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9 - La mort | ||
La troupe n’était plus aussi nombreuse qu’à son départ. Les hommes d’Anthrarque avaient pris possession de plusieurs artefacts démoniaques, mais chaque fois, un ou plusieurs des leurs y laissaient la vie. Ou pire, comme ce qu’avait infligé ce cruel Oyalen, le démon qui divise. Il valait mieux ne pas trop y penser.
Ils ne manquaient pas encore de ressources, au moins, et Akiaouën n’était pas une terre aussi barbare que sa réputation. Il n’y avait pas d’auberges, mais les grandes maisons communautaires incluaient toujours quelques places pour les voyageurs – gratuitement, en général. Le traducteur engagé près de la frontière du pays sauvage commençait à se plaindre de ne plus être chez lui : plus ils avançaient et plus le dialecte local s’éloignait de sa langue, il leur serait éventuellement parfaitement inutile.
Bien que n’étant pas marchands, ils avaient apporté une bonne quantité de marchandises avec eux. Les Akiates ne comprenaient pas la valeur de l’or et le traitaient comme toutes les autres matières brillantes, appréciées mais non essentielles. Ils appréciaient particulièrement les miroirs, objets bien mystérieux à leurs yeux. Tout ce chargement les ralentissait et les forçait à prendre les routes faciles uniquement; c’était presque une caravane qu’ils avaient là! Heureusement, le temps n’importait que dans la mesure de leur propre endurance.
C’était la moitié de l’été, sa période la plus chaude. Les indigènes se réunissaient, plusieurs clans à la fois, et montaient de grands marchés. Certains des biens étaient montés sur des chariots et tirés par des hommes jusqu’à d’autres points de commerce où les peuples de différentes régions venaient chercher des choses qui n’existaient pas chez eux. La troupe d’Anthrarque avait joint une de ces équipées pour se guider; eux connaissaient déjà les meilleures routes. Ils avaient cependant peu de chevaux et les roues des chariots étaient mal construites – cet art leur était nouveau – leur marche était insupportablement lente.
Ces gens étaient simples mais ingénieux. Ils connaissaient davantage de remèdes que les Alluviens et savaient vivre en très grandes communautés sans s’étouffer dans les querelles. Pourtant, ils dépendaient encore de la chasse et de la cueillette, l’agriculture fournissant seulement quelques plantes essentielles comme le blé, et ils parlaient aux arbres et aux rochers comme s’ils s’attendaient à les entendre répondre.
Ils leur avaient acheté quelques artefacts magiques, mais beaucoup n’étaient que de vulgaires amulettes sans valeur, tandis que les autres appartenaient aux mêmes quelques démons. Même s’ils n’avaient pas reçu d’instructions spéciales à cet effet, les envoyés du seigneur d’Anthrarque se doutaient qu’il n’avait pas besoin de dix amulettes de chasse identiques. Ils achèteraient peut-être d’autres objets auprès des commerçants Akiates de la lointaine réunion, s’ils avaient de la chance, et rassembleraient des informations quant aux démons habitant peut-être la région, mais ce serait la dernière étape du voyage. Ils se mettraient sur le chemin du retour sitôt cela fait.
À l’arrivée de cette délégation, plusieurs autres groupes étaient déjà bien installés. Leurs vêtements inusités et leur peau claire attirèrent l’attention, mais pas autant qu’ils l’auraient cru. Les émissaires des différentes provinces étaient suffisamment disparates pour atténuer l’étrangeté. De la direction opposée étaient venus des gens d’une civilisation éloignée, habillés avec un raffinement exotique qui ne pouvait appartenir à de simples chefs barbares, et dont jamais ils n’avaient entendu parler. Il devait exister un grand royaume à l’autre bout du monde!
Malheureusement, ils communiquaient surtout par gestes et à l’aide de dessins, ne partageant aucune langue commune, si bien que leur curiosité ne serait pas satisfaite si facilement.
Le traducteur sachant bien ce qu’ils cherchaient, il s’occupa de parcourir les étalages, achetant ici et là des objets pour lui-même et les siens. Les Alluviens s’équipèrent durant ce temps. Ils revêtaient toutes leurs pièces d’armure lors des tractations avec des Akiates : ceux-ci ne voyaient pas en cela l’attirail de guerriers mais la marque d’une grande richesse.
Leur commandant n’était nul autre que l’héritier du seigneur d’Anthrarque, Hérent le second. Un peu jeune pour diriger, il avait accumulé quelques erreurs, mais pas au point d’ébranler la loyauté des hommes placés sous ses ordres. Il était étrange que leur protecteur ait envoyé son propre fils mener cette mission fastidieuse sans un autre officier pour le surveiller, mais peut-être lui faisait-il confiance à ce point. Ou peut-être ne l’aimait-il pas, on disait bien des choses sur lui.
Ils furent vite entourés de curieux. Une troupe de joyeux barbares à la peau cuivrée les pressaient, examinaient leurs vêtements et leurs outils de fer, tiraient sans gêne des articles de leurs charrettes, les leur présentant avec d’enthousiastes exclamations d’approbation et le désir évident de les acquérir. Rien de ce qu’ils offrirent en retour ne les intéressait cependant, tout ce qu’ils cédèrent servit à acheter un repas chaud.
