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6 - Les enfants de Seng | ||
Maïdi les accompagna vers Mar-Kadsen, une marche de quelques heures. S’il devait protéger Seng d’une possible attaque de l’esclavagiste qui détenait son fils, Zunni le chargea en secret de protéger leur ennemi de la même manière. Il craignait que la colère de la femme finisse par la mener à sa perte.
Malgré sa crainte de la voir adopter un comportement criminel pour résoudre ses problèmes, il finit par partager son opinion selon laquelle le sort de son fils avait été déterminé dans l’illégalité. Elle avait eu l’occasion de lui parler et s’étonnait qu’il ait accepté ces conditions sans révolte.
« Je suis arrivée tandis qu’il récoltait les courges, racontait-elle tout en marchant. Un lettré comme lui, ramasser les légumes comme le dernier des bouseux! Ah, mais le pauvre était trop jeune pour se passer pour de bon de sa mère, et j’ai été coincée si longtemps à Zetwal! Si j’avais été là pour le défendre, ne doute pas qu’il serait resté sur le registre blanc! Lugan est un brave garçon, très intelligent mais timide, un peu comme son père – mais ça n’a pas d’importance, il ne l’a pas vraiment connu.
» Il a conçu la structure de quelques petites tours, vois-tu? Il sera grand architecte un jour, mais pour l’instant il dirige surtout la construction de petits bâtiments, des maisons parfois, mais surtout des greniers ou des boutiques. Ne pense pas qu’il ne faille pas du génie pour ça! Un grenier mal conçu laisserait pourrir le grain!
» Et un de ces jours, il reçoit une lettre lui demandant de venir inspecter un entrepôt qu’il avait contribué à bâtir. Arrivé à Mar-Kadsen, il y a cet ancien client – lui ne le connaissait même pas, il avait travaillé sur son entrepôt en tant qu’apprenti, son maître s’était occupé de toutes les tractations – qui lui montre un tas de ruines carbonisées et qui lui annonce qu’il lui devait le prix d’un nouvel entrepôt.
» Lugan ne savait pas quoi faire. Il n’avait pas tant d’or, et par je ne sais quelle faiblesse, il a accepté de lui donner compensation par cinq années de travail. Cinq années! Quelle folie! Mais les choses ne fonctionnent pas comme ça. Pourquoi serait-il responsable de ce feu? Il ne sait même pas ce qu’il y avait dans l’entrepôt! Si le propriétaire l’a utilisé pour engranger le foin, alors le feu est inévitable et Lugan n’y avait rien à voir, ce n’est pas une grange qu’il a construite! Et même s’il avait été coupable de quelque erreur, c’est à un tribunal de déterminer le nombre d’années qui rembourseraient la perte. Tout est illégal dans cette histoire, et je vais en sortir mon fils immédiatement!
» Le propriétaire de ces terres est obstiné. Il ne le laissera pas partir facilement, et il est parfaitement capable de mentir devant un juge. Il n’y a que la force qui fonctionnera contre lui. »
Zunni cessa de lui répondre après un certain temps, car il était évident qu’elle recherchait à lui faire approuver ses intentions violentes. Il aurait grandement préféré une solution légale, dut-elle laisser peiner le pauvre garçon quelques jours de plus. De toutes manières, il faudrait passer par le bureau des registres s’il voulait laver son nom et aucun souci ne lui serait épargné.
Le chant de la lame jaillissant hors de son fourreau fut la seule salutation que la grasse femme offrit au propriétaire. Zunni découvrit un homme grand, large, et doté d’une moustache qu’aucun semtran de sang pur n’aurait pu arborer. Malgré une stature avantageuse, il n’émanait pas une grande impression de dignité. Ses terres et ses bâtiments étaient mal entretenus, et ses esclaves – il en possédait au moins cinq – avaient les bