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11 - Le monastère | ||
Une belle jeune fille rampait à ses pieds, malheureuse de son indifférence. Zunni n’avait d’yeux que pour l’étroite fenêtre par laquelle il voyait la cime des arbres s’il se hissait sur la pointe des pieds, et uniquement le ciel autrement. Le ciel, et les barreaux. L’avant-midi, quelqu’un en ouvrait les volets, et le soir, il venait les refermer. La fille, nue, se glissait sous une couverture pendant ces heures froides.
Il avait laissé la plus grande partie de son or chez ses parents, qui l’avaient évidemment supplié de rester avec eux à Fikh-Othanie, et c’était mieux ainsi : ici, on lui avait pris jusqu’à sa dernière pièce! Il aurait mieux fait d’attendre le printemps pour traverser la grande forêt, il n’aurait pas été contraint de demander asile dans ce lieu maudit. Il jeta un coup d’œil à la fille, qui s’était assise, le dos contre le mur. Elle tenait maladroitement la couverture autour de son corps avec les moignons de ses bras. Les prêtres diaboliques avaient mutilé plusieurs jeunes femmes ainsi, pour qu’elles les servent d’une manière bien particulière.
Il ne la regarda pas longtemps. Le démon de ce lieu était puissant, il enfonçait un désir immonde en ses entrailles, Zunni ne voulait pas lui donner prise. Pour un prisonnier, il était bien traité, mais cela faisait partie du piège. La bonne nourriture, la cellule confortable, la fille qui ne désirait que son sexe… Viris n’avait rien d’un bon hôte, c’était un monstre sournois qui voulait faire de lui un nouveau serviteur, il ne tentait ses sens que pour l’attirer dans son piège.
Il aurait dû écouter les avertissements de ses proches! Mais qui aurait cru qu’il puisse faire si froid que l’eau se change en pierre? « Glace, » un des premiers mots qu’il avait appris des Alluviens, et qui était vite devenu une sorte de juron grossier dans son esprit. Il n’avait pas eu d’autre choix que se jeter sur le premier refuge venu, sous peine de ne pas survivre à l’hiver.
Il n’en avait pourtant pas vu le pire, la saison changeait déjà lorsque le cours de la rivière Loumia l’avait guidé vers la seigneurie d’Anthrarque. Il avait acheté de bons vêtements, parce qu’on l’avait averti qu’en voyageant dans un royaume étranger, il valait mieux faire croire à un statut élevé, l’aide qu’on obtenait plus aisément compensant pour le plus grand attrait sur les brigands, mais un manteau plus beau n’était pas plus chaud. Mero frissonnait tout autant, bien qu’il lui ait acheté une couverture et que sa fourrure devait tout de même lui valoir quelque chose.
Il n’avait trouvé personne qui parlait sa langue à Anthrarque, et de nombreuses personnes le regardaient avec méfiance. Il est vrai qu’il avait mal réagi lui-même à son premier contact avec les Alluviens! Le premier homme qu’il avait vu était grand, osseux et surtout très pâle, ses yeux bleus se détachant à peine sous ses cils presque aussi blonds que les mèches qui échappaient à son bonnet. Un moment, il avait cru que Weisseid était revenu d’entre les morts pour se venger! Il n’avait réalisé son erreur qu’en le suppliant de le laisser tranquille; l’inconnu s’était contenté de lui marmonner des phrases inintelligibles, alors que le trafiquant de Zetwal parlait parfaitement semtran. Il lui avait fallu quelques jours pour s’habituer suffisamment au visage des gens du nord pour ne plus les confondre.
Passé Anthrarque, la situation s’était davantage dégradée. Il n’avait même pas pu communiquer suffisamment avec les natifs pour savoir le nom des lieux qu’il traversait. Sa bourse lui avait garanti des nuits au chaud jusque là, mais plus il s’éloignait, plus il lui arrivait souvent de passer des nuits blanches sous l’assaut des éléments. Autant il avait été surpris par l’aspect des Alluviens, autant eux n’avaient jamais vu les hommes couleur d’argile de Semtra. Certains le prenaient même pour un démon, il allait sans dire que ses pièces de monnaie ne valaient pas grand chose contre cette crainte!
