Subumbrare Aestas
Par Dominique Théberge

 

12 - Chez soi

 

Ils s’éloignèrent enfin sans plus tarder. Rien ne viendrait plus contrarier leur plan de fuite. Une fois cachés à bonne distance, ils se contenteraient d’attendre le départ ou la défaite des soldats, puis prendraient la route pour quitter cette terre hostile. Le chemin serait peut-être pénible, mais certainement pas aussi périlleux que leurs mésaventures précédentes!
Malgré leur optimisme, l’attente se révéla des plus pénibles. L’inconfort de la boue froide qui emplissait leurs chaussures, détrempait leurs chausses et les faisait frissonner, les moustiques impitoyables et les bruits incessants des petites créatures du marais menaçaient de leur faire perdre leur sang froid. Ils jetaient souvent des coups d’œil épouvantés derrière leur dos, persuadés d’avoir entendu le pas d’un garde, pour réaliser qu’ils avaient été trompés par l’atterrissage maladroit d’une grenouille, sans pourtant en tirer le moindre soulagement. Dans une mare où venaient peut-être s’amuser des dizaines de sorciers, qui pouvait affirmer que les batraciens ne crachaient pas le feu?
Malgré les bruits d’éclaboussures qui pouvaient finir par trahir leur présence, les deux hommes se dégourdissaient les jambes régulièrement, question de faire circuler le sang dans leurs pieds glacés. En cette saison, l’air était tiède, comment l’eau pouvait-elle être si froide? Zunni repéra un endroit, non loin, où la terre ferme affleurait. Ils y seraient plus à leur aise, s’il n’était pas trop risqué d’y aller. Prudemment, il avança tout en surveillant le garde unique qui n’avait visiblement pas encore constaté la disparition de ses prisonniers. Oui! Tout comme il l’avait souhaité, la langue de terre était bien cachée aux regards par les buissons. L’espace ne manquait pas, où ils pourraient mettre une bonne épaisseur de feuilles entre eux et les hommes d’armes.
Seul hic, le coin de terre ferme n’avait pas attiré que lui. Un gigantesque serpent y reposait, avançant paresseusement son corps interminable à mesure que la course du soleil déplaçait les zones illuminées qu’il savourait.
Zunni retourna à sa cachette précédente et décrivit ce qu’il venait de voir à Nyonhe. Ce dernier voulut voir le reptile, bien qu’il fut d’avis qu’on le laisse tranquille : pourquoi les humains mériteraient-ils plus que lui le territoire qu’il avait conquis le premier? Le Semtran ne put pas vraiment le contredire, ne s’imaginant pas combattre une telle bête avec son couteau – si celui-ci se trouvait toujours dans le petit chariot, ce dont il doutait. C’était un bon couteau, on l’avait certainement volé!
« Cet animal ne peut être naturel! s’exclama l’Akiate en voyant enfin la bête. Il a sûrement la magie dans lui. Nous devons le laisser goûter au soleil sans le nous faire voir. Trop fort! »
Le jeune garçon ne put qu’appuyer sa décision : pas question d’affronter ce monstre! Ils battirent silencieusement en retraite, cédant sans combat le titre de roi du marécage à ce silencieux adorateur du soleil.
Malgré les intentions sans aucun doute paisibles de l’énorme prédateur – il serait déjà venu si leur chair le tentait plus que le sommeil – Zunni demeurait inquiet. Il fouilla dans son chariot, espérant y retrouver son arme, et revint finalement avec un couteau de cuisine, peu pratique, qu’il devait garder à la main puisqu’il n’était pas muni d’un fourreau. Cette lame mal aiguisée ne serait pas d’une grande efficacité dans sa main tremblante, il le réalisait et s’en accommodait mal. Finalement, il souleva à nouveau la petite fiole d’huile qui pendait à son cou.
« Elle guérit les maladies, réveille les morts et brise les mauvais sorts, énonça-t-il. Cette huile est l’essence de Nilla, ce démon dont je t’ai parlé, c’est pour ça qu’elle est si puissante. Si j’en verse un peu dans la boue autour de nous, nous devrions être protégés des animaux ensorcelés. »
Comme plus tôt, il préféra ne pas renverser la fiole et utilisa un brin d’herbe pour en prélever une goutte à la fois. Il fit un grand cercle autour d’eux, se sentant rassuré bien que, avec un périmètre si étroit, une créature monstrueuse l’atteindrait longtemps avant que la magie de l’huile ne puisse se manifester.
L’effet fut plus étendu que prévu. Le serpent, au sec sur sa butte, en fut protégé, mais non loin d’eux, en direction du fort, un grand bruit d’éclaboussures annonça les spasmes de douleur d’une créature aussi grande qu’un homme, au moins. Curieux, ils s’approchèrent autant que la prudence le permettait, découvrant une créature moins formidable que le reptile mais tout aussi monstrueuse.
Un peu ridicule malgré sa taille, c’était un gigantesque ver de terre qui faisait tout ce bruit, tentant d’écarter son corps flasque de l’eau qui, soudainement, le blessait.
« Qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête du sorcier qui a fabriqué un animal pareil? commenta Zunni à voix haute. Ce n’est pas ça qui arrêtera les intrus. Tirons-le par ici, que l’huile lui rende sa taille normale plus vite, il va attirer les soldats à se démener comme ça. »
Nyonhe en avait vu d’autres dans sa vie, mais il aurait préféré ne pas avoir de monstre à ses côtés, et Mero, l’âne, montra qu’il n’en pensait pas plus de bien. Le ver géant, par contre, sembla apprécier la compagnie soudaine à un point tel que le témoin des efforts de Zunni crut qu’il aurait à le secourir. Les anneaux visqueux avaient si bien emprisonné ses jambes et son corps qu’il parvint à peine à parcourir les quelques pas le séparant de sa cachette, heureux que la chose n’ait pas de dents. Les hommes se mirent à deux pour séparer l’animal de son prisonnier, ce qui n’avait rien d’une tâche facile. S’il n’était pas très fort, sa longueur semblait interminable, et sitôt qu’un segment lâchait prise, un autre s’enroulait ailleurs.
La magie étant une chose bien singulière, aucun des évadés n’aurait pu dire à quel moment le sortilège s’était rompu. Très subitement, Nyonhe réalisa qu’il ne retenait plus un segment annelé de monstre des marais, mais le bras maigre d’un jeune homme qui s’accrochait désespérément aux jambes de son sauveur, sanglotant comme un enfant.

La victime du sortilège mit elle aussi un certain temps à remarquer le changement de sa situation. Les yeux fermés, frissonnant, elle gémissait en serrant Zunni si fort qu’il sentait ses ongles l’écorcher à travers ses vêtements. Ses traits contractés par une terreur qu’aucun humain n’aurait dû connaître étaient méconnaissables, mais on y devinait un visage raisonnablement beau, assez conforme à l’idéal qu’on pouvait se faire d’un Hellwalder. En fait, il n’était pas sans rappeler Viris, le démon mâle, bien que plus jeune, plus mince et plus pâle.
Ce ne fut que lorsqu’il ouvrit les yeux, qu’une expression à la fois hébétée et soulagée remplaça la peur sur sa figure, que Nyonhe le reconnut.
« Oum ne peut être loin, s’exclama-t-il, c’est Isak! Je espère que les sorciers ne les ont ensorcelés tous deux. »
La raison lui revenant peu à peu, Isak lâcha la jambe où il s’était accroché, retombant dans la boue glaciale. Pour le moment, il n’avait pas la force de se relever. Nyonhe lui parlait et, parfois, obtenait des fragments de réponse. Zunni n’en comprenait que des bribes – il parlait alluvien après tout – un peu frustré, il préféra s’occuper d’autre chose, comme l’empêcher de mourir de froid.
Il tria les toiles, les couvertures et les vêtements restés dans le chariot. Ils étaient légèrement humides et franchement nauséabonds, mais il faudrait s’en contenter. Après avoir sorti une couverture et un chiffon qu’il jetterait sans regret après avoir essuyé la boue du pauvre garçon, il entassa le reste dans un coin. Le chariot n’était pas assez grand pour porter confortablement un homme, mais si Isak ne pouvait pas tenir sur ses pieds, il devrait l’y hisser, s’il restait mouillé, la couverture ne l’empêcherait pas de geler.
Mero renifla le nouveau venu avec curiosité alors qu’il passait à sa portée. Les deux évadés le séchèrent, et malgré son esprit toujours embrumé, il tint à s’essuyer lui-même les parties intimes, refusant que d’autres hommes les touchent. Il eut quelques fois la nausée et eut la vigueur de se retourner pour vomir hors du chariot, rejetant une matière noirâtre et nauséabonde dont Zunni espéra qu’il ne la reconnaîtrait pas. Sa transformation l’avait doté d’un appétit pour des choses qui ne convenaient pas à un estomac humain, il valait sûrement mieux qu’il ne le sache pas…
Surveillant d’un œil l’Alluvien qui se réchauffait lentement sous sa couverture et de l’autre les soldats de la même patrie apparemment en déroute, Nyonhe lui traduisit les quelques phrases qui leur tiendraient lieu pour l’instant d’explication : Ghûl le désirait, elle le lui disait dans sa tête, il en oubliait même sa malédiction, tant il craignait ce second fléau.
Leur patient sourit pour la première fois en ajoutant une phrase supplémentaire : enfin, le soleil ne lui faisait plus mal.

Presque une heure passa. Les soldats d’Anthrarque étaient partis, maintenant, abandonnant une partie de leur équipement derrière eux. Les fugitifs ne savaient pas ce qui les avait chassés ainsi, mais ils ne passeraient pas trop près de la forteresse, ne tenant pas à l’apprendre. Isak était plus bavard maintenant, il se tenait assis, épuisé mais bien portant, et avait enfilé un manteau, les autres vêtements de Zunni trop étroits pour lui.
