actes, ses esclaves s’arrêtèrent, confus. Le sortilège paralysait toujours leur esprit, mais ils n’en comprenaient plus le sens. Déric continua ce qu’il avait commencé.
Il planta sa lame dans la cheville du démon, tranchant les tendons en l’en arrachant. L’ennemi tomba, et il répéta l’opération sur l’autre jambe. Puis il lui saisit les bras et mutila ses poignets de la même manière, et s’appliqua à le défigurer maintenant qu’il ne pouvait plus se défendre. Le nez et les lèvres tranchés, sa figure n’avait plus rien de séduisant. Puis, avec répugnance, le guerrier s’attaqua au sexe. Il ordonna à un esclave de vite lui apporter des braises, ce que le pauvre homme fit sans en comprendre le pourquoi, et il cautérisa les plaies pour arrêter le sang.

« Soignez-le bien, ordonna Déric, tant que ce corps vivra, le démon sera prisonnier. »
Les moines corrompus, leurs servants et leurs femmes s’assemblaient devant le corps mutilé. Sans sa beauté pour séduire et sa chair pour jouir, Viris n’avait plus de pouvoir. Son cœur en aurait peut-être contenu s’il avait été un homme, mais celui-ci ne connaissait que le désir et son assouvissement, sans les outils de cet attribut, il n’était qu’une épave. Le chevalier se tourna ensuite vers Atime :
« Peut-il se tuer? Refuser de manger? »
La fillette opina, mais se fit rassurante : « S’il appelle la mort, il lui appartiendra. »
Ainsi, le démon ne pouvait pas se libérer par le suicide, à moins de vouloir connaître les plaisirs des enfers. Il ne s’y risquerait pas, Déric était prêt à le parier, il n’avait de l’homme que les attributs les plus grossiers, le courage n’en faisait pas partie.
Et parlant des vertus des hommes, il y avait là des moines qui devraient les réapprendre! Complètement libres du sortilège maintenant, ils découvraient avec horreur les crimes auxquels ils avaient participé, pleurant de honte au souvenir du plaisir qu’ils en avaient tiré. Plusieurs ne pourraient pas réparer leurs torts, leur corps trop gâté pour travailler à nouveau, mais les autres se partageraient une lourde tâche. Le monastère profané devait retrouver sa sainteté et mériter le pardon des femmes et des garçons qu’il avait mutilés à jamais.

Déric et Atime restèrent jusqu’à la fin de l’été. Ce n’était pas leur intention à l’origine, mais personne n’était de trop pour purifier le monastère. Viris requérait beaucoup de soins, car il ne fallait surtout pas qu’il meure, mais en même temps, il ne devait pas guérir, de crainte qu’il retrouve ses pouvoirs. Ses anciens courtisans étaient pour la plupart malades, si gros qu’ils bougeaient avec peine, et affligée d’atroces aigreurs d’estomac. Pour plusieurs, par chance, les douleurs s’atténuèrent avec le retour à un régime plus sain, et leur membres reprirent de la vigueur. D’autres, hélas, avaient laissé derrière tout espoir de guérison et glissaient misérablement vers la mort. Quant aux femmes… que faire pour rendre sa dignité à un être à qui on a enlevé les mains et les pieds?
Les saints hommes n’aimèrent pas, au départ, les chants du soir de la petite Akiate, mais ils les tolérèrent en comprenant comment ils pouvaient leur être utiles. Déric leur avait dit que tous les membres du clan de la mort étaient doués au chant, et qu’un tel talent soit aussi répandu ne pouvait signifier qu’une chose : il s’apprenait. En lui interdisant de leur enseigner tout son qui invoquerait des pouvoirs démoniaques, ils demandèrent à Atime d’apprendre aux femmes à chanter. Avec les techniques qu’elles apprendraient d’elle, et celles qu’elles découvriraient avec l’expérience, elles formeraient une chorale dont le monastère tirerait sa fierté.
Les deux voyageurs s’appliquèrent ensuite à préparer leur départ. Les nuits se faisaient déjà fraîches, il ne fallait pas attendre l’hiver! Il y avait plus de vêtements que nécessaire, avec toutes les toilettes prises aux prisonniers qui étaient passés entre ces murs, pour s’habiller convenablement. Déric ne manquait en réalité de rien, mais Atime devait complètement changer de style. Les femmes d’Akiaouën portaient des jambières, et les Hellwalders voyaient la différence avec davantage de curiosité que de méfiance, mais une fois à Alluvie, ce ne serait plus toléré. Les moines lui cédèrent de bon cœur les robes qu’elle préféra entre celles que Déric lui proposa : une robe de paysanne simple et fonctionnelle, qui ne serait pas gâchée par la poussière de la route, et une autre, bien plus belle, qui aurait été à sa place sur une dame de la petite noblesse.

Ils attendirent le passage de paysans d’Anthrarque et payèrent une place sur leur convoi. Ces gens ne se firent pas prier : leurs produits déjà vendus, ils avaient plus d’espace que nécessaire. Atime eut d’abord peur des chevaux, mais il suffit de quelques heures pour qu’elle change son attitude et les trouve plutôt fascinants. Elle aimait d’ailleurs voir la route défiler sous les roues du chariot sans qu’elle n’ait le moindre effort à y faire.
Ce fut dans la quiétude qu’ils entrèrent en Alluvie. À quelques jours de route se trouvaient Anthrarque et le fief des Oliveraies où Déric verrait sa famille. Il ne pourrait y rester, mais il croyait pouvoir y trouver de quoi s’installer ailleurs, loin de la folie de son seigneur.

16 - Entre deux mondes