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14 - Le trafiquant | ||
L’homme s’arrêta en sentant son chargement glisser de ses épaules. Cliquetant, les bouteilles d’huile de Nilla basculaient graduellement par-dessus le rebord du sac et il devait les y repousser. Il faudrait un plus grand sac, se dit Weisseid en levant son visage ravagé vers les étoiles, tentant d’y lire son chemin.
Seng avait commis une grave erreur en lui refusant une mort rapide. Il n’avait évidemment pas caché tout son inventaire d’huile de contrebande au même endroit, et il aurait été idiot de croire qu’il n’avait pas préparé une petite fiole de Seconde Flamme, pour le cas précis où on lui infligerait une blessure trop profonde pour le pouvoir de l’huile brute. Cinq minutes après le départ de sa meurtrière, il avait garanti sa résurrection.
Cela n’avait pas empêché son sang de se répandre dans la poussière jusqu’à ce que les ténèbres se fassent devant ses yeux et dans sa tête, mais il n’eut pas à obéir à l’appel des démons qui rôdent près des portes de l’au-delà, bien qu’il eut tout le loisir de les entendre.
Lorsque le mélange magique fit enfin effet, les habitants de Zetwal s’étaient déjà chargés de l’enterrer, corvée qui ne tardait jamais sous ce climat chaud. Pour ne rien arranger, la pluie s’était remise à tomber pour la première fois depuis des années, alourdissant le sable qui l’enfermait. En émerger avait été un travail de longue haleine, et puis il était parti sans tarder : autant dénoncer sa meurtrière le tentait, autant il n’avait pas intérêt à laisser s’ébruiter son trafic illégal et sa résurrection illégitime!
Ayant déjà voyagé, il savait que nul au nord ne connaissait l’huile de Nilla et ses dérivés, il y serait à l’abri de la justice, bien que les miraculés de la Seconde Flamme ne soient jamais réellement libres, toujours enchaînés à la tombe. Avantage supplémentaire, il pourrait en faire le commerce avec un profit inégalé, puisqu’il n’en existerait aucune autre source! Cela, avec l’or qu’il avait déjà accumulé, faisait de lui un homme riche. La mort vivante ne ressemblait pas à ses plans de retraite originaux, mais il avait de quoi en tirer le meilleur parti.
Un trafic dont il aurait pu profiter si l’huile de Nilla ne s’était pas révélée si rentable aurait été celui de l’or : il valait bien moins cher à Semtra qu’à Helwald. Il en bénéficiait d’autant plus. Tout compte fait, son avenir n’était pas aussi sombre qu’il n’y paraissait!
Bien qu’il continuât de se répéter tout ceci, son optimisme ne tenait pas aussi bien le coup. Les mois passaient au rythme de ses pas, et s’il s’était donné pour but le retour à la mère patrie, il lui semblait que son chemin ne menait nulle part. Que son corps ait oublié la faim, le sommeil et les autres plaisirs dont sa bourse détenait les clefs lui donnait parfois envie de jeter son or à la ronde, pour le bénéfice du premier vivant qui passerait. Il lui arrivait même de se demander s’il existait un moyen de se libérer du maléfice de la Seconde Flamme et s’était une fois surpris à contempler son couteau en se demandant si son être contenait encore une fibre qu’il pourrait trancher pour que son regard se tourne à nouveau vers l’au-delà.
Comme si cette malédiction ne suffisait pas, la corruption l’avait rapidement envahi, aussi avidement qu’elle l’aurait fait d’un véritable défunt. Piètre guerrier, il avait deux fois sauvé son or de voleurs en se couchant, leur laissant croire qu’ils n’avaient qu’un cadavre à détrousser, et en les poignardant dès qu’ils s’approchaient suffisamment. Chaque fois, il n’avait tué qu’un brigand, mais le reste de la bande s’enfuyait bien assez vite en le voyant s’animer.
Le voyage était en somme déprimant et ne semblait pas près de changer.
Un soir, en arrivant en vue d’un bourg, il étendit une couverture sur le sol et y versa sa monnaie. C’était beaucoup de richesses, mais très lourd aussi. Au village, il pourrait sans doute échanger les petites pièces pour de plus grosses devises, mais il devait d’abord les trier et les compter, les commerçants ne voudraient pas avoir longtemps affaire à lui…
Pour la première fois depuis sa résurrection, il cria de frayeur lorsqu’une bête massive lui bondit subitement dessus, s’écartant juste avant l’impact. C’était un grand dragon, un monstre comme il n’en avait jamais vu, comme un gros crocodile mais long, si long! Se déplaçant comme un serpent et comme un oiseau à la fois, tout en plantant ses griffes acérées dans le sol, il parcourut vite un cercle autour de sa cible et s’immobilisa devant elle.