Le Semtran fut heureux d’apprendre qu’Oum était encore saine et sauve au moment où Isak avait été capturé. Sa malédiction était le châtiment du sorcier fou pour son refus de participer à ses expériences, mais la possédée avait choisi de coopérer avec lui, s’évitant ce sort. Le dément avait mis la femme au défi de le retrouver dans les marais, promettant de le libérer si elle y parvenait. Si vraiment elle tenait à lui, alors elle se serait installée non loin, dans un des petits villages à proximité. Cétrie, Klein ou Diebstadt, c’était les noms que Nyonhe avait entendus.
Les premiers mots du rescapé n’avaient concerné qu’un élément mineur de son aventure : suite à sa transformation, Ghûl, la reine des insectes nécrophages, n’avait pas tardé à le trouver, et à se laisser séduire par lui! Il n’avait évidemment aucune envie de devenir son prince dans le sinistre et mal nommé Bois Clair, et il la soupçonnait d’avoir détourné l’attention d’aventuriers qui auraient pu le secourir, attendant qu’il perde espoir et accepte son offre. Désespéré, il l’avait bien été! Il s’était infligé d’atroces brûlures en restant au soleil jusqu’à ce que la douleur le rende fou, ne souhaitant plus que la délivrance de la mort.
Il n’avait pas tout raconté, mais ses compagnons en avaient compris les grandes lignes, lorsqu’une voix les fit sursauter :
« Bien! Ce n’était pas ce que j’avais prévu, mais je crois que ce jeune sot aura appris sa leçon! »
L’intrus, un chauve courtaud et distingué, était apparu soudainement à leur côté, sans que nul ne le voie arriver. Isak le craignait autant qu’il le haïssait, mais il trouva le courage de l’invectiver :
« Comment osez-vous venir me narguer, après ce que vous avez fait? Lorsque votre sorcellerie païenne sera connue, tous les royaumes enverront leurs troupes vous détruire!
- Voilà qui me fournirait une bonne raison de ne pas vous laisser partir. Mais je ne m’inquiète pas, même à trois, vous ne convaincrez personne. Je suis cependant curieux de la magie qui a défait la mienne. »
Zunni ignora la question contenue dans la dernière phrase. Il remarquait plutôt que le Fou s’exprimait dans un langage compris par Isak et lui avec la même aise, tandis que la réplique de l’Alluvien lui était pratiquement incompréhensible. Un sorcier ordinaire était-il capable d’un tel exploit? Jamais il n’avait rencontré de prêtre à la magie aussi vive!
« Vous êtes un démon, affirma-t-il soudainement. Un démon peut-il vraiment être fou? Vous avez une véritable raison d’ensorceler les intrus, n’est-ce pas? »
Alexandre se tourna vers lui avec un sourire ravi :
« Un petit effronté, comme je les aime! Vous avez raison, le véritable Alexandre est mort il y a longtemps, mais j’ai pris son nom et son visage, et je poursuis ses travaux.
- Et ce sorcier s’amusait aussi à transformer des innocents en bêtes immondes?
- Non, jamais il n’aurait fait une chose pareille! Mais sa mort me peine encore aujourd’hui, et j’espère rencontrer un autre homme de son envergure. Lui aurait su déjouer tous mes pièges. Il m’a trouvé en recherchant des potions qui guériraient la peste. Sa mère était morte lors d’une épidémie, et c’est pour cette raison qu’il s’est dévoué à la sorcellerie. Il a reçu le nom d’Alexandre le Fou lorsqu’il s’est enfermé dans un caveau plein de cadavres pestiférés, lorsqu’il a cru avoir trouvé le remède.
- C’est comme ça qu’il est mort?
- Non! Il a été très malade, mais il a survécu, son remède était efficace. C’est contre la vieillesse qu’il n’a pas trouvé de cure. Comprenez, les démons ne recherchent pas souvent l’amitié, il est bien terrible de la trouver chez un mortel! Je suis un démon des sciences, je ne rencontre pas souvent d’humains à l’esprit aussi semblable au mien. J’aide ou je punis ceux qui viennent à moi en quête de fortune, de santé ou d’un quelconque autre privilège, selon qu’ils me plaisent ou non, mais ils ne m’intéressent pas!
- Pourquoi ne vous faites-vous pas l’ami d’un autre démon, alors?
- Même l’esprit du plus sot des hommes est plus riche que celui de n’importe quel démon. Je poursuis les recherches du premier Alexandre avec génie, certes, mais je n’ai pas su trouver d’autres voies à explorer sans les requêtes de ces importuns qui viennent m’implorer de tout et de rien. Un autre démon ne serait d’une compagnie agréable qu’une année ou deux. Une fois qu’on les connaît, ils sont entièrement sans surprises. Il faut beaucoup plus de personnalité qu’une poignée d’attributs démoniaques pour savoir inventer. Je n’en ai connu qu’un qui… mais lui aussi est mort. »
Il se tut, puis fit signe aux hommes de le suivre. Ils furent heureux de quitter la boue du marécage et d’enfin marcher sur un terrain sec. Alexandre le Fou s’arrêta et montra du doigt les petits cadavres qui parsemaient le sol :
« Des guêpes. Ma forteresse a été prise d’assaut plusieurs fois au cours des ans, mais jamais ces petites guerrières ne m’ont fait défaut. Les hommes d’Anthrarque n’ont pas combattu longtemps avant de fuir. »
Il examina les objets abandonnés par les soldats, et ne ramassa en fin de compte qu’un livre, sans doute tombé d’un chariot. Zunni ramassa un poignard pour remplacer le sien, et Isak s’encombra de plusieurs pièces d’armure, dont il gratta grossièrement l’émail aux couleurs d’une seigneurie rivale à la sienne à l’aide d’une pierre.
