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10 - Vengeance d'outre-tombe | ||
Malgré le froid qui s’était insinué jusque dans ses veines, Verlor ne parvenait pas à frissonner. N’importe quoi pour se réchauffer… mais il parvenait tout juste à bouger les doigts, ou à faire la grimace, le reste de son corps était trop lourd pour ses forces. Il ne voyait rien, à peine un halo plus clair là où le soleil se déplaçait devant ses yeux, mouvant comme si les heures n’étaient que des minutes. Et tandis que la journée s’écoulait, il commença à sentir ce qu’on lui faisait.
Pas étonnant qu’il ait si froid : il était nu, et quelqu’un le frictionnait inlassablement, sans parvenir à activer son sang. Graduellement, il parvint à voir la forme de sa tête, difficile à suivre des yeux car elle se déplaçait à la mesure de ses gestes, massant sa chair avec vigueur. Presque une journée s’était passée, et il poursuivait l’effort sans sembler se fatiguer, ni se lasser du peu d’effet obtenu.
Verlor réussit bientôt à bouger les bras et posa la main sur le poignet de son bienfaiteur, pour lui faire savoir qu’il ne s’activait pas en vain. Il ignorait en quoi ses soins lui étaient utiles, mais ils devaient l’être, puisqu’il se sentait mieux de minute en minute. Il réalisa que l’inconnu lui parlait, mais son ouïe était toujours trop faible pour en comprendre les mots.
Le soleil allait bientôt se coucher quand les ténèbres qui emplissaient l’intérieur de sa tête s’écartèrent enfin, lui offrant une vision floue mais cohérente de son sauveur. La surprise l’aurait fait crier si sa voix n’avait pas été si diminuée, et l’horreur prit la relève une fois le premier choc passé. Mobilisant toute la puissance de ses muscles encore endormis, il rampa sur presque la longueur d’un pas avant de retomber, épuisé. Cette abomination qu’il avait prise pour un homme le regarda un moment, puis retourna à sa tâche.
Le monstre ne lui faisait pas de mal, pourtant, qu’était-il? Un messager de l’au-delà, sans doute. Un esprit venu le guider vers l’enfer des guerriers, s’il y méritait une place! Manifestement, il provenait du royaume des morts. Quelle autre créature s’affublerait de l’apparence d’un squelette habillé de lambeaux de chair putrides? Il couvrait l’obscène dénuement de la décomposition de vêtements qui pendaient ridiculement sur sa carcasse amaigrie, contrastant par leur propreté avec la corruption de son corps.
Malgré tout, c’était manifestement lui qui le réanimait, versant une substance sur sa peau et frottant encore et encore pour l’y faire pénétrer. Il n’épargnait aucune partie de son corps, pas même les plus intimes, mais Verlor n’avait pas la force de le repousser. Quand, enfin, il parvint à parler, le monstre s’arrêta et se pencha vers son visage, pour mieux l’entendre. La situation n’appelant guère l’inspiration, il ne trouva rien à dire sauf lui demander qui il était.
« Mon nom est Jugen, et tu me vois car nous avons un ennemi commun. L’homme qui a dirigé le massacre de ta troupe est celui qui a mis le feu à ma maison et tué ma femme et mes enfants. »
Il ne répondit pas, se concentrant sur ses souvenirs. Jugen ne s’en formalisa pas, s’attendant visiblement à davantage d’inaction de la part de son patient. Sa troupe avait été massacrée? Il tortura sa mémoire, déterrant enfin des bribes de sa dernière journée.
Après un bref entraînement aux armes, ses instructeurs, tous des soldats expérimentés, s’étaient installés avec lui dans l’herbe, discutant tandis qu’ils se reposaient de notions de stratégie. Ils n’eurent pas la chance de les appliquer alors qu’il connut son premier véritable combat. Le passage de soldats étrangers sur la route les attira vers le temple d’Esta. Les cris qui n’avaient pas tardé à en émerger les poussèrent alors à hâter le pas, prêts à se battre bien que leurs armes d’entraînement les défendraient bien mal.
En rétrospective, ils auraient mieux fait de laisser leur butin aux pillards : ceux-ci n’avaient tué personne avant leur arrivée, ils s’étaient contentés de s’emparer de reliques que leur sacrifice ne sauva pas. L’affrontement même avait laissé peu de souvenirs, de plus en plus flous jusqu’au moment fatal où une vague de douleur avait appelé les ténèbres.
Il toucha la blessure de sa poitrine, une lacération suffisamment large pour y insérer les doigts, et d’où le sang s’était tari depuis longtemps. Il ne parvint pas à se rappeler plus de détails, la mort ayant commencé son œuvre d’oubli avant que cet esprit étrange n’entreprenne de le ramener à la vie.