Quand, arrivé au monastère du Grand Fleuve, il avait été accueilli par un bel homme aimable et parlant admirablement sa langue, il ne s’était pas méfié une seconde et avait accepté son invitation avec reconnaissance. Un souper somptueux arrosé d’un vin amer très puissant l’avait laissé béat et somnolent, mais son hôte, qui pourtant avait bu comme si laisser une seule cruche pleine lui faisait horreur, se montrait toujours aussi vigoureux et enthousiaste. L’atmosphère lourde de chaleur et de parfums suaves lui donnait davantage envie de dormir que de fêter, mais aucune de ces activités ne convenait à l’image qu’on se faisait des activités d’un monastère. L’hôte, d’ailleurs, n’avait rien d’un prêtre, moine ou quel que soit son titre.
Tandis que des serviteurs en pagne et chargés de bijoux de cuivre débarrassaient les couverts d’une manière bien radicale – quatre porteurs par table, ils les emportaient meubles, vaisselle et plats d’un coup – il observait les autres convives. Des hommes uniquement, et la plupart en assez mauvaise santé. Trop gras généralement, les dents pourries, la peau boutonneuse, les muscles flasques, vieillis avant l’âge comme par la débauche. Mais dans un monastère, que pouvaient-ils bien faire qui leur brisât ainsi la jeunesse?
Seul le maître des lieux, qui s’était présenté sous le nom de Viris, affichait une vigueur et une beauté inaltérée. C’était un homme mûr, approchant de l’âge où on devinerait ses premières rides mais ne l’atteignant pas encore, et un véritable athlète. Dépassant d’une tête Zunni qui n’était pourtant pas petit, sa peau cuivrée et ses cheveux châtains brillaient de la même lumière. Ses muscles impressionnants semblaient à même de rivaliser avec la force d’un bœuf, ce qui n’empêchait pas ses gestes de s’enchaîner avec la légèreté d’un danseur. Son visage combinait l’assurance, l’intelligence et la sensualité d’un charmeur né, et sa bouche aux dents parfaites s’étirait facilement en un sourire plein d’humour. Sa conversation tantôt badine, tantôt réfléchie, captivait facilement l’imagination sans imposer un silence humiliant à l’auditeur. Son jeune invité n’avait pas besoin d’être une femme pour le réaliser : tout en lui était séduction.
Un être réunissant en un seul corps tous les attributs imaginables de la beauté masculine aurait dû alarmer Zunni, mais il s’était laissé prendre par son hospitalité, acceptée avidement par chaque cellule de son corps frigorifié et affamé. D’ailleurs, le seul démon qu’il avait rencontré auparavant ne parlait pas et se contentait de concentrer la force vitale qu’il volait en une huile magique, personne n’aurait deviné aussi vite que l’informe Nilla et le séduisant Viris étaient des êtres de la même nature.
Il tait trop tard quand il avait réalisé le piège où il s’était aventuré. Les serviteurs sortis, une nouvelle procession était entrée, portant de jeunes filles vêtues de robes diaphanes, de bijoux scintillants ou encore nues. Ces nouveaux servants, plus séduisants que les domestiques qui venaient de passer, déposèrent les beautés sur des piles de coussins et de couvertures jonchant le fond de la salle. Les femmes y prirent de belles poses, mais ne firent pas mine de se lever : toutes avaient subi d’horribles mutilations, qui leur laissaient bien peu de manières de passer leur temps. Invariablement, les mains et les pieds étaient coupés. Les moins belles avaient les incisives arrachées, et certaines avaient même eu la trachée percée, pour une raison qu’il aurait préféré ignorer. Leur alimentation devait être contrôlée avec soin, car toutes arboraient juste ce qu’il fallait de graisse pour afficher des courbes irrésistibles sans accumuler les replis. Pour certaines, cela signifiait un corps voluptueux, lourd de rondeurs maternelles, pour d’autres, cela impliquait plutôt une taille de guêpe et des hanches anguleuses d’adolescente, mais invariablement, leur poids était celui qui convenait idéalement à leur beauté.
L’alcool trop fort et les sentiments contradictoires – le désir de ces corps superbes et l’horreur de ce qu’ils avaient subi – firent perdre un instant toute raison à Zunni. Il marmonna des mots que lui-même ne comprit pas avant de tenter de fuir à toutes jambes, uniquement pour trouver la porte fermée devant lui. Le démon ignora sa tentative : il s’appropria quelques filles, qui parurent ravies de son attention, et les moines corrompus par son influence se disputèrent les autres, ainsi que les jeunes serviteurs mâles.
L’orgie dura sans doute tout le reste de la soirée, mais il n’en eut pas pleinement conscience. Quelques-uns des mignons ne servaient pas à assouvir les désirs pervers des hommes d’une foi douteuse, mais avaient plutôt été chargés de le surveiller personnellement. Ils le battirent chaque fois que sa volonté d’évasion se manifestait plus activement que par un regard sur la porte, pas sauvagement, mais avec suffisamment de violence pour qu’il comprenne qu’il ne parviendrait pas à sortir.
Viris, après des actes que seule sa magie démoniaque pouvait faire aimer à ces pauvres filles envoûtées, se dirigea vers lui. Malgré ses protestations, il l’attira contre lui et l’embrassa en lui palpant le postérieur :
« Ta chair est tendre et ferme, commenta-t-il. Même si la plupart de mes esclaves préfèrent les femelles, je sais apprécier la bonne viande de toutes les sortes. Ton âge est parfait, tu es déjà un homme, mais ton visage est encore doux, tu as la beauté des deux sexes. Et on ne voit pas souvent ici de gens de ton pays, tu seras mon favori, pour un certain temps. Amuse-toi un peu avec les femmes, et puis nous passerons aux choses sérieuses. »
Zunni regretta plus tard de ne pas lui avoir craché au visage ou trouvé une autre manière plus sûre de le défier. Il n’avait pu, sur le moment, que se tortiller comme un ver pour échapper à ses bras en grognant des plaintes peu impressionnantes, un échec pitoyable. Le démon ne le viola pas, bien qu’il l’en menaçât à plusieurs reprises, promettant que grâce à ses sortilèges, il en tirerait assurément un grand plaisir. Suite à son refus, il fut jeté dans une cellule et gardé prisonnier depuis.
Tandis que la température, dehors, s’améliorait lentement, il avait assisté à quelques banquets toujours aussi pervers, et on lui avait donné cette fille pour le tenter le jour et la nuit. Elle était nouvelle, il l’avait aperçue alors que le sortilège du démon ne l’avait pas encore soumise à ce désir immonde, qu’elle hurlait de désespoir et de rage en montrant à ses bourreaux ses moignons encore sanglants. Il ignorait ce qu’elle avait subi depuis, mais lorsqu’elle fut conduite à lui, elle était reconnaissante de la dégradation de son corps, ravie de se dévouer à un plaisir que seul un sortilège démoniaque pouvait rendre concevable.
Il savait qu’il la faisait souffrir en refusant de la prendre, mais s’il se laissait aller à jouir une seule fois, le démon s’agripperait à cette brèche dans sa volonté et, s’il ne détruisait pas le corps des garçons de la même manière, il détruirait aussi sûrement son esprit. Se faisant violence, il allait une fois par jour la nettoyer et lui peigner les cheveux, car personne d’autre ne s’en chargeait, mais il en détournait autrement le regard.
Il avait appris quelques mots d’elle, mais sa démence faisait qu’elle parlait peu. Viris demeurait son seul interlocuteur, et chacune de ses visites n’était qu’un prétexte pour réitérer ses exigences.
Zunni en était là lorsqu’une longue procession s’arrêta devant sa fenêtre. D’autres paysans? Ils venaient de loin porter les rations des saints hommes, qui affichaient une impeccable allure monacale à l’occasion de leur venue. Non, ceux-là venaient en armes, affublés des armures légères de gardes, et affichant les couleurs qu’il connaissait déjà de la seigneurie d’Anthrarque.
Bien! L’un d’entre eux connaîtrait sans doute un peu Semtra et saurait que ce jeune étranger qu’il était n’avait rien à faire ici! Quand ils furent à portée de ses cris, il les appela frénétiquement, se hissant à force de bras à la hauteur de la fenêtre. Un homme d’armes vint bel et bien, mais il l’observait comme ces gens plus nordiques qui n’avaient jamais vu d’hommes bruns, qui le prenaient pour une créature surnaturelle.
Zunni ne comprenait pas suffisamment l’alluvien pour savoir ce qui se passait. Les soldats discutaient entre eux et avec les moines, le ton montant souvent, et celui qui l’avait observé pointa sa direction en affirmant quelque chose d’une voix particulièrement ferme. En ordonnant quelque chose, probablement. Sa libération? Il le souhaitait de tout cœur!
L’espoir le transporta un moment quand on vint le tirer de sa cellule. Si seulement il connaissait assez de mots pour dénoncer la dépravation des moines! Mais son optimisme fut vite trahi. Une charrette fermée, trop basse pour s’y tenir debout, devint sa nouvelle prison, bien moins confortable que la dernière. Elle était toute peinte en noir, couleur qui lui déplaisait depuis ses aventures à Senestonteco, sauf pour le blason d’Anthrarque reproduit sur chaque mur. Quelques fenêtres étroites laissaient entrer l’air frais, la lumière et les sons, et un trou dans le fond annonçait qu’on ne le laisserait même pas sortir pour se soulager la vessie.
De toute l’escorte, nul n’avait voyagé vers le sud, visiblement : des quelques mots qu’il comprit de leurs délibérations, il apprit qu’il était désigné sous le nom de fils du diable. Dans un cloître dirigé par un incube, ce n’aurait pas été surprenant, en effet! Viris apparut dans son champ de vision une fois, offrant une belle coupe dorée au dirigeant de l’expédition. Zunni conclut, sans preuves en réalité, que cette équipée savait exactement ce qui se tramait en ce lieu soi-disant saint, mais avait avantage à feindre l’ignorance.
Ils n’emmenèrent personne d’autre, ce qui était dommage, car il aurait préféré voir quelques femmes soustraites au harem du démon des désirs mâles.
La nourriture vint deux fois par jours, sans faute. La route le secouait parfois brusquement, mais les gardes lui montraient tout le respect qu’un prisonnier pouvait espérer. Une couverture ne suffisait pas à lui assurer un bon sommeil la nuit, qui était toujours froide, mais il finit par s’y habituer. En réalité, cela avait plus à voir avec l’été qui s’étendait sur le pays qu’avec la résistance aux éléments du captif, mais ayant perdu la notion du temps, il ne le réalisait pas.
Il aperçut quelques fois Mero, chargé de biens plus lourds que lui n’aurait osé lui imposer, mais apparemment bien portant. Il avait même encore la couverture qu’il lui avait achetée, maintenant sale mais pas déchirée. On n’y voyait plus très bien la roue colorée qui y était brodée, cet idéogramme qu’aucun Semtran n’était assez illettré pour ignorer et qui désignait une ville, et par extension, la terre natale, mais cela suffit à rassurer quelque peu Zunni. Ces hommes respectaient au moins cela.
Son isolement se brisa soudainement après un bref arrêt dans un petit village aux huttes délabrées, agrémenté d’une seule maison digne de ce nom, plus trapue qu’une construction semtrane mais égalant son ingéniosité architecturale. La porte du chariot fut ouverte et les gardes firent entrer avec lui un nouveau prisonnier, qu’ils guidèrent de la menace de leurs lances, sans le bousculer ou tirer ses vêtements, intimidés par lui.
Zunni comprit la raison de cette crainte; si le nouveau venu était plus pâle encore que les Alluviens, ses cheveux de jais et ses yeux noirs disaient que cette couleur ne lui était pas naturelle, c’était celle de la maladie. Il ne se mouvait que faiblement, confirmant cette première impression, et ses vêtements dérangés par ses déplacements trahirent d’inquiétantes plaies rongeant ses membres. Enfermer avec lui un malade certainement contagieux, voilà qui n’était guère généreux de la part des Alluviens!
L’homme, comprenant sa crainte, prit pour lui-même un côté du chariot et ne fit pas mine d’envahir le sien. Puis, ses yeux s’habituant à la pénombre, il pointa un doigt sur lui : « Semtra? »
Enthousiasmé, Zunni se redressa vivement et acquiesça. Tout compte fait, un malade qui pourrait lui parler ne pouvait être un si mauvais compagnon!