Le sorcier les invita ensuite à se nettoyer et à se reposer chez lui, ce qu’Isak commença par refuser mais que ses compagnons acceptèrent. Si le suppôt du malin avait voulu les avoir en son pouvoir, ses guêpes d’attaque et ses gardes auraient rendu toute ruse inutile. L’Alluvien maugréa, répétant un avertissement fataliste : c’est sous le prétexte de lui faire payer son entrée chez lui que le Fou lui avait fait subir ses maléfices!
« Je vous ai invités, dit l’intéressé pour le faire taire, je ne peux donc vous demander un paiement. Mais si l’un de vous me prenait ma quiétude en geignant sans arrêt, il me serait incontestablement obligé. »

Le démon hellwalder se révéla en fait être un hôte parfaitement décent, lorsque tel était son caprice. Zunni et Nyonhe discutèrent de bon cœur des apprentissages de leur voyage avec un auditeur attentif. L’Akiate connaissant de réputation le Diviseur, Oyalen, ils parlèrent longuement mythologie. Si cette divinité, qui vivait à l’extrême ouest d’Akiaouën, intimidait les humains, elle terrifiait les démons. Elle détruisait les immortels plus aisément encore que de faibles hommes.
Zunni, à un moment, demanda si la théorie qu’il avait lue, à savoir que les dieux n’étaient au fond que des démons utiles, était exacte, et reçut une réponse ambiguë : c’était vrai, lorsqu’il s’agissait de recevoir le nom de dieu; c’était faux, lorsqu’il fallait le mériter.
« Il faut d’innombrables attributs pour pouvoir prétendre à la divinité, expliqua Alexandre. Quels démons connaissez-vous? Avez-vous vu un pouvoir dont vous ne compreniez rien, dont votre corps ou votre esprit ne vous prête pas un fragment? Cela existe, regardez le ciel, y volerez-vous jamais? Mais vos arts sont si nombreux qu’il est erroné de les qualifier d’attributs. Tant que vous avez toute votre tête, aucun ne vous domine. Les démons sont bien moins que des hommes, vous serez dieux avant eux!
- Et celui qui est mort? osa avancer Isak. Vous aviez commencé à le louanger.
- Bravo mon garçon, tu me parles à nouveau! Tu es curieux après tout, te frapperas-tu, maintenant que je te dis que je me serais contenté de ce paiement, si tu l’avais offert? »
Le noble déchu faillit se laisser emporter par la colère, mais se maîtrisa. Il croyait avoir compris le jeu de son hôte :
« Apprendre, c’est ça votre attribut, et vous n’aimez que ceux chez qui ce désir est plus fort que la peur.
- Essentiellement, c’est vrai. Mais vous-mêmes, apprécieriez-vous la conversation d’un esprit obtus? Pour vous répondre, Mensen vivait longtemps avant les premiers hommes, mais il en était très semblable. Et comme eux, il était orgueilleux, et s’est cru prêt à affronter Oyalen. L’épée d’Oyalen ne tue pas toujours; si celui qu’elle traverse est suffisamment puissant, elle lui donne le pouvoir d’ubiquité, plutôt que l’anéantir. Mensen, évidemment, n’en est jamais revenu. J’ai déjà entendu dire que les restes des démons trop faibles pour en triompher s’incarnaient sous la forme d’animaux, mais je n’habitais pas loin de Traum, le conteur d’histoires, alors les rumeurs ne valaient rien. C’est pourtant pour cette raison que, lorsque j’ai vu les premiers humains venir si loin au nord, je leur ai donné le nom de mon ami, et c’est ainsi qu’ils se désignent encore dans tout Hellwald.
- Attendez! s’écria Isak indigné. Dieu a créé le monde et les humains l’un après l’autre, comment auriez-vous pu connaître un monde inhabité?
- Vos ancêtres viennent peut-être de par-delà la mer. Les premiers ne savaient pas écrire, alors leur origine était oubliée. Ils s’habillaient de peaux de bêtes car ils ne savaient pas tisser, et cherchaient des abris naturels car ils ne savaient pas bâtir. Je leur ai enseigné toutes ces choses, pour en faire plus que des animaux, mais à ma grande surprise, des voyageurs d’autres civilisations sont bientôt venus : sans l’aide d’aucun démon, les humains des autres pays en avaient appris tout autant! Tout ceci s’est passé il y a près de six mille ans.
- Impossible! Les livres saints disent clairement que le monde a trois mille ans, et qu’il cessera d’exister lorsqu’il en aura cinq mille!