Après avoir été repoussés quelques fois, les barbares comprirent que les Alluviens ne voulaient pas être dérangés pendant leur repas et ils attendirent à l’écart, ne voulant pas s’aliéner ces étrangers si riches et étranges à la fois. Hérent, malgré ses prérogatives, ne requérra pas la meilleure part. Il savait que le long voyage pesait sur les nerfs, et si les soldats souffraient devant un commandant mieux nanti qu’eux, ils le transformeraient vite en bouc-émissaire, et presque aussi vite en cadavre sanguinolent.
Malgré la résolution apparente des participants à cette grande foire, quelqu’un revint avant qu’ils n’aient terminé. L’urgence de son ton convainquit l’héritier de ne pas repousser l’importun :
« Ne vous dérangez pas, je vais voir ce qui se passe et je reviens. »
L’étranger, cependant, ne fut pas satisfait de cette réponse. Il faisait de grands gestes, suggérant la fuite, et finit par partir lui-même. L’Alluvien fut suivi par quelques hommes intrigués en remontant les traces du messager d’un instant. Le volume des paroles s’échappant de la foule fluctuait étrangement, alternant entre silences bizarres et frénésie soudaine. Les groupes d’hommes, de femmes et même d’enfants présents se disloquaient, s’écartant d’une zone bien précise. L’agitation se répandait peu à peu depuis ce foyer.
Debout au milieu de la clairière brusquement apparue dans la jungle humaine, un petit garçon avançait sans se presser. Il avait à la main quelques belles parures à échanger comme n’importe quel chaland du marché, mais n’en portait pas sur lui : il allait nu, le corps orné mais non caché par quelques accessoires. Le plus notable de ceux-ci était le masque qui lui couvrait la moitié du visage, fait de morceaux d’un crane humain. Ses cheveux noirs étaient tressés en un motif compliqué et sa peau fortement hâlée semblait propre, et pourtant quelque chose d’inhumain se dégageait de lui.
Le traducteur se hâtait de rejoindre ses maîtres, apparemment informé du danger :
« Mauvaises, années eux vient ici. Eux clan de mort. Mauvais, approcher eux. »
L’origine de la réputation du peuple de l’enfant fut au moins en partie expliquée tandis qu’ils s’en approchaient, le voyant plus en détail.
Il était physiquement normal, un peu gras comme les Akiates tendaient à être, apparemment aveugle à l’inconfort qu’il répandait autour de lui mais autrement lucide. Entre dix et douze ans, jugeait Hérent, peu musclé mais en santé. C’était en regardant ses pieds qu’on voyait ce qui n’allait pas : ce n’était pas sur la terre qu’il marchait, mais dans une mare de brouillard sombre, pas opaque mais presque, qui avançait à la mesure de ses pas. De cela non plus, il ne semblait pas avoir conscience, ne se dérangeant pas le moins du monde lorsqu’une bande de cette étrange brume s’enroulait lâchement le long de sa jambe, atteignant parfois le ventre avant de retomber paresseusement dans la masse mouvante. Les témoins de son approche, de leur côté, s’écartaient vivement si les pseudopodes éthérés dardaient dans leur direction, même si ce n’était que pour replonger vers le sol aussitôt. Le chevalier s’adressa à son guide :
« Le clan de la mort, tu dis? Je vais découvrir ce qui leur vaut ce nom. Dites à mes hommes que ceux qui veulent me suivre y sont invités, mais qu’ils ont ma bénédiction s’ils préfèrent garder la marchandise et traiter avec les marchands pendant mon absence. Je reviendrai avant le soir. Sinon… hé bien ces bougres auront été à la hauteur de leur réputation. Vous avez entendu? »
Il avait levé la voix en prononçant cette dernière phrase, à l’intention des quelques soldats qui le suivaient. Ils acquiescèrent et coururent avertir leurs confrères restés près du feu. Il ne tenait pas à perdre l’enfant nu de vue; il ne l’avait pas vu arriver, il devait le suivre pour savoir d’où il venait.
Bien que les gens redoutaient visiblement l’approche du sinistre envoyé, ils ne le repoussaient pas lorsqu’il se présentait à leur kiosque. Sans jamais prononcer un mot, il prenait ou désignait l’objet qu’il convoitait, puis présentait ses propres richesses en échange. Ce qu’il offrait se revendait facilement, des bijoux et vêtements de bonne qualité. La peur imposant sa sorte bien spéciale de respect, jamais on ne lui prenait une somme injuste bien qu’il laissât à ses vis-à-vis le privilège d’établir le prix. Certains allaient jusqu’à lui montrer une sorte de bienveillance à moitié inspirée par la superstition, à moitié par la candeur de son âge, et peu avant son départ, une femme l’approcha avec un paquet dont il se dégageait une odeur délicieuse – un faisan ou une autre sorte de volaille rôtie – et le lui offrit gratuitement. Sans un mot toujours, et presque sans un geste, il la remercia du regard avant de repartir, satisfait des transactions de sa journée.
« Eux vient beaucoup fois, commenta le traducteur avec dépit, eux a beaucoup de richesses, beaucoup de échange. »
Hérent l’ignora. Il avait assez de jugement pour voir que le garçon avait agi en client parfaitement désirable, si ce n’était de son apparence dérangeante et de son silence. En même temps, il ne l’aurait pas voulu pour voisin, l’attitude se comprenait! Les conversations reprenaient un niveau normal tandis que l’importun partait. Il se mit en route pour le suivre. Ses hommes n’avaient pas encore décidé de qui le suivrait et qui resterait, tant pis, il ne les attendrait pas.