« Mon nom est Zunni, de Fikh-Othanie. Je recherche ma sœur, qui a disparu. »
Ragaillardi en retour, l’inconnu se présenta à son tour :
« Je suis Nyonhe, parti de Akiaouën pour ne répandre la lèpre, qui est de Hellwald. »
Nyonhe parlait maladroitement le semtran, mais hésitait peu et parvenait à se rendre compréhensible.
« Ta sœur, continua-t-il, elle est Oum? Oum de Othanie?
- Non, se désola-t-il, elle se nomme Tanja. C’est étrange, Oum n’est pas un nom Semtran. »
L’Akiate devint pensif un moment, puis se risqua :
« Oum ne était malade. Elle restait chez Ladret pour raison qui je ne connais. Je crois qui elle… il avait démon ici, avant. Le démon tué facile! Peut-être il lui est caché dans la tête. Le démon lui peut changer le nom. Oum est partie avec le garçon Isak, ils cherchent le remède chez Cétrie, ville de beaucoup sorciers. »
Son regard s’assombrit soudainement : « Les soldats ici veulent aller chez Cétrie, veulent je pour guider. Je connais petit de Hellwald, petit. »
« Peu, » corrigea Zunni distraitement, l’esprit occupé par l’espoir de retrouver enfin sa sœur. Si la supposition de son compagnon d’infortune était exacte, alors ses geôliers l’emmenaient exactement là où il voulait aller!
Au cours des heures suivantes, ils se narrèrent à tour de rôle leurs aventures. Tous deux avaient beaucoup voyagé. Nyonhe ne poursuivait aucune noble cause, sinon sa propre fascination pour l’inconnu. Il ne pouvait supporter l’horizon qui le narguait à toujours reculer devant ses pas, et se maudissait lui-même de craindre la mer qui cachait des pays plus incroyables encore. Seul résidant de Ladret à maîtriser raisonnablement l’alluvien, il avait été recruté malgré lui par les hommes d’Anthrarque. Le don d’enjamber aisément les barrières du langage était rare et précieux, Zunni le réalisait d’autant plus qu’il n’en jouissait pas lui-même.
Tandis qu’il finissait de raconter son combat contre la déesse de la vie et sa brève mais tragique altercation avec Weisseid, il toucha machinalement le minuscule flacon de terre cuite qui pendait à son cou. Seng avait bien deviné, lorsqu’elle l’avait accusé d’avoir gardé – tout comme elle – un peu de l’huile maudite. Mais toute diabolique qu’elle soit, chaque goutte d’huile de Nilla contenait assez de force vitale pour réveiller un mort, et certainement bien plus qu’il n’en fallait pour guérir un malade. Ne voulant pas attiser une impatience pénible en son compagnon, il n’expliqua pas sa demande, la faisant passer pour un simple caprice personnel :
« Quand ils viendront à l’heure du repas, peux-tu demander aux gardes d’apporter un peu de lard ou de beurre? Je n’en ai pas eu depuis longtemps. »
L’huile était bien trop puissante pour être utilisée pure, il n’avait pas besoin d’être sorcier pour le deviner. Un corps gras normal devrait la diluer adéquatement. Accommodants, les hommes d’Anthrarque ajoutèrent bien un morceau de lard à sa ration. Puisqu’il y en avait plus que nécessaire, il en préleva une part pour le repas, puis escamota le reste, le gardant entre ses genoux pour le ramollir. Quand il jugea la graisse suffisamment réchauffée, il arracha quelques cheveux de sa tête pour les tremper dans sa petite bouteille, prélevant une goutte plus petite qu’il n’aurait pu obtenir en versant simplement. Sous le regard curieux de Nyonhe, il pétrit longuement la boulette grasse, qui prit graduellement une odeur singulière, familière mais impossible à identifier.
« C’est un remède de chez moi, dit-il en mentant à moitié. Je ne sais pas si ça te guérira, mais je n’ai rien d’autre à offrir. Enlève tes vêtements maintenant. »
L’Akiate hésita mais obéit, permettant au garçon de risquer son propre salut en oignant sa peau ravagée de sa préparation improvisée. S’il avait su que son bienfaiteur n’avait en réalité aucune certitude quant à l’efficacité de son médicament, il ne lui aurait pas permis de s’exposer ainsi, mais c’était un détail qu’il n’apprendrait jamais. Le Semtran aussi aurait été effrayé s’il avait eu pleinement conscience du terrible fléau sur lequel il passait les mains, ignorant de l’étendue du danger. Heureusement, la puissance du cadeau de Nilla égalait l’imprudence de son propriétaire.