« Weisseid, fit une voix sourde, je t’ai enfin rejoint. »
Une créature aussi fantastique et douée de parole ne pouvait être qu’un démon. Il en fut quelque peu rassuré. Une bête aurait pu le mettre en pièces, mais un démon serait plus subtil, et pourquoi un mort craindrait-il la damnation?
« Mon nom est Lecca, poursuivit le monstre avant de s’interrompre, comme si cette phrase expliquait tout.
- Devrais-je te connaître? tenta Weisseid. Je n’étais pas revenu dans mon pays depuis ma première jeunesse, y aurais-je des amis oubliés?
- Je fus longtemps ta prisonnière, mais je te pardonne de ne pas m’avoir reconnue. Je m’appelais Nilla à l’époque. Alors que la faim menaçait de me forcer à quitter le désert, car j’en avais déjà avalé toute la force vitale, tu m’as trouvée et menée dans un souterrain. L’huile que je laissais sur les pierres, tu l’as fait couler dans des bouteilles, et tu m’as donné des femmes pour partager mon œuvre.
- Je me souviens de tout cela, pourquoi viens-tu me le rappeler?
- Parce que je ne suis plus Nilla. Lecca a des pouvoirs différents, et l’huile qui donne la vie n’en fait pas partie. Tant que je ne me serai pas débarrassé de l’huile et des morts-vivants, je ne serai pas libre. Je viens te parler, pour décider de ce que je ferai de toi.
- Je n’ai pas choisi de mourir, ne me blâme pas! Si la Seconde Flamme ne sait pas arracher ses patients à la tombe, c’est bien ta faute! Si tu ne connais pas de moyen de me rendre vraiment la vie, tu devras me supporter.
- Tu n’es plus mon maître. Par un coup de couteau, tes ennemis m’ont forcée à fuir loin de toi. J’y ai compris le destin d’un démon, dont j’ai longtemps été privée. Mais la vengeance n’est pas mon souci, il sera plus facile de te donner ce que tu désires que de défaire mon sortilège.
- Comment faut-il faire?
- Tu es rusé, tu aurais dû deviner seul. Mon pouvoir se limitait à faire passer de la vie à la mort et de la mort à la vie, mais je ne régnais sur aucun état, seulement sur le passage. Ta chair ne sait pas qu’elle doit vivre, qu’as-tu fait pour le lui rappeler?
- Qu’aurais-je dû faire pour le lui rappeler? Je n’ai pas les pouvoirs d’un démon!
- Le sang parle à la chair, ton sang ne contient plus de vie, voilà pourquoi tu restes à la porte sans parvenir à la franchir. Tu as besoin du sang des vivants, pas de mon huile. Rends-la moi et pars de ton côté.
- Si je choisis de ne pas te croire, je suppose que tu as un autre plan.
- Si tu ne me donnes pas l’huile, j’arracherai ta tête de tes épaules.
- Je vois que je m’inquiétais pour rien. »
Sur ce sarcasme, il renversa son sac, faisant rouler les bouteilles devant le dragon. Celui-ci les goba en quelques coups de langue, l’observa un moment avec une expression difficile à lire, puis s’envola sans dire un mot, repartant par là où il était venu.
Weisseid se hâta de rassembler sa monnaie et de la fourrer dans son sac maintenant trop grand, une fois les bouteilles disparues. C’était une perde coûteuse, mais il se rassura en se disant qu’il avait déjà suffisamment d’or. Et si le démon ne cherchait pas à le tromper, bientôt il récupérerait un trésor plus grand encore!
D’un pas aussi hâtif que possible, il se dirigea vers le village. Regardant ses mains décharnées, il se dit qu’il lui faudrait beaucoup de sang pour réparer les dommages de toute une année de décomposition. Il prendrait des garçons, le sang des enfants contiendrait une force vitale plus vigoureuse. Et personne ne prendrait les armes contre lui : son apparence était celle d’un spectre, nul n’ignorait que le fer et le feu étaient sans effet sur les esprits! La délivrance pouvait-elle être si proche?
Il s’installa derrière un bosquet, tout près de la route qui menait à l’agglomération. Dès que quelqu’un y passerait, un mâle, le plus jeune possible, il l’entraînerait au loin et planterait son couteau dans sa gorge. Et là, il verrait si ses veines renfermaient le secret de sa guérison!
Comme pour le provoquer, la route fut plutôt occupée pour l’heure tardive, mais uniquement par des femmes ou des groupes trop nombreux pour qu’il s’y mesure. Il ne voulait pas de la vitalité d’une femme, elle ne conviendrait peut-être pas à sa virilité. Il finit par remarquer que la plupart des passantes portaient des contenants : elles devaient aller puiser à une source plus attrayante que le puits du village. Discrètement, tandis que le soleil se couchait, il les suivit jusqu’à un petit ruisseau.
Weisseid n’en crut pas ses yeux un moment : patiemment, un adolescent remplissait une cuve où venaient puiser les femmes. Le ruisseau était trop petit pour accommoder un seau, aussi cette étape semblait-elle nécessaire. Si cela semblait en valoir la peine, plus tard, les villageois creuseraient une petite mare artificielle, mais pour l’instant, la proie idéale s’affairait juste là, devant ses yeux. Un garçon à la chair bien tendre, mais promettant déjà la force de l’homme qu’il serait. Le mort-vivant aurait souri si ses lèvres en avaient encore eu la souplesse.
Les visiteuses bavardèrent un peu tout en s’acquittant de leur tâche, puis laissèrent l’enfant seul. Ce dernier acheva de remplir la cuve, déposa son écope et se mit en route à son tour, le coucher du soleil lui annonçant son congé. Il ne se rendit pas loin.
Le couteau brandi, Weisseid surgit hors de sa cachette juste devant sa proie. Le pas vif du puceau l’emporta malgré sa tentative pour freiner devant l’horrible apparition et il heurta celle-ci, renversant la carcasse desséchée dont le poids ne suffisait pas à absorber l’impact. L’agresseur dut se dégager au plus vite du poids de sa victime et presser ses mains contre sa bouche pour étouffer les cris qui risquaient d’attirer quelque passant. Paniqué, le jeune se défendait maladroitement, mais avec suffisamment d’efficacité pour l’empêcher d’utiliser son couteau.
Il fut tout aussi surpris que la cible de son attaque lorsque deux paires de bras forts le soulevèrent.
« Aban, ordonna une voix inconnue, retiens le garçon! Voyons ce qu’ils ont à se battre avant de les lâcher. »
Le mort-vivant se retrouvait soudainement entouré de ce qu’il s’attendait le moins à trouver : ses semblables. À sa gauche, se trouvait un grotesque squelette habillé de beaux vêtements et d’une cotte de maille. À sa droite, un revenant bien moins ancien, mais néanmoins noirci et gonflé par la putréfaction. Et devant, luttant pour immobiliser le garçon, un troisième être tout aussi contre-nature semblait avoir passé un long moment sous terre, sa chair moisie pendant et menaçant de tomber par grands lambeaux.
« Je ne pensais pas rencontrer d’autres morts-vivants, remarqua le plus âgé. Que faites-vous ici?
- Je… Weisseid hésita un moment avant de trouver quoi répondre. Que voulez-vous que je fasse? Je subsiste! Et pour cela, j’ai besoin du garçon, rendez-le-moi, s’il vous plaît.
- Vous ne semblez pourtant pas vous entendre très harmonieusement, ne vous battiez-vous pas à coups de couteau il y a un instant? Jeune homme, vous, que faisiez-vous donc?
- Je travaille ici, à la source, répondit l’intéressé avec une assurance surprenante. Je venais de quitter mon poste quand cet… cet homme est apparu. Je ne sais pas ce qu’il me veut! »
Il leva la main droite, montrant la profonde coupure qui la barrait et le sang qui couvrait ses doigts. D’autres lacérations marbraient ses bras, mais aucune aussi sérieuse. Il poursuivit : « Il a un couteau, moi je n’ai aucune arme. »
Le revenant le maintenant, que celui qui semblait être leur chef avait nommé Aban, saisit son poignet pour regarder ses blessures. Le chef lâcha aussitôt Weisseid pour arracher l’enfant des mains de son acolyte. « Tes mains vont envenimer ses plaies! N’y as-tu pas pensé? Mon garçon, je te lâche, mais ne tente pas de fuir, je te rattraperais. Va laver ces coupures. »
Il s’adressa sans détourner le regard de son prisonnier à Weisseid :
« Tu l’as blessé sérieusement, il aura de la chance s’il n’a eu aucun nerf de coupé. Pourquoi luttiez-vous?
- Et pourquoi seriez-vous mon juge?