Il ne fit pas de sa présence un secret, marchant plus vite que sa cible pour la rattraper. Le jeune visage à moitié caché se tourna vers lui sans afficher de crainte, puis s’orienta de nouveau vers sa destination. Il voulut s’avancer à sa hauteur, mais lorsqu’il mit le pied trop près de la brume qui escortait ses pas, il faillit tomber tant le froid le surprit. Ce n’était pas une froideur de glace, plutôt l’illusion d’avoir de l’eau jusqu’à la cheville, mais sa soudaineté l’avait désarçonné. Le traducteur s’était arrêté, figé d’horreur, tandis que l’enfant s’était contenté de le regarder avec curiosité. Il n’avait pas froid, nu au milieu de tout ça?
Son cœur battait frénétiquement lorsqu’il reprit sa filature, mais sa jambe ne semblait pas blessée. Les arbres ne poussaient pas très drus en cette région mais les broussailles étaient abondantes et le chemin n’était pas toujours facilité par des sentiers. Malgré sa nudité, le garçon traversait les buissons de ronces sans une éraflure. Sa brume noire montait le long de son corps avant chaque agression, le protégeant des épines, des pierres du chemin, de tout ce qui aurait pu le toucher.
La traversée passablement éprouvante avait laissé les forces du garçon intactes lorsqu’il arriva à un campement au sol dénudé. Semblables à l’enfant, les gens lui accordèrent un regard curieux mais ne s’inquiétèrent pas de la venue d’un intrus.
Les buissons les plus encombrants avaient été arrachés et brûlés dès l’arrivée du clan nomade, tandis que l’herbe achevait de mourir sous les piétinements de toute une communauté. Il y avait un peu plus de vingt personnes qui allaient et venaient, nus ou vêtus par simple choix esthétique. Il n’y avait aucune maison, hutte ou tente, uniquement deux auvents fixés à de petits arbres. Malgré l’absence d’abris, tous semblaient en bonne santé, propres et heureux. Leurs possessions s’entassaient dans quelques grands paniers protégés sous l’un des auvents.
Certains membres du groupe s’affairaient autour d’un jeune homme assis en tailleur devant quelqu’un qui aurait pu être son jumeau. Celui qui tournait le dos à Hérent était entièrement dénudé, sans même un bijou ou une décoration, l’autre se faisait peindre le corps de motifs géométriques et coiffer avec plus de soins encore que n’en avait mérité leur émissaire commercial. Son masque en crâne humain était décoré d’émaux et serti de pierres et de métaux, le tout couronné de cornes de bovin. Des franges perlées pendaient à des bracelets ceignant ses membres à diverses hauteurs.
Après un certain temps, une jeune fille qui observait les soins de l’adolescent donna son approbation et chanta une longue note qui fit venir les autres. Ce jeune chef – Hérent supposait qu’il était le chef pour mériter tant d’attention – se leva en tendant la main à son vis-à-vis. Ils se tournèrent ensemble vers l’Alluvien, marchant vers lui solennellement. Une cérémonie? Valait-il mieux s’écarter pour ne pas gêner un événement sacré hors de sa compréhension ou rester là, pour le cas où c’était plutôt une sorte d’accueil?
Quelques membres du clan chantaient, s’accompagnant d’instruments de percussion. Les harmonies de leurs voix étaient uniques, singulièrement envoûtantes. Le chef et l’homme nu marchaient du même pas, leur corps et leurs gestes clairement identiques. Le second portait une seule décoration : un trait de peinture semblable à une coulée de sang, comme un coup de couteau au cœur. Serait-il sacrifié? Il s’arrêta un peu avant l’autre, qui le dépassa et se tint devant lui, les bras écartés comme pour saisir le ciel.
Malgré les chants qui se poursuivaient, le temps semblait arrêté et Hérent en eut la bouche sèche. Le garçon au masque souriait; la parure d’os ne cachait pas ça, malgré que la présence de son double si près de son dos aurait été inconfortable à n’importe qui. Comme pour désobéir à leur immobilité, la musique s’accélérait, s’approchait de sa conclusion. Le traducteur hurla et son employeur faillit faire de même quand une flèche jaillit sans prévenir du chemin derrière eux, perçant le cœur du garçon au masque. Il tomba avec une grâce que la mort permettait rarement, suivi de son jumeau avec qui il partageait maintenant la marque sanglante, qui se défit en une masse de brume sombre en se déposant sur son corps. Ce linceul immatériel flotta un moment sur le cadavre avant de se défaire et de rejoindre la masse plus grande de ce même brouillard qui accompagnait en tout temps le clan. Les chants se concluaient sans dérangement. Ils avaient culminé en accord parfait avec la mort de leur officiant. Le visiteur se retourna pour apercevoir l’archer si précis.
Ses propres subordonnés l’avaient suivi, comme il le leur avait d’ailleurs permis. Le plus avancé sur le chemin tenait encore son arc, une seconde flèche prête à accueillir toute attaque. Les sauvages ne manifestaient aucune frayeur. Ils avaient su que la flèche frapperait à ce moment exact, et sa victime s’était présentée à elle déjà vêtue de sa tenue mortuaire. Stupéfait par le calme des indigènes tandis qu’ils soulevaient doucement le corps et le portaient près du foyer, replaçant avant de le laisser les mèches de cheveux dérangées par sa chute, l’archer s’expliqua :
« Je croyais que c’était un sorcier… qu’il voulait vous maudire.