Il fallut plusieurs jours pour le remarquer, mais les plaies se refermèrent proprement, sans même laisser de cicatrices, et Nyonhe retrouva un teint moins livide malgré qu’il fut enfermé dans une pénombre relative. Après un certain temps cependant, la graisse qui maculait toujours sa peau devint rance et lui donna des boutons; il avait besoin d’un bon bain!
Il fallut plaider longtemps pour obtenir le droit de se baigner dans la prochaine rivière, un maigre ruisseau en fait, mais qui fut une bénédiction pour les prisonniers crasseux. Ils n’eurent pas de honte à se dénuder devant leurs gardiens, profitant de l’occasion pour rincer leurs vêtements le mieux qu’ils purent, et à force de se frotter avec des feuilles, Nyonhe parvint à se débarrasser de la pellicule huileuse qui le démangeait atrocement, maintenant. Les hommes d’armes furent visiblement surpris de la guérison miraculeuse du lépreux dont ils avaient tous vu les infâmes stigmates, et cela confirma dans leur esprit que leur premier prisonnier était bien un fils de démon. Le bon Dieu et le Diable avaient chacun leurs raisons de distribuer les miracles!
Détrempés et frigorifiés, mais rafraîchis et soulagés de bien des courbatures, les prisonniers regagnèrent leur fourgon. Restant nus un désagréable moment, ils permirent à leurs vêtements de sécher avant de les remettre : ils resteraient plus propres ainsi. Dans le véhicule clos, l’odeur de l’eau devint plus forte et ils en reconnurent l’origine :
« La rivière petite vient de marécage, chuchota Nyonhe avec excitation. Bientôt, les soldats seront fatigués, marcher chez le marécage. Nous pourrons sauver. »
Zunni ne savait quoi répondre. Il ne souhaitait échapper aux hommes d’Anthrarque que lorsqu’ils seraient près de Cétrie, mais peut-être n’aurait-il pas de chance à ce moment. Le chariot fermé ne constituait pas une prison inviolable, il suffirait de quelques minutes pour en arracher une ou deux planches, mais les soldats, leurs lances et leurs épées formaient une barrière plus étanche. S’ils permettaient effectivement au terrain de les épuiser, ce serait peut-être sa meilleure chance, sinon sa seule. Retrouver sa sœur n’était peut-être même pas le seul enjeu : plus les Alluviens se persuadaient qu’il était à moitié démon, plus ils seraient déçus en découvrant la vérité, et il aurait peut-être à souffrir leur ressentiment.
« D’accord, résolut-il. Les marais nous cacheront bien et s’ils nous voient, leurs chevaux ne courront pas plus vite que nous dans la vase. Nous attendrons qu’ils soient fatigués. »
Les jours suivants, les hommes repérèrent des chevilles qu’ils pouvaient arracher relativement aisément dans l’assemblage de planches et les tordirent jusqu’à les desserrer. Ils couraient le risque de voir les planches se disjoindre au hasard d’un cahot plus violent que les autres, mais leur évasion serait plus rapide le temps venu. La vitesse de leur avancée se réduisait. Les roues menaçaient souvent de s’enliser dans la boue, les chevaux s’impatientaient sous l’assaut des mouches plus nombreuses que jamais, et la végétation prouvait la proximité d’un immense marais.
« Si ils me écoutaient, commenta Nyonhe avec condescendance, ils marcheraient sur sol sec. Les plantes vers cette direction disent que ces buttes sont sèches. Et ils mangent les rations vieilles, mais ici il a les racines très bonnes et les fruits petits. »
Zunni fut vaguement jaloux du progrès de son ami. Tandis qu’il n’était parvenu qu’à apprendre par cœur une poignée de mots alluviens, lui améliorait perceptiblement son parler chaque jour simplement en écoutant, et à le voir tendre l’oreille aux conversations des gardes, aux Hellwalders longeant la même route qu’eux, lorsqu’ils suivaient bien les routes, et bien sûr à son compagnon de captivité, il semblait bien que décoder trois idiomes à la fois ne l’intimidait pas.