- Sur le calendrier semtran, le contredit Zunni une fois cette affirmation traduite, nous sommes en l’an deux mille six cent trente, et nous avions déjà de grandes cités et plusieurs siècles d’histoire en l’an zéro. Et avant tout cela, quand les premières de nos mères fuirent Nadala, qui allait être engloutie par la mer, leur peuple avait eu le temps d’y bâtir une grande civilisation. Le monde est si vieux qu’il pourrait avoir toujours existé. »
Isak préféra ne pas insister : les Semtrans adoraient de faux dieux, ces derniers pouvaient avoir répandu bien des fables pour détourner leurs fidèles de la lumière. Il comprenait maintenant ce qu’il avait pris pour de la faiblesse de la part de son père : s’il tentait d’imposer la vérité par la force, elle serait rejetée, trop différente de ce que les païens prenaient pour le savoir.

Klein, petit village minier. Le démon tint ses promesses et les trois voyageurs purent repartir propres, reposés, rassasiés et même munis d’une petite bourse pour le voyage. Mero, propre sous une couverture où la roue semtrane était à nouveau visible, tirait leurs affaires sans rechigner, mais Isak n’avait pu récupérer son cheval : ni lui ni l’animal ne s’étaient reconnus, et le Fou avait refusé de lui en donner un au hasard. Seul Nyonhe manifestait un début de mauvaise humeur, obligé de traduire les moindres paroles de ses compagnons trop volubiles. Au moins, ils n’allaient qu’à Klein, à moins d’une journée de marche.
Alexandre le Fou leur avait expliqué comment trouver le logement loué par Oum, et leur avait donné une carte qui, bizarrement, indiquait une région toute autre. C’était un artefact dont le pouvoir, leur assurait-il, leur sauverait du temps.
Klein n’était pas un bien grand village, mais il était remarquable. L’un de ses flancs empiétait sur les marais, les bâtiments y étaient érigés sur pilotis, reliés à la terre ferme par des passerelles. Le flanc opposé, au contraire, s’érigeait contre une montagne dangereusement abrupte. Des niches avaient été taillées dans le roc, abritant des maisons et même de petits jardins. L’arrangement des rues semblait indiquer que le cœur du village se trouvait tout près des marais, comme si les premiers colons avaient préféré avoir les pieds mouillés.
Ils arrivèrent avant le soir et trouvèrent une auberge où passer la nuit. Ils n’avaient pas suffisamment d’or pour dormir à l’abri tout le long du trajet, mais tant qu’ils seraient si loin au nord, ils éviteraient de regarder la nuit en face.
Sitôt installés, Nyonhe refusa de traduire le moindre mot pour eux, les obligeant à se coucher sans perdre de temps. Il ne perdrait pas le sommeil pour leur permettre de dénigrer encore leurs religions! Comme petite vengeance, il affirma à chacun : « De toutes manières, le monde a été construit par une grenouille, alors vos dieux ont tous tort. » avant de se retourner et feindre de dormir.

Pour les trois hommes, cette nuit était la première depuis des mois passée dans un lit, et pourtant ils se réveillèrent plus courbatus que jamais. Peut-être même des draps douillets exigeaient-ils une certaine habitude…
Une fois dégourdis et rafraîchis – l’aubergiste leur avait monté un bassin d’eau froide pour leur toilette – ils se sentirent en pleine forme. Ils laissèrent leurs affaires sur place, quitte à payer une seconde nuitée, et repérèrent la maison où logeait la possédée. Ce fut Isak qui cogna à la porte. Bien qu’elle l’eut trahi, il était celui qui avait voyagé avec elle et se sentait en droit de l’interroger le premier.
La logeuse qui leur ouvrit n’avait rien d’une jeune Semtrane et elle ne leur adressa même pas la parole en leur indiquant la direction de la chambre louée, retournant ensuite avec mauvaise humeur à l’activité qu’ils avaient interrompue. La vilaine matrone les observa d’un œil assassin tandis qu’ils foulaient son plancher pourtant pas très propre.
Quand ils pénétrèrent dans le petit refuge d’Oum, celle-ci reconnut aussitôt ses visiteurs, mais elle ne cria qu’un nom : « Isak! »
Ses effusions s’arrêtèrent pourtant là. Zunni se hâta de s’approcher d’elle pour prendre doucement les bords de son capuchon – elle s’était débarrassée de la cagoule – et le rabattre pour enfin voir son visage. Ses espoirs ne l’avaient pas trompé, mais il faillit ne pas le croire. Une année entière était passée, sa sœur avait autant grandi que lui, la féminité battait l’enfance sur ses traits harmonieux. Ne sachant pas quoi dire, il la serra dans ses bras sans porter attention au démon qui l’habitait toujours et qui était, de tous les individus présents, le plus confus.
« Tanja, je… je te cherche depuis un an! Pourquoi es-tu partie? »
Tant que la créature démoniaque habitait sa poitrine, elle ne pouvait pas parler, sa voix volée par le parasite, et tandis qu’elle se contentait de sourire pour saluer ses visiteurs, ils réalisèrent que si elle avait pu appeler l’héritier de Levereault à son entrée, c’est que le monstre lui-même en ressentait l’envie.
« Umboro, poursuivit Zunni, tu dois libérer ma sœur. Elle doit rentrer chez elle, tu t’es amusé assez longtemps.