- Excusez-vous plutôt auprès d’eux, répliqua le commandant, c’est de leur frère qu’il s’agit. »
Craignant les représailles mais obéissant, le meurtrier avança jusqu’à la lisière de la nuée qui marquait le territoire du clan de la mort et mit le genou à terre, la tête baissée et son arme tendue en un aveu de son geste. Il déplora ce dernier d’une voix aussi ferme que possible, sachant que même s’ils ne comprenaient pas sa langue, ils comprendraient ses regrets. Personne ne fit un mouvement en sa direction mais, rampant comme un serpent, une bande de brouillard particulièrement dense se faufila entre ses jambes et les enserra. Les armures alluviennes étaient légères mais pas au point de permettre de sauter sur ses pieds comme il l’aurait voulu, glacé par ce contact.
Avant qu’il ne se soit relevé, la masse nébuleuse s’était condensée devant lui, formant un reflet presque identique de son corps comme un miroir. Le double était cependant entièrement nu et, on le remarquait après un moment, clairement plus âgé, sans encore être défiguré par les ans. Ses yeux ne s’ouvrirent pas une seule fois tandis qu’il faisait le pas qui le séparait du soldat et prenait l’arc de sa main tremblante. Il le posa en travers de la poitrine du mort, encadrant la flèche qu’on n’en avait pas retiré. Lorsqu’il revint vers l’archer, cependant, ce dernier était parti se réfugier en retrait de sa troupe. Certains eurent une pensée secrète à l’égard de sa pleutrerie, mais le commandant avait compris la même chose que lui : ce clan avait la mort en personne pour chef.
Voilà qui lui fournirait un artefact puissant, se dit-il avec une cupidité soudaine. Sans hésiter davantage – bien qu’il eut été malhonnête d’affirmer qu’il n’avait pas la tête pleine d’idées de fuite – il marcha jusqu’à empiéter généreusement sur la sombre couverture mouvante où évoluaient les membres du clan de la mort. Ceux-ci lui accordèrent davantage d’attention à ce moment, comme si cette effronterie l’avait rendu plus réel à leurs yeux. Le brouillard monta brièvement le long de ses jambes, puis retomba et se matérialisa pour lui.
Le corps qui apparut devant lui était une horreur. Il ne partageait avec lui que sa taille, tout le reste était méconnaissable. Les tripes pendaient du ventre lacéré, les doigts, le nez et le sexe avaient été tranchés, les yeux étaient crevés et des pierres sales étaient enfoncées dans les orbites, une partie des jambes était dénudée de sa peau, des brûlures marbraient tout l’épiderme restant, les dents étaient cassées et la langue arrachée. Il eut un sursaut : il avait déjà vu ces mutilations! Ce démon voulait lui faire peur!
Malgré ses apparentes blessures, le démon parla tout à fait clairement, en un alluvien parfait et sans accent :
« Si tu voulais voir la mort, pourquoi n’as-tu pas glissé ta lame contre ta gorge plutôt que t’épuiser à faire ce long voyage? »
L’héritier ne réfléchit qu’un moment. Défier un démon de la mort lui coûterait-il la vie? Fuir pouvait l’offenser tout autant, décida-t-il.
« Parce qu’il me plaît de voyager, et qu’il me plaît encore plus de revenir. »
Le démon hocha la tête : la réponse le satisfaisait. Certains démons aimaient qu’on les flatte en rampant devant eux, d’autres aimaient qu’on les flatte en gardant la tête haute – des visiteurs de valeur étaient aussi un honneur. Mais invariablement, ils préféraient jauger tout de suite leurs interlocuteurs. Hérent décida qu’il avait droit à tout autant de clarté :
« Ferez-vous quoi que ce soit pour empêcher mes hommes ou moi-même de rentrer chez eux? »
Le démon sourit, ce qui était pour lui une grimace horrible : il affichait toujours ce visage ravagé, ce gouffre sanglant en guise de bouche. Ne pouvait-il pas changer d’apparence maintenant qu’il l’avait mis à l’épreuve? Il ne changea pas, mais répondit avec bonhomie et même une trace d’humour :
« Ne me craignez pas pour rien, je connais les peurs des hommes. Je demeure avec mon clan depuis assez longtemps pour savoir éviter les malentendus, et j’ai horreur qu’on me redoute. Vous êtes bienvenus ici, chez moi, mais vous partirez quand bon vous semblera, et portés par vos propres pieds. Je ne parle pas à ceux qui ont peur.
- Vous êtes la mort! Pourquoi vous offenseriez-vous de la peur?
- Elle est mon ennemie. Un homme qui voit un loup devant sa maison refermera aussitôt sa porte. C’est ainsi qu’il lui échappe. Mille fois par jour, la peur m’interdit d’emporter une âme.
- Malgré cela, vous vous montrez à moi sous ce visage terrifiant. Ne cherchez-vous pas à m’effrayer?
- La seule forme que je connaisse pour parler aux humains est celle qu’ils auront au moment de leur mort, je suis désolé si elle est disgracieuse. »
Hérent eut un élan de colère et de terreur mêlées, qui ne dura pas longtemps. Il avait déjà vu un cadavre défiguré à la manière exacte de ce sinistre oracle, comment pourrait-il finir de la même manière? Il devait le savoir. En même temps, il amadouerait peut-être le démon et en obtiendrait un artefact sans prendre de risques.