« Je me nomme Verlor Sareth, finit-il par répondre, et j’aimerais bien qu’on m’explique ce qui se passe. »
Avant de commencer ses explications, Jugen lui ouvrit la bouche de force et y versa un liquide trouble. La mixture combinait le goût de la pourriture, des herbes amères, de la fumée et du métal, et pourtant elle lui sembla délicieuse, suffisamment pour qu’il l’avale sans hésiter lorsqu’il en reçut l’ordre.
« La Zweitfeuer agira plus vite si elle peut aussi entrer par vos viscères, justifia-t-il d’abord, avant de poursuivre : Je désire me venger du seigneur d’Anthrarque, et puisque j’ai pu me procurer davantage de la drogue qui réveille les morts, je me suis mis à la recherche de ceux qu’il a tués pour m’accompagner.
» Pour un certain temps, poursuivit-il, vous disposerez de plus de force et de clairvoyance que vous n’en aurez jamais rêvé. La Zweitfeuer est un feu violent, plus ardent que celui de la vie. Mais il ne la remplace pas. Je vous donne une occasion de vous venger, et peut-être d’accomplir quelques œuvres que vous pourriez regretter de n’avoir pu achever avant la mort, mais n’oubliez pas que ce cadeau est temporaire. Vous êtes mort, que ce sortilège vous permette de vous relever ne doit pas vous tromper! »
Tout en le retournant sur le ventre pour appliquer davantage d’onguent magique sur son dos, Jugen lui expliqua tout ce qu’il s’avait de ce maléfice. Il était préparé à base d’une huile qui provenait d’un pays lointain, au-delà d’Alluvie, et celui qui lui en avait vendu la première dose affirmait que son importateur était lui-même un mort-vivant.
Son cœur battait toujours lorsqu’il s’était dénudé pour couvrir sa peau de l’onguent nauséabond et d’en avaler autant qu’il le pouvait sans vomir. Son goût était insupportable pour les vivants. Et, tandis que la drogue commençait à déverser son feu dans sa tête, le menaçant de folie, il avait conclu sa macabre beuverie d’une fiole de cyanure. Au sacrifice de sa propre existence, il avait fait l’expérience des pouvoirs de la Zweitfeuer, grâce auxquels le meurtrier de sa famille serait à sa merci.
Hélas, la drogue s’était insinuée terriblement lentement en sa chair, immobilisée en même temps que son sang qui s’épaississait dans ses veines. Le seigneur assassin avait quitté la région lorsqu’il put enfin se lever pour le suivre. Si la puissance de cette vitalité contrefaite rendait le guerrier redoutable, elle n’aidait en rien le voyageur. Au contraire! Aucun animal n’accepta plus de lui obéir, pas même le plus docile des chevaux, et bien vite, les humains aussi s’écartaient sur son passage. Sa richesse ne lui valait plus rien, car seuls les plus téméraires des hommes acceptaient de braver son aspect et son odeur écœurants pour lui répondre s’il leur parlait.
Sa condition avait bien quelques avantages : il ne s’arrêtait ni pour manger, ni pour dormir, et si son corps pourrissait vite, il n’attirait pas les insectes qui auraient pu n’en laisser que les os. Une fois retrouvée la trace du seigneur d’Anthrarque, il put graduellement gagner du terrain, mais le perdait toujours tandis que le pillard insatiable traversait des villes que lui devait éviter par un grand détour.
« Je commence à croire que je devrais aller à Anthrarque et attendre le retour de son seigneur, mais combien de temps avant que ma chair tombe de mes os et que je ne puisse plus marcher? Je ne sais pas si je peux me le permettre. »
Autre désagrément, s’il tenait à lever une armée de morts-vivants, il ne trouverait d’alliés que sur le chemin de l’assassin. Verlor en doutait, cependant :
« S’il est un barbare ici, il doit être un tyran chez lui. S’il est assez cruel, même les vivants n’hésiteront pas à se joindre à nous, pour peu que nous représentions une chance de les libérer. »
Ils discutèrent longtemps, car Verlor n’avait pas encore la force de se lever. Ayant passé deux jours dans la tombe, son corps résistait davantage au poison qui le forçait à reprendre vie. Ils décidèrent de suivre l’idée du nouveau guerrier ressuscité et attendre le seigneur assassin sur ses propres terres.
Une fois en route, ils ne s'arrêtèrent que pour s'informer, lorsque les vivants voulaient bien leur répondre. Verlor, pour la première fois, vit le soleil se lever, se coucher, puis se lever à nouveau, sans que la faim ou la fatigue ne le force à arrêter le pas. Toutes ces heures, aussi ennuyantes les unes que les autres, épuisèrent vite leurs sujets de conversation, ainsi marchèrent-ils en silence, comme les spectres qu'ils étaient.
Lorsque enfin ils s'arrêtèrent pour vérifier leur chemin, Verlor vit que l'usure de ses pas avait fendu la chair de ses talons. Il ne se sentit guère réconforté par les mots de Jugen, qui lui assurait que l'os mettrait des mois à s'user, et que cela ne l’empêcherait toujours pas de marcher.
Lorsqu’ils cessaient de marcher pour s’installer quelque part, et par chance cela n’arrivait pas souvent, les charognards les approchaient, attirés par leur odeur, mais ne les touchaient jamais. Ils sentaient, comme les chevaux avaient senti que Jugen ne méritait pas d’être leur maître, que ces cadavres n’étaient pas pour eux, appartenant déjà à la Zweitfeuer. Jugen tenait pourtant à ces arrêts, se dévêtant pour frotter sa cotte de mailles et son épée, et nettoyant la poussière de ses vêtements. La corruption de sa chair ne lui faisait pas accepter la malpropreté !
La route vers Anthrarque était plus aisée à suivre que celle qui s’accrochait aux pas de son seigneur. Ils n’avaient pas besoin de savoir si l’homme y était passé, seulement si la direction était la bonne. Et le chemin filait vite sous leurs pieds, sans grands événements pour en marquer les jours. Ils ne cherchaient à se protéger ni du soleil, ni de la pluie, ne souffrant ni de l’un ni de n’autre. Si les intempéries accéléraient leur décomposition, cela ne leur importait guère, ils n’attendaient de leur seconde vie que la vengeance.
Traverser la Langufer leur fit perdre toute une journée, sa profondeur et ses flots vigoureux leur interdisant le passage. Lestés par leurs armes, ils auraient peut-être pu marcher sur les pierres du fond, mais la crainte d’être emportés vers l’océan le leur interdit. La peur des esprits convainquit cependant un passeur de les prendre dans sa barque, pour ne surtout pas les courroucer.
La passe entre les montagnes, dont les vallons abritaient quelques fermes et le monastère du grand fleuve, offrait un passage plaisant entre Hellwald et Alluvie, à l’abri du vent et faisant face à de superbes paysages montagneux. La frontière, de ce côté, n’était pas nette, et sur plusieurs lieues, si les voyageurs avaient demandé aux habitants le nom de leur patrie, les réponses auraient varié de maison en maison.
Ce chemin agréable était sans doute aussi celui par lequel la troupe d’Anthrarque était passée, et peut-être y avait-elle fait des victimes qui grossiraient leur armée. Aucun arbre ne devenait très gros à cette altitude, mais ils étaient souvent très hauts, et s’ils n’auraient pu servir de vigie à la plupart des gens, ils permirent aisément à Jugen de repérer un bourg à une distance raisonnable. Le corps squelettique et desséché du guerrier, une fois dénudé de sa cotte de mailles, était si léger qu’il pouvait escalader les branches frêles sans les briser.
Ils ne furent pas surpris du mauvais accueil qu’on leur fit au bourg. Le beau temps avait attiré beaucoup de gens sur la place du marché, et les marchands ne tardèrent pas à perdre leur clientèle, effrayée par l’apparition des deux revenants. Seules quelques personnes paniquèrent, mais beaucoup des autres s’éloignèrent tout de même, restant non loin pour la plupart, craintifs mais plus curieux encore. Verlor s’étonna de voir que, parmi ceux qui avaient choisi de rester, les mâles étaient une minorité.
« Un homme affronte ce qui l’effraie, commenta Jugen, mais on n’enseigne pas cela aux femmes. Elles doivent bien savoir vivre avec ce qu’elles craignent, alors que les hommes perdent leurs moyens lorsque le combat est impossible. »
Il désigna ensuite deux jeunes femmes, qui seraient moins intimidées qu’une personne seule, à tenter d’interroger. Son compagnon le soupçonna de les avoir choisies pour leur joli visage, car elles avaient tous les charmes de la jeunesse pour elles. La plus vieille se plaça devant ce qui devait être sa sœur, son instinct maternel encore immature ne manquant pas de réveiller toute son agressivité pour la protection d’un être plus fragile. « Que voulez-vous? »
Les morts-vivants s’arrêtèrent à une distance respectueuse des adolescentes.