- Que me donnes-tu en retour? nargua le démon. As-tu dix mille vierges avec toi? »
Seule Tanja savait que cette exigence était une plaisanterie. Umboro se montrait parfois plutôt loquace, et il lui avait raconté ses aventures à Anthrarque, ce qu’il y faisait pour que les humains le laissent tranquille. Offrir de menus services pour des prix déraisonnables en était un exemple.
Nyonhe attira Zunni à lui et lui souffla : « Le démon aime Isak, il ne aurait permis ta sœur de rester près des marais pour chercher lui, et manquer le passage du seigneur de Anthrarque, si ce ne était vrai. Il veut rester Oum, pour pouvoir aimer un homme. »
Cela semblait plausible. Zunni se demanda s’il disposait de quelque chose qui pourrait remplacer de qu’il perdrait en abandonnant son hôte. L’huile miraculeuse qu’il portait à son cou lui avait été si utile qu’elle faisait toujours partie des solutions qu’il envisageait, il ne mit pas longtemps à deviner qu’elle pourrait le servir encore une fois :
« Je connais quelqu’un qui te ferait un meilleur amant, annonça-t-il. Ne gaspille pas d’amour sur un mortel qui vieillira en quelques années, il te faut un démon semblable à toi-même. J’ai l’artefact de Nilla, la déesse de la vie, je ne doute pas qu’elle viendra à toi si tu l’appelles. »
Sans demander de gage, car mettre en doute l’intégrité d’un démon signifiait s’attirer sa colère, il céda sa petite fiole. La main possédée la saisit et l’ouvrit, un tentacule noirâtre y plongeant pour mieux en sentir le contenu. Visiblement satisfait, l’être soumit son hôte à une torture intense mais brève, s’extirpant de sa poitrine en quelques spasmes violents. Tanja toussa et faillit vomir, tombant à genoux sous l’emprise de frissons incontrôlables, mais ne gardait aucune plaie là où sa chair avait pourtant été maintenue ouverte plusieurs mois durant.
Umboro, impatient de jouir de son prix, n’avait même pas accordé un coup d’œil à la femme qui l’avait si bien servi, se hâtant de faire surgir du minuscule flacon l’énorme araignée dont Nilla prenait la forme lorsqu’elle devait se déplacer.
Si une quelconque conversation eut lieu entre les deux abominations, elle ne s’encombra d’aucune manifestation intelligible. Se dénudant des apparences qui leur permettaient de voyager, de parler et de tromper les hommes, le démon des appétits s’effondra en une gelée noire et collante, qui étendait des pseudopodes autour de lui, s’étalant sans honte. La déesse de la vie se liquéfia plus encore, seules les veines délicates et lumineuses de sa surface révélant qu’elle n’était pas qu’une grande flaque d’eau. Le premier rampa, la seconde coula, l’un vers l’autre, et il aurait fallu être bien lubrique pour s’exciter à la vue de leur accouplement, une impudique mais infiniment simple dilution d’un liquide dans l’autre. Comme soudainement honteux de s’être ainsi donné en spectacle, le couple informe s’insinua entre les planches de la chambre et disparut à leur vue. Un silence incrédule flotta un moment encore.
« Hé bien, commenta Isak, voilà au moins un problème de réglé. »
Nul besoin de traduction : simplement en faisant entendre une voix humaine, le message avait rempli sa mission. La réalité retombait en place. Tanja acheva de dissiper toute impression de mystère en se raclant bruyamment la gorge, toujours irritée par la masse qui venait de la quitter. Elle se soucierait de politesse un peu plus tard, quand elle se serait réhabituée au corps qu’on lui avait ravi.
« Je ne m’attendais pas à te voir, mon frère, arracha-t-elle à ses cordes vocales enrouées. Je désespérais de retrouver Isak, et voilà que tu me l’amènes, avec un autre de mes bons amis! Je peux à peine croire ma chance. »

Ils quittèrent la logeuse désagréable pour passer le reste de la journée à l’auberge, racontant à nouveau leurs aventures à l’intention du nouveau membre de leur troupe, qui en avait long à dire en retour. Isak fut humilié de constater à quel point la femme avait travaillé fort à lui sauver la vie, alors que ses valeurs chevaleresques lui ordonnaient l’inverse de cet ordre des choses. Déprimé, il finit par s’écarter du groupe. Nyonhe laissa éventuellement la fratrie réunie à son tour, rejoignant le noble déchu. Ils parcoururent ensemble les rues de Klein, s’étonnant de sa construction singulière.
« Tanja a parlé de cet endroit, après que tu sois parti, dit l’Akiate. Ne tu étonnes que ces gens aient choisi de construire leur demeure sur ces marais glacés? »
Isak savait que son compagnon tentait seulement de le distraire de sa mauvaise humeur. Il mordit à l’hameçon, il n’avait pas envie de ruminer ses sentiments honteux.
« Je suppose que tu le sais, répondit-il en se permettant enfin de sourire. Alors, qui étaient ces amoureux de la boue qui ont vu ici leur terre promise?