« Je vais donner quelques instructions à mes hommes et je reviens. J’ai beaucoup de questions à vous poser, me ferez-vous l’honneur d’une entrevue plus longue? »
Il ne voulut pas s’installer près du foyer, là où reposait la victime de sa propre troupe, alors Hérent repéra un billot suffisamment large pour s’y asseoir. Il s’installa, accompagné du démon. Ce dernier avait côtoyé les hommes depuis longtemps, il savait se montrer amical.
« Ce garçon s’est laissé tuer, commenta-t-il. Votre clan se réjouit de la mort. Entre ne pas vous craindre et courir vers vous, il y a tout un pas à franchir. Pourquoi ces gens sont-ils si heureux de vivre avec vous? »
L’horrible visage de son double grimaça un nouveau sourire, fier de pouvoir parler de ses protégés.
« Voilà trois générations que je dirige ce clan. J’ai recueilli les grands-parents de ces jeunes gens sous l’élan de la colère, mais eux et moi avons beaucoup changé depuis.
» Depuis des milliers d’années, commença-t-il avec un grand geste, les humains de cette région m’offrent des sacrifices pour mettre fin aux sécheresses. Je n’ai jamais eu le pouvoir de faire venir la pluie, mais en réduisant le nombre de leurs enfants, ils faisaient en sorte que le peu qu’accordait la terre sauve ceux qui restent. Ils faisaient de grandes fêtes en l’honneur des sacrifiés, au cours desquelles ils leur offraient une drogue qui leur prenait la vie sans douleur. J’ai pris l’habitude d’escorter des âmes paisibles, souvent même joyeuses. Je ne suis pas unique, bien des démons savent tenir les portes de l’au-delà, même certains humains le peuvent, alors bien vite je laissai aux autres les âmes terrifiées ou haineuses.
» Or avec le temps, les tribus grandissaient et apprenaient de meilleures manières de travailler le sol. Les famines se faisaient plus rares. Lorsqu’elles surgissaient, on se souvenait de l’essence des anciennes pratiques, mais on n’avait plus le courage de les respecter. Dans cette région, lorsqu’il devint évident que les vieillards et les enfants mourraient tous si rien n’était fait, les plus faibles furent conduits dans les bois par leur propre famille, attachés à des arbres et abandonnés. De retour dans leurs villages, ces parents indignes m’invoquèrent pour que je les emporte.
» Vous n’imagineriez pas la colère qui me prit à ce moment, et j’eus bien envie de ne laisser aucun d’entre eux vivant! Ils osaient se décharger de leurs besognes sur moi, tout en me privant de leurs sacrifices. L’esprit d’un enfant abandonné est plein d’une terreur que je ne peux supporter. J’en emportai quelques-uns, mais je ne savais pas comment calmer les pleurs qui m’étaient si désagréables. J’ai donc décidé de les protéger, pour que leurs parents aient échoué à s’en débarrasser.
» Tant que j’étais près, ils n’avaient qu’à pointer du doigt le gibier de leur choix et je le faisais tomber, ils n’avaient qu’à le ramasser. Je leur ai chanté les plus belles oraisons qu’on m’ait adressées pour les rassurer, et j’ai appris à vider l’air de sa chaleur pour la leur réserver, afin que la nuit ne leur soit jamais froide.
» Les enfants possédaient quelques artefacts, leur clan ne les avait pas abandonnés sans leurs meilleures parures. Grâce à eux, j’ai contacté d’autres démons, un esprit de la chasse et un protecteur des enfants. Ils ont partagé leur sagesse avec moi, aussi je suis plus qu’un simple dieu de la mort aujourd’hui. J’ai pu enseigner plusieurs nouvelles techniques aux enfants, et avec le temps, nous avons appris ensemble comment ce clan pouvait devenir heureux. Ils sont mes prêtres aujourd’hui, ils dansent pour moi chaque soir, et les étrangers qui veulent m’interroger sur leur destin doivent les payer.
» Bien vite, les enfants se sont transformés en hommes et en femmes et ont fait des enfants à leur tour. Beaucoup d’enfants. Quatre par femme, s’ils avaient été également répartis, et la seconde génération en a fait plus encore. Je ne sais plus qu’en faire. Le clan doit se déplacer souvent car il manque vite de proies, et il y a une décennie, j’ai dû trouver un homme qui accepte de leur montrer comment transformer le bois en feu, une magie qu’il ne m’est pas donné de comprendre, car je peinais à aspirer suffisamment de chaleur pour eux tous en hiver. Ils seront bientôt trop nombreux pour mon pouvoir. Puisque je refuse de les abandonner et que les clans voisins refusent de les adopter, j’ai dû raccourcir leur vie, comme celle de ce garçon venu à la rencontre de votre archer. Cela ne me semble pas juste, cependant je ne connais pas le secret qui permet de faire croître des centaines d’êtres en un seul clan, comme le font nos voisins. »
Le démon de la mort se tut enfin, puis, mû par une curiosité naturelle, Hérent demanda :
« Qu’y a-t-il derrière les portes de l’au-delà? Si on le savait, peut-être en aurait-on moins peur.