- Parce que nous sommes trois, et que vous êtes seul. Alors, l’enfant dit-il vrai?
- J’ai besoin de son sang. Je ne l’aurais pas fait souffrir inutilement.
- Vous auriez pris la vie d’un innocent?
- Pourquoi la mériterais-je moins que lui?
- J’en ai assez entendu. Hé! Jeune homme! Tu peux rentrer chez toi, et fais bien soigner tes blessures. »
L’adolescent ne se le fit pas redire et rejoignit la route aussi vite que possible, maintenant sans doute sa vitesse longtemps après avoir disparu de leur vue.
« Il aura une histoire intéressante à raconter, commenta celui qui tenait toujours Weisseid, mais la première fois qu’il la racontera, ce sera pour rameuter tout le monde contre nous. Partons. »
Le chef reprit son bras gauche, lui démontrant clairement qu’il demeurait leur prisonnier, et ils l’entraînèrent avec eux sur la route. Il protesta car ils prirent la route de l’ouest tandis que lui souhaitait continuer vers le nord, mais évidemment il n’était pas en position d’imposer ses préférences.
Ils s’arrêtèrent à bonne distance du village, séparé de lui par quelques collines. S’ils avaient mieux connu la région, ils auraient su qu’ils se trouvaient à une petite centaine de mètres du monastère du Grand Fleuve, mais peut-être cela n’aurait-il rien changé. Ils interrogèrent leur nouveau compagnon, qui ne résista guère avant de céder ses secrets :
« La Seconde Flamme, qui se vend ici sous le nom de Zweitfeuer, tire son pouvoir d’un démon nommé Nilla. Ce démon m’a parlé aujourd’hui, elle veut se débarrasser des morts-vivants, nous sommes un poids pour elle. Elle m’a donné le secret de la résurrection : c’est le sang qui porte la vie, en prenant le sang des vivants, n’importe lequel d’entre nous pourra échapper complètement à la mort. Vous devriez être reconnaissants, maintenant vous possédez aussi ce secret. »
Une traction brusque manqua arracher son bras de l’épaule, et n’échoua pas à le jeter au sol. Il protesta tandis qu’on le maintenait brutalement face contre terre. Le chant de l’acier résonna à ses oreilles. Il ne sentit même pas le coup qui trancha sa nuque. Puisqu’il ne vivait pas, la décapitation ne risquait pas de le tuer. On ramassa son crâne et il fut transporté en direction des bois. L’épée chanta à nouveau en frappant un jeune arbre, l’étêtant à hauteur d’homme. D’un geste violent, sa tête fut enfoncée sur cette hampe improvisée. Le tronc brisé traversait sa bouche et les fragiles parois osseuses de l’intérieur de sa tête. Il n’en tomberait pas avant longtemps.
« Mon nom est Jugen, annonça son bourreau, tu auras tout ton temps pour le maudire. Pour mériter ta vie, il aurait fallu savoir la préserver, tu n’as aucun droit sur celle des autres. Tu aurais dû te contenter de la Zweitfeuer, comme nous. »
Les trois revenants tirèrent son corps décapité devant lui, le couvrirent de brindilles et y mirent le feu, pour s’assurer qu’aucune magie ne puisse lui ramener ses membres. Pour plus de sûreté, ils brisèrent les os carbonisés avant de partir.
Au cours des jours suivants, il vit parfois des voyageurs sur la route, mais aucun ne le remarqua. Et qu’auraient-ils fait s’ils l’avaient vu? Il ignorait comment mourir, et il ne pouvait plus vivre, personne ne pouvait plus l’aider! Il avait déjà oublié combien de fois il avait vu le soleil traverser le ciel lorsque enfin on s’approcha de lui. Nilla venait enfin voir ce qui retardait sa résurrection. Ou plutôt Lecca, se corrigea-t-il.
« Tu as voulu faire de moi une bête qu’on trait ou qu’on mange, dit le démon. Mais il y a une justice; je t’en ai donné le pouvoir, et tu t’es puni toi-même. Je te garderai prisonnier de la Seconde Flamme aussi longtemps qu’il te restera un fragment de chair, amuse-toi bien. »
Le grand dragon nommé Lecca ne s’attarda pas plus. Et durant d’interminables années, tandis que l’ennui émoussait son esprit jusqu’à ce qu’il soit semblable à son cadavre brisé, plus personne ne lui accorda un regard. Quand les ténèbres le reprirent enfin, les démons de l’au-delà ne s’intéressèrent pas à ce qu’il restait de lui, et il ne vit jamais les enfers.