La chance leur sourit plus vite qu’ils ne le croyaient. Là où les chemins vaseux se transformaient réellement en marécages, la colonne de soldats s’arrêta et une grande cohue se fit entendre : ils ne passeraient pas tous par là! Trois carrosses à l’allure trop propre pour faire partie d’une expédition de ce genre, mais qui les avaient néanmoins suivis sur tout ce chemin, obliquèrent pour s’éloigner de ce mauvais terrain, accompagnés de six soldats seulement. Qu’allaient-ils donc faire dans ces marais, pour avoir besoin de tant d’hommes qu’il en manquait pour la garde de leurs chefs? Pourquoi eux, les prisonniers, devaient-ils les accompagner? Nyonhe ne manqua pas de les interpeller à ce sujet, mais à cela, il n’obtint aucune réponse.
Malgré l’inquiétude qu’elle apportait, la confusion leur fut favorable. Ils firent bientôt partie d’une petite arrière-garde, la plupart des soldats regroupés en avant, se dirigeant vers une étrange petite forteresse, incongrue en ces lieux.
« À Ladret, commenta Nyonhe, j’ai entendu beaucoup de histoires de Hellwald. Avant, Hellwald était deux royaumes, deux ennemis. Il avait beaucoup de forts, entre les royaumes, maintenant qui ne servent plus. Peut-être les sorciers de Cétrie vivent dans le fort. »
Zunni réfléchit un instant, puis affirma : « Ce n’est pas nous qu’ils tiennent à emmener avec eux, c’est le fourgon. Ils pensent ramener des prisonniers. S’ils croient que je suis un démon, et qu’ils veulent entasser des sorciers dans la même cage que moi, c’est qu’ils sont très imprudents.
- Nous devons partir très vite, alors! Les soldats ne peuvent vaincre les sorciers, il ne faut pas que eux croient que nous sommes avec l’attaque. »
Ils firent enfin halte près du mur de la forteresse, plus ou moins camouflés par les broussailles. Le terrain détrempé favorisait les aubépines et autres plantes vicieuses, que les chevaux et les hommes à pied avaient dû subir, et voilà qu’ils s’arrêtaient juste avant d’arriver en sol sec! Un des carrosses somptueux était revenu, mais par l’autre direction, par la route à moitié entretenue qui menait à la grande porte. La voilà, l’explication! Le chef négociait, et les autres se tenaient prêts à attaquer si la diplomatie échouait.
À voir le déroulement des événements, c’en était devenu prévisible, mais les deux captifs s’étonnèrent quand même de découvrir leur fourgon sans surveillance. Les soldats les avaient laissés en retrait, puisque les fourrés des abords du marais n’auraient caché ni chariots, ni chevaux, et un seul homme montait la garde. Un peu de silence, et il ne saurait même pas qu’ils fuyaient!
Le claquement de la planche qu’ils arrachèrent leur parut assourdissant, mais il ne devait pas l’être en réalité, leur gardien ne regarda même pas en leur direction. Comme les autres, il épiait le carrosse et son escorte, guettant le signal de l’attaque. Ils auraient pu l’assommer, s’ils l’avaient voulu, mais s’éloigner dans la direction opposée suffit.
Nyonhe faillit se fâcher en voyant Zunni se diriger vers les chariots de matériel tirés par les chevaux. Il n’y avait pas de temps pour piller! Mais le Semtran ne voulait qu’une chose : l’âne sous une couverture bleue maculée de boue, qui faillit faire venir le garde par ses braiments enthousiastes lorsqu’il aperçut son maître. Ce n’était pas que les Alluviens l’avaient maltraité, sa santé prouvait qu’ils n’étaient pas cruels envers les animaux, mais ils avaient peu d’affection à lui offrir et l’avaient privé de l’attention dont il avait l’habitude. La petite charrette qu’il tirait lui appartenant aussi, Zunni ne le détela pas et se contenta d’enlever le matériel lourd qui y était entassé. Il découvrit avec joie que ses propres affaires n’avaient été enlevés ni par les moines corrompus du Grand Fleuve ni par la troupe d’Anthrarque. Il se doutait bien que s’il fouillait, il ne retrouverait pas sa bourse, mais le reste lui sauverait tout de même bien des tracas.