- Hélas, répondit-il, je l’ignore moi-même. Si je franchissait la porte pour le voir, je ne pourrais plus en revenir. Les démons et les hommes ont cela en commun. »
Le visiteur demeura pensif un instant. Les démons étaient mortels, alors, même si jamais on n’avait su comment les tuer. Lui et sa troupe en avaient longuement discuté, au long de leur interminable périple, car nul ne savait avec précision ce que le seigneur d’Anthrarque voulait faire des artefacts qu’ils ramassaient. Ils supposaient qu’ils serviraient à bannir tout pouvoir démoniaque de leurs terres, mais la possibilité, même hypothétique, qu’on puisse réellement les exterminer… il arrêta là sa réflexion :
« Si on vous tuait, demanda-t-il au démon, si on vous bannissait ou qu’on vous enfermait, votre clan saurait-il se débrouiller? »
Le visage de son double, malgré ses traits défigurés, exprima une surprise absolue :
« Pourquoi cette question? Voulez-vous faire une de ces choses? Évidemment que mes enfants ont besoin de moi. Ils ne savent pas chasser seuls, ils ne savent pas bâtir de maisons, ils ne savent même pas parler! Si vous espérez me séparer d’eux…
- Du calme! coupa Hérent. Je n’en ai aucunement l’intention. Cependant, j’ignore ce que mon seigneur souhaite faire des artefacts que nous amassons pour lui et je songe à renoncer à vous demander le vôtre. Ces gens sont des innocents, je ne peux permettre qu’ils perdent votre protection.
- Alors soyez rassuré, on n’atteint pas un démon à travers son artefact, sauf s’il est très bête. Si je sentais un sortilège filtrer par l’une de mes créations, j’en retirerais aussitôt mon pouvoir. Le plus vicieux de ce que peut en faire un sorcier est de s’accaparer la parcelle de ma force qui y est enfermée. Un démon offre son pouvoir pour que les humains disséminent ses artefacts, car ils sont ses liens avec la terre. Votre seigneur voudra simplement accumuler autant de puissance que possible. C’est pour vous que cette folie est dangereuse.
- Hérent le premier est un saint homme, s’indigna son héritier, il étudie les choses divines depuis des années! »
Il coupa court à son éclat. À quoi bon débattre de ces choses… d’autant plus que cette maudite créature disait vrai. Si un démon avait le pied partout où on emmenait ses artefacts, Anthrarque en serait infestée, cette quête ne la purifierait certainement pas… et si tout ce qu’il pouvait en faire était accumuler leur pouvoir, le seigneur était un homme trop érudit pour ne pas en être informé. Comment pouvait-il…
Ses pensées s’arrêtèrent brusquement tout comme ses cris un instant plus tôt. Le visage torturé qui lui faisait face un instant plus tôt n’était plus. Plus d’orbites vides, plus de mâchoire édentée déviée par une terrible fracture, plus de ruisselets cramoisis ni de brûlures. L’apparition n’exhibait de sang que sur sa tête, collant quelques mèches à son crâne tandis que ses autres blessures avaient subitement disparu. Les traits s’étaient modifiés subtilement : les membres légèrement amaigris soutenaient une figure plus hâlée, quadrillée de fines rides. Les cheveux épargnés par la tache écarlate grisonnaient, ainsi que la barbe, qu’il n’avait pourtant pas l’intention de laisser pousser de si tôt. Mais il ne se surprenait pas de cet écart par rapport à ses goûts : ce visage n’était pas le sien! En fait, il ne lui était que trop bien connu!
La rage l’emporta : « Comment oses-tu prendre l’apparence de mon père, sale démon! »
Il avait toujours aimé son père et sa mère, il ne tolérerait pas que ce monstre se moque d’eux! D’un geste irréfléchi, il se jeta sur le dieu de la mort et le saisit à la gorge, le secouant à lui rompre les vertèbres. Il ne cessa de l’étrangler que lorsqu’une douleur subite l’étourdit, le choc lui arrachant sa prise. Maintenant il savait ce que faisait un dieu de la mort à qui le courrouçait…
Même lorsqu’il s’incarnait, le démon conservait aussi sa forme brumeuse, celle qui baignait les pieds de tout son clan. Il en avait tiré la forme de son sujet le plus robuste pour profiter de sa force et avait simplement utilisé ses poings. Humilié et toujours enragé, il se força cependant au calme. C’était contre la mort en personne qu’il venait de se battre, il avait de la chance de s’en tirer ainsi. Il ne renoncerait pas si aisément, pourtant, il avait l’honneur de son père à défendre!
« Vous m’avez menti, accusa-t-il, pourquoi me montrez-vous mon père? Est-ce une manière de m’annoncer qu’il lui est arrivé malheur ou vous moquez-vous de moi? J’exige davantage de respect! »
Blessé par son incrédulité, le démon leva les bras en un geste de dépit, reprenant l’apparence de vieil homme qui l’avait tant offensé :
« Je ne peux apparaître que sous la forme que vous aurez à votre mort, votre père n’est pas ici, je ne peux pas lui ressembler!
- Vous avez changé, vous aviez dit que votre apparence était une prédiction, mais vous avez changé!
- Idiot, je n’ai pas changé, c’est vous qui avez changé!
- Pensez-vous que je croirai que c’est moi, ce portrait de mon père?