« Simplement nous renseigner, jura Jugen, rassurez-vous. Nous savons que le seigneur d’Anthrarque, notre ennemi, a traversé cette région. Y a-t-il fait du tort?
- Je n’en sais rien, cria-t-elle, je ne le connais pas! Partez! »
Visiblement malvenus dans ce bourg, ils n’obtinrent pas de réponse utile, après avoir interrogé des dizaines d’habitants. Ils purent conclure que les pillards d’Alluvie avaient bien dormi ici, mais quant à savoir s’ils avaient simplement fait escale ou s’ils n’avaient pu se priver d’un petit massacre, aucune réponse ne fut claire.
Ils finirent par renoncer et repartirent vers la route qu’ils avaient quittée. La jeune fille qui les avait, la première, repoussés, les y attendait. « Venez, Aban vous attend par ici. »
Jugen hocha la tête et la suivit. Il ne leur fallut que quelques minutes pour arriver à un sentier qui quittait la chaussée et se perdait entre les buissons. La femme les guida prestement et s’appuya sur une pierre tombale grossière, au milieu d’un petit cimetière qui ne devait pas desservir plus que son petit village :
« Voici Aban, dit-elle en désignant le sol. Vous cherchez les victimes des hommes d’Anthrarque, n’est-ce pas? »
Jugen cacha son mécontentement à la femme qui, après tout, avait défié la volonté de ses pairs pour leur offrir un allié. L’herbe avait eu le temps de reprendre racine sur la tombe, voilà au moins un mois qu’elle avait été refermée.
« Vous savez ce que nous voulons de cet homme, dit Jugen pour déguiser son refus, n’est-ce pas un déshonneur?
- Justement, s’exclama-t-elle. Aban n’a jamais été très honorable, et c’est dans une bagarre d’ivrognes qu’un soldat l’a passé au fer. Combattre maintenant sera bien sa seule chance d’entrer aux enfers la tête haute. »
De mieux en mieux! Non seulement Aban était mort depuis suffisamment longtemps pour douter que le sortilège de la Zweitfeuer ait un quelconque effet sur sa chair refroidie, mais en plus, il n’était ni guerrier, ni seulement vaillant! Mais la femme semblait bien déterminée à leur offrir son défunt voisin. Peu enthousiaste, Jugen dégaina son poignard et se mit à gratter la terre, imité par Verlor. Impatiente d’assister au miracle, la femme ramassa une pierre et se joignit à leur effort.
La tombe n’était pas profonde, autre signe du peu d’estime qu’avait inspiré son occupant, et ils déblayèrent vite les planches moisies qui fermaient le cercueil. La villageoise eut un mouvement de recul lorsqu’ils les arrachèrent, mais ne cessa pas d’observer. Le corps n’était pas dans un si mauvais état mais n’avait rien de plaisant à regarder. Même s’ils n’avaient eux-mêmes rien de plus ragoûtant, les deux morts-vivants répugnaient à le toucher. Et si par malchance ils parvenaient à le ranimer, il ne leur serait d’aucune utilité. Les vers lui avaient mangé les yeux, que leur vaudrait un soldat aveugle?
Verlor, cependant, n’était pas au courant des réticences de son guide et lui avait pris sa fiole de Zweitfeuer, commençant déjà à en enduire le visage du mort. Capitulant, Jugen le corrigea :
« Il faut en mettre partout, commence par le dévêtir! »
Ce qu’ils accomplirent en déchirant les étoffes pourrissantes qui l’enveloppaient encore.
« Ne lui faudra-t-il pas de nouveaux vêtements? demanda la femme. Il serait grotesque qu’il aille nu!
- Il est grotesque que les morts marchent, ma dame, répliqua le revenant. Mais puisque vous soulevez ce point, pourquoi n’allez-vous pas chercher quelques habits d’homme? Vous devez bien savoir où en trouver. »
Elle obéit pour une fois et partit au trot. Jugen songea un moment à repousser Aban dans sa tombe et à fuir, mais l’huile magique avait commencé à éveiller la chair, le délaisser maintenant serait un tour bien cruel à lui jouer. Le temps que l’inconnue prépare un ballot de vêtements et de tout ce qu’elle jugea utile, l’homme bougeait les mains et protestait vulgairement contre son éveil forcé. Verlor ne lui en tenait pas rigueur, il n’avait pas particulièrement aimé les premières minutes de sa seconde vie non plus. Ni les autres d’ailleurs.