- Des mineurs, comme beaucoup des habitants de cette région. Ils ont construit le village sur le bord de une rivière, mais peu après, en amont ils ont trouvé le meilleur filon. Ils jetaient les pierres dans un champ, mais ils jetaient le sable dans la rivière, croyant que l’eau emporterait ceci jusqu’à la mer. Mais le sable a rempli le lit de la rivière, et les collines ont empêché l’eau de trouver un nouveau chemin. Le village a été inondé, mais les mineurs ont reconstruit, car la richesse était ici.
- La faim de l’or ressemble à ce que j’étais, susurra une nouvelle voix, je m’y suis trouvé chez moi. »
Le couple de démons n’était pas allé bien loin. Il s’était caché dans la fange sous une maison sur pilotis, à moins d’une minute de marche de leur auberge. Loin de se fatiguer de leur union, les deux entités étaient impossibles à distinguer l’une de l’autre, désormais.
« Nous nous sommes donné la même chose, toi et moi, dit-il à Isak. Si je n’étais pas resté pour toi, Umboro et Nilla n’auraient pas été réunis, et je n’aurais pas vu le jour. Une femme et une nouvelle vie, c’est ce que tu y gagnes aussi.
- Ce que tu dis n’a pas de sens, s’offusqua-t-il, tu te moques de moi! Ah! Et pourquoi chercher à comprendre un démon? Je n’ai plus de maison, mon père m’a renié, je n’ai que mes vêtements et ils ne sont pas à moi, et tu me dis que j’y ai gagné quelque chose?
- Incroyable! J’étais le démon sans tête et j’avais tout de même plus de cervelle que toi! Même si mon cœur garde la mémoire de ce que cette fille pensait de toi, je te trouve plutôt irritant. Va la voir, pauvre sot, va la voir ou meurs! »
Comme appelés par cette mention, les deux Semtrans choisirent ce moment pour rejoindre leurs amis.
« Vous avez retrouvé Umboro. Qu’a-t-il d’intéressant à dire?
- Que ce garçon n’est pas très intelligent, répondit lui-même le démon. Jeune femme, je ne vois plus ce que tu vois en lui, maintenant.
- Il en a encore beaucoup à apprendre, approuva-t-elle, mais il a bon cœur. Il me sera loyal, pour autant qu’il ne me prenne plus pour un démon! conclut-elle en riant.
- Et toi, poursuivit Zunni, tu aimes ta nouvelle femme?
- Ne cherche pas à comprendre ces choses, l’avertit la créature. Umboro et Nilla n’existent plus, mais en moi, aucun des deux n’est mort. Le reste ne signifierait rien pour vous.
- Alors par lequel de ces noms devons-nous te connaître?
- Aucun n’est exact, je suppose. Les gens me donneront un nouveau nom, selon ce que je représenterai pour eux. Maintenant, je connais à la fois la faim et le désir de la vie, ces attributs sont simples, mais suffisants pour ne plus les suivre aveuglément. Et le temps passé dans ton corps, jeune fille, m’a fait comprendre qu’il en existait bien plus. Je nuirai peut-être encore aux humains, mais seulement lorsque cela me sera utile.
- Peut-être devrions-nous lui donner un nouveau nom, suggéra Tanja, cela vaudra mieux que laisser faire des gens qui ne le connaissent pas.
- Je… pensais à Lecca… hésita Zunni, mais je ne sais pas si ça convient!
- Non! Tu ne peux pas donner ce nom à… ça ne se fait pas!
- Je suis curieux maintenant, dit le démon. Que signifie ce nom pour mériter tant d’hésitation?
- Notre famille ne compte que deux enfants. Notre mère a donné naissance à un enfant mort-né, et n’a plus jamais pu devenir enceinte ensuite. Lecca est le nom qu’a reçu ce bébé, avant ses funérailles. Je ne comprends pas pourquoi Zunni voudrait associer cet innocent à un démon!
- Il apprend à être plus qu’un vulgaire démon, expliqua son frère. Lecca n’aura jamais eu la chance de faire honneur à son nom, mais lui pourra le porter pour elle. Il ne le couvrira pas de honte, faisons-lui confiance. »
Ému malgré sa nature inhumaine, le démon sortit entièrement de sa cachette et se tordit pour présenter l’objet qu’il avait gardé bien serré entre ses replis visqueux. Une nouvelle apparence se développait sous son enveloppe informe, mais les humains ne pouvaient que la deviner vaguement. Ce n’étaient pas les écailles encore molles qui les intéressaient, mais la petite fiole qu’il rendait à son propriétaire.
« L’huile n’est plus aussi puissante maintenant que Nilla est partie, mais elle vous préservera du malheur de votre mère. Buvez-en une goutte pour que chacun de vos descendants héritent de la santé, ainsi que de toutes les vertus que vous portez vous-mêmes. »
Zunni empocha la bouteille, reconnaissant. Il ne pensait pas vraiment à sa descendance encore, mais Tanja semblait bien s’être trouvé un mari à son goût. Le temps venu, elle ne tolérerait pas qu’il ne lui donne pas une famille.
Ils ne ralentirent pas la conversation qu’Isak reprit avec le démon, maintenant baptisé Lecca, en demandant à ce que ses répliques leur soient traduites. De toutes manières, la réticence de l’ancien noble à accepter qu’un démon soit autre chose qu’un ennemi de tout ce qui est bon leur était parfaitement connue.
Après un certain temps, Nyonhe leur montra la carte d’Alexandre le Fou, qu’il avait consultée en attendant que ses compagnons finissent leurs conversations. L’endos en était couvert d’écriture, mais il ne savait pas lire. Malheureusement, l’alphabet n’était pas le même que connaissait Zunni. Ce fut Isak qui parvint à la déchiffrer. Frappé du sceau d’Anthrarque, le document promettait le plein paiement de tout frais exigé pour le transport par bateau de son propriétaire, de ses amis et de ses biens. Possédant suffisamment d’articles où le blason d’Anthrarque se reconnaissait toujours, il se ferait sans problème passer pour un représentant légitime de cette seigneurie. Alexandre le Fou leur avait bel et bien donné ce qui pouvait leur être le plus utile.

Ils durent marcher jusqu’à Lubak avant de parvenir à un port où la Langufer était suffisamment profonde pour soutenir de véritables navires, ne tenant pas à sacrifier leur lettre de passage pour quelques heures sur une barge qui ne les mènerait pas loin. Ces longues journées confirmèrent qu’Isak les accompagnerait où qu’ils aient décidé d’aller, mais le jeune homme en question ne concevait toujours pas le fait qu’il quitterait pour de bon sa terre natale pour suivre une femme.
Ils furent mal reçus à Lubak, qui avait souffert du passage des hommes d’Anthrarque. Peu après leur départ, le jeune héritier du castel Sareth et les soldats avec lesquels il s’entraînait avaient été retrouvés sans vie, massacrés sur les marches d’un temple qui avait été pillé. Il ne faisait pas bon arborer les couleurs de cette seigneurie. Ce malentendu les servit pourtant : les pilotes de barges et les marins ne portaient pas leurs propres dirigeants dans leur cœur, appréciant peu les lourds impôts que leur commerce subissait. Isak fut surpris de l’amabilité du commandant qui les prit à son bord, échaudé par le traitement exécrable qu’il avait subi à l’aller.
Ils firent escale à l’embouchure du grand fleuve, où Nyonhe les quitta. Ils l’invitèrent bien à poursuivre avec eux et visiter Semtra, mais il le refusa catégoriquement. Hors de question pour lui de perdre la côte de vue! De plus, et ce prétexte était moins honteux que la crainte de la mer, même un grand voyageur devait retrouver sa maison parfois. Il garda peu d’argent, car la monnaie avait peu de valeur dans son pays, et s’éloigna vers l’est tandis que le bateau disparaissait vers le sud.
Ils descendirent finalement au fort Machen, où ils ne purent s’attarder, Isak y ayant été dénoncé par ses anciens alliés. La brève traversée d’Alluvie leur servit surtout à épuiser leur bourse. Les métaux précieux ne les serviraient pas, dans la grande forêt. Bien que l’été déclinât, la température restait raisonnablement stable, puisqu’ils avançaient régulièrement vers le sud.
Zunni acheta une bonne quantité d’émail à ramener chez lui : son pays n’en produisait pas d’aussi beau. Isak se chargea quant à lui de livres et d’objets religieux dans l’intention d’évangéliser les païens, et Tanja de vêtements plus seyants que la toge noire et jaune des fanatiques de Ladret. Il leur importait peu de se fatiguer en se chargeant de tous les trésors qu’ils pouvaient découvrir dans le pays qu’ils quittaient : d’ici peu, le voyage serait terminé!

Isak comprit enfin, en découvrant les petits villages entourés d’une verdure envahissante, enivrée par la richesse du sol, leurs toits étincelants des petites pierres brillantes que leurs constructeurs y enchâssaient, leurs gens étranges mais aimables, ce que le démon – Lecca maintenant – avait compris avant lui. Il ne serait plus jamais un noble, mais il serait le mari d’une femme courageuse et, si Dieu le voulait bien, le père d’une famille qui ferait mieux sa fierté que toutes les victoires d’un chevalier. Quant elle put s’installer avec lui, il repeignit son bouclier, davantage pour le protéger de la rouille que pour y étaler ses couleurs, et le fixa au-dessus de sa porte, pour accrocher le soleil comme toute bonne maison semtrane devait le faire. Son pays lui manqua parfois, mais jamais il n’aurait quitté sa nouvelle patrie.
Les parents de Zunni mirent un certain temps à pardonner son départ à leur fils, mais l’harmonie revint en son temps. Il visita quelques fois Ag-Zetwal, où les enfants de Seng prospéraient enfin, et s’installa quelques années plus tard à Cia-Talie, où l’une des filles qui avaient vu en lui un bon candidat n’avait pas trouvé de nouveau prétendant pour le remplacer. Il ne perdit jamais contact avec sa famille, et il put se réjouir de ce que l’huile de Nilla ait tenu sa dernière promesse : les enfants de sa sœur, tout comme les siens plus tard, furent tous beaux, heureux et forts.
Sauf pour les visites entre proches et amis, aucun des trois compagnons d’aventures ne voyagea beaucoup, ensuite : ils avaient trouvé tout ce qu’ils pouvaient vouloir chercher.

13 - Celui qui divise