- Vous m’aviez semblé intelligent! Incroyable! Vous serez plus vieux quand vous mourrez, beaucoup d’hommes ressemblent à leur père quand ils atteignent leur âge, comment pouvez-vous l’ignorer? »
Son cœur reprenant un rythme normal, l’héritier pensait plus clairement. Il ne valait rien de s’emporter contre un démon, il fallait une tête bien claire pour séparer le vrai du faux. Et pour éviter de se faire casser une seconde dent, comme celle qu’il sentait bouger contre sa langue lorsqu’il parlait…
« Vous m’apparaissiez couvert de sang, insista-t-il, torturé à mort, et vous voilà devenu un vieil homme joyeux. Ça n’a aucun sens, me prédisez-vous deux morts?
- Vous venez de prendre une décision qui vous évitera la torture, il faut bien que vous finissiez autrement. Vous glisserez et vous frapperez la tête sur une pierre, est-ce si invraisemblable?
- Je venais de… de me convaincre de ne plus aider le seigneur d’Anthrarque. Cela ne faisait donc pas partie de mon destin?
- Pas à ce moment. Les humains ne savent jamais mesurer l’étendue de leur pouvoir, croyant que le destin est leur maître. Je n’aimerais pas être un dieu du destin et devoir m’attacher à un futur qui change mille fois par jour. »
Il ne répondit pas tout de suite, les deux doigts qu’il avait inséré dans sa bouche l’en empêchant. Il grimaça de douleur en arrachant la dent brisée et dut avaler plusieurs fois le sang qui menaçait de déborder de ses lèvres.
« Vous auriez pu frapper moins fort, grommela-t-il avant de poursuivre enfin : Hé bien sachez que mon nom n’est pas Hérent le second. Je suis Déric des Oliveraies, un simple vassal du seigneur d’Anthrarque. J’ai été engagé pour remplacer son héritier car je lui étais suffisamment semblable, et assez bien éduqué pour savoir me tenir comme un véritable chevalier. Je ne sais pas ce qu’il a pu faire pour inspirer tant de cruauté à son père, si cet héritier était bien l’original, mais si je me fie à votre prédiction, je lui suis tout aussi offensant. »
Le jeune homme jeta la dent, ne protestant pas malgré son envie en voyant la brume obscure du sol s’y concentrer comme pour se l’approprier. La nuit venait et le camp s’agitait. Les garçons et les filles se peignaient et se coiffaient les uns les autres. Même s’ils ne le portaient pas toujours, tous possédaient un masque en tête de mort plus ou moins orné. Ils dansaient pour leur chef chaque soir, et celui-ci ne pouvait qu’être spécial vu la tragédie de la journée.
S’il ne voulait pas que ses hommes le croient perdu et partent sans lui, il devrait repartir vers eux immédiatement. Pour Déric, il n’y avait même pas de décision à prendre : retourner à son seigneur lui vaudrait une fin atroce.
« Je resterai avec vous quelques jours, annonça-t-il. Je peux me débrouiller, vous n’aurez pas à dilapider vos pouvoirs pour moi. »
Le clan de la mort, le voyant s’approcher de ses activités plutôt que les quitter, l’accueillit chaleureusement. Une jeune fille lui présenta des peintures dont il pouvait s’orner pour la fête du soir, ce qu’il refusa. Elle ne s’en surprit pas : son habit étincelant constituait déjà une très belle parure. Elle lui indiqua un endroit d’où il pourrait prendre part aux festivités sans gêner les danseurs avant de retourner avec les autres. Il n’avait pas à s’installer tout de suite dans son coin, se dit-il, alors il aida les jeunes gens à porter du bois près du foyer. Ils commencèrent à attiser le feu peu après. Tout se faisait vite dans une tribu où aucune minute ne se perdait à bavarder. En pointant tel endroit et en présentant tel objet, ils parvenaient à communiquer, mais ça ne valait pas un vrai langage.
Déric écouta attentivement les chants. Chaque membre du clan y était un virtuose. Libres des contraintes du sens, les syllabes étaient choisies uniquement pour la beauté de leur agencement. La musique était étrange, mais il était clair que nul peuple au monde ne pouvait inventer de plus belles mélodies. La chorégraphie des danseurs absorbait son attention au point où il ne remarqua pas les sinistres gestes de quelques autres officiants, qui ne participaient pas au concert.
Il ne manqua cependant pas de constater leur horrible besogne lorsque le dieu de la mort apparut devant lui pour le guider entre les rangs des danseurs et lui offrir l’arc et la flèche qui avaient tué son protégé, tenant à ce qu’il prenne place dans la danse, posant à défaut d’en savoir les pas, ce qu’il refusa : juste devant lui, des membres du clan vidaient le cadavre comme un vulgaire morceau de venaison, préparant sa chair pour le festin. Le rythme de la cérémonie se brisa un instant alors qu’il s’éloignait, dégoûté.
Assis à l’écart, Déric ne leva pas la tête en apercevant le dieu de la mort prenant forme devant lui. Il le fit cependant quand, une seconde après son arrivée, il vit tomber le moustique qu’il allait écraser, tué pour lui par le démon charitable. « Ils vous prennent peut-être pour leur mère, dit-il avec dépit, mais moi, je suis assez grand pour chasser les mouches tout seul. »
Puisqu’il rabaissait le regard sitôt sa réplique achevée, le petit dieu s’accroupit devant lui, lui accordant une attention inquiète : « Pourquoi vous êtes-vous fâché? Mes enfants s’inquiètent, ils ne goûtent pas à la fête.
- C’est autre chose qu’ils vont goûter! Des bêtes, vos enfants vivent comme des bêtes! »
Comme pour accroître sa frustration, des effluves de viande humaine en train de cuire lui parvinrent, et leur arôme était délicieux, pour ne rien arranger.
« Ils vont nus sans honte, ils ne parlent pas, dorment sous les étoiles, et les voilà qui mangent leurs morts! Des animaux cannibales, voilà ce que vous avez créé comme peuple! Que valez-vous comme chef?
- Je ne vous comprends pas. Vous avez mangé de la viande aujourd’hui, votre haleine le dit. Pourquoi mes enfants n’en feraient pas autant?
- On mange la viande des bêtes, pas celle de nos frères! N’avez-vous aucun respect?
- Une fois, mes enfants ont voulu garder un corps avec eux. Peu après, il sentait mauvais, devenait laid et risquait de les rendre malades. Ils en était tristes, car leur frère n’avait jamais été ainsi. Votre peuple ne le sait-il pas?
- Mon peuple enterre ses morts!
- Mon peuple enterre ses excréments! C’est vous qui n’avez aucun respect! »
L’homme et le démon étaient aussi irrités l’un que l’autre, cette fois, mais le premier eut la présence d’esprit de ne pas en venir aux poings.
« Nous choisissons des terres saintes, expliqua-t-il, où personne n’a le droit de jeter de déchets. Ce n’est pas un déshonneur. Je ne voudrais pas savoir qu’on mangera mon corps, comme si je n’étais qu’un porc.
- Si laisser la chair pourrir n’est pas un déshonneur, alors vous ne pouvez pas vous opposer à la laisser participer à la santé de tout le clan. »
Découragé, Déric se tut. Le clan de la mort ne serait pas convaincu si facilement de renoncer au cannibalisme. La fille qui s’était intéressée à lui plus tôt vint à ce moment, portant un plat de nourriture qu’il repoussa brusquement. Devant la surprise attristée de l’enfant, le démon se frotta le ventre, puis fit le geste de prendre quelque chose du sol. Elle comprit apparemment ce qu’il lui disait, car son visage s’éclaira et elle partit chercher quelque chose.
« Que lui avez-vous dit?
- N’était-ce pas évident? Que vous aviez mal au ventre et que vous vouliez des choses qu’on ramasse – des légumes – au lieu de viande. Les enfants ont trouvé un coin excellent pour les champignons, ils repoussent plus vite qu’on les mange.
- Et vous, qu’est-ce que vous mangez?
- Les démons se nourrissent en utilisant leurs pouvoirs. Lorsque j’escorte une âme vers l’au-delà, je prends l’énergie vitale dont elle n’a plus besoin. Un démon de la vie serait plus destructeur, puisqu’il devrait prendre son énergie des vivants. Certains démons connaissent la faim et mangent comme les humains. »
Déric préféra ne pas poursuivre la discussion, il en avait assez. Tout un peuple qui vivait selon les seuls caprices d’un petit dieu de la mort. Il était plein de bonne volonté, d’accord, mais il ne connaissait rien à la manière dont les humains devaient vivre, il ne pouvait leur offrir qu’une culture malsaine, ou plutôt, aucune culture du tout.
Malgré son état d’esprit, il n’eut pas de mal à dormir. Il avait eu beau dire au démon de ne pas s’occuper de lui comme de l’un de ses protégés, la brume sombre qui couvrait tout son territoire maintenait une température parfaite, ajustée sitôt qu’une goutte de sueur ou un frisson trahissait un inconfort. Elle empêchait en même temps les aspérités du sol d’écorcher la peau, et le moindre insecte piqueur qui s’aventurait trop près mourait instantanément.
Quelques jours passèrent, plus calmes. Quand Déric se dit que ses subordonnés seraient assurément partis, il n’eut pas grand chose à ramasser pour son départ. Il n’avait que ses armes et les vêtements qu’il portait. La route risquait d’être difficile. Les Akiates étaient généralement généreux, mais quand on n’avait rien, on n’avait rien!
Pour ne rien arranger, le démon de la mort lui apparut une dernière fois peu avant son départ, mais pas sous sa propre apparence. Il avait copié la forme de cette petite fille si curieuse qui s’était intéressée à lui. Plus sinistre que tout augure, l’apparition était la copie exacte de l’enfant. Elle n’aurait pas le temps de grandir davantage avant de mourir.
« Emmenez-la, supplia-t-il. De tous mes enfants, c’est elle qui aime le plus visiter les villages voisins, elle apprendra à y vivre. Allez loin, car mon clan est craint ici. Elle vivra longtemps, si elle part. »
Il maudit cette minable divinité une nouvelle fois. Menacer cette fillette pour le contraindre à l’adopter, quelle bassesse! Et pourtant, la créature démoniaque n’y voyait aucun mal. Il avait surestimé sa sagesse devant à son verbe habile, mais en réalité, sa volonté ne s’articulait qu’autour de ses attributs démoniaques, il ne savait rien désirer qui ne vienne de l’un des trois. Ce qui lui tenait lieu d’esprit se montrait parfois fort ingénieux, mais cruellement limité. Il en venait à croire que les démons battaient les hommes en force brute mais qu’ils leur étaient en réalité nettement inférieurs.
« Je l’emmène à deux conditions, répondit-il. D’abord, vous me donnerez quelques bijoux que je pourrai échanger pour les nécessités du voyage. Puis, vous apprendrez à votre clan à chasser. Vous possédez cet art, vous l’avez dit. Ne leur refusez aucune connaissance, il en ont trop peu. »