La femme surprit les sinistres guerriers en commentant, sans s’annoncer au préalable : « Voilà une chose que je n’aurais jamais cru voir. »
Jugen secoua la tête avec dépit : « Cette scène n’est-elle pas suffisamment macabre pour vous enlever votre bonne humeur? Verlor, oubliez tout ce que j’ai pu dire sur les femmes, la seule vérité est qu’il n’y a rien à y comprendre. Voilà une créature qui sait sans doute broder de jolies parures, cuisiner de délicieux repas, faire rire les enfants et séduire les hommes, et malgré toute la délicatesse du beau sexe, la voilà qui sourit devant des démons violant une tombe! Elle n’hésiterait pas à m’embrasser, si je le lui demandais. »
Sous le regard désapprobateur de son compagnon, le revenant squelettique se leva de sa tâche et marcha vers l’importune. Elle ne recula que d’un pas lorsqu’il la saisit pour la serrer contre sa poitrine, faisant tout de même attention pour ne pas la toucher avec ses mains poisseuses d’onguent ensorcelé, dont il connaissait mal l’effet sur les vivants. Lorsqu’il fit mine de baiser ses lèvres, elle détourna enfin la tête. Il la repoussa et retourna au travail.
« Hé bien, commenta-t-il, elle hésite, finalement. Et si vous aviez aussi la décence de laisser à Aban son intimité? Il sera humilié que vous l’ayez vu dans cet état. »
Rappelée à l’ordre, la femme se fit plus timide. Elle déballa les affaires qu’elle avait amassées.
« Je n’ai trouvé que de vieux vêtements, je n’osais pas en voler de nouveaux. J’ai ajouté une pièce de toile, du fil et une aiguille pour le cas où il faudrait les réparer. Ne perdez pas l’aiguille, vous, les hommes, ne le savez peut-être pas, mais ce minuscule morceau de métal coûte cher. Ma sœur avait ramassé le poignard d’Aban après sa bagarre mortelle, je le lui ai repris. C’est sa seule arme à ma connaissance. J’ignorais s’il vous faut des vivres, mais si c’est le cas, il y a là suffisamment de pain pour demain. Et une pierre d’Eisen, que le démon des mines distribue sans compter. »
Elle exhiba l’artefact, un pendule grossier fait d’un morceau de pyrite dont un flanc était peint en blanc. Le pendule se balança un peu puis s’immobilisa. Elle en tordit la corde entre ses doigts, mouvement que la pierre ne suivit pas : sa face blanche désignait toujours le nord, jusqu’à ce que la torsion du fil la force à décrire un tour complet, après quoi elle s’immobilisa à nouveau dans la même position.
« Confiez-le à votre compagnon sans armure, l’artefact prend le métal pour la maison de son maître. Mais tant que vous ne le trompez pas, il vous montrera toujours le nord. Aucune route tortueuse ne pourra égarer vos pas si vous êtes suffisamment intelligents pour l’utiliser. »
La femme fit preuve de patience et attendit toute la nuit durant, tandis que la magie arrachait son compatriote à la mort. Le ciel s’éclairait à l’est quand celui-ci fut enfin assez fort pour marcher. Malgré les craintes de ses bienfaiteurs, il pouvait voir sans yeux, un sortilège capable de battre la grande faucheuse même ne s’arrêtait pas face à un si petit détail. Il reconnut l’espionne et la salua cyniquement. Elle s’avança sans crainte et lui prit les mains.
« Aban, c’est bien la première fois que je suis contente de t’avoir devant moi. Ta vie a été une honte et ta mort une injustice, ces hommes t’offrent la chance de réparer les deux. Ne fais pas de bêtises et suis-les, je t’en prie. Donne à tes parents une raison de sourire à ta mémoire. »
Contredisant entièrement son comportement précédent, la femme salua les revenants avec toute la courtoisie du monde et s’en fut sans plus insister. Bien que sa curiosité ait été authentique – tout comme son sans-gêne – elle avait avant tout tenu à passer son message.
Aban, bien qu’il ne se soit jamais particulièrement soucié de la volonté d’autrui, ne s’opposait pas à la demande de sa voisine. La boisson, la nourriture, la paresse et les femmes ne tentaient pas sa nouvelle force vitale, et sans elles, la cupidité et le jeu semblaient vides de sens. Si la mort effaçait le vice, se dit-il, il lui serait aisé de sauver son âme.
Pourtant, tandis qu’il se mettait en route, marchant lentement d’abord, puis gagnant en assurance, et que Jugen et Verlor lui racontaient l’infamie de leur ennemi commun, il sentit l’ennui et l’agacement le gagner. Marcher nuit et jour sans aucune distraction, sans manger ni même avoir faim, dégoûter et effrayer les vivants, chercher une vengeance absurde sans aucune promesse de plaisir une fois l’œuvre accomplie lui faisait déjà regretter la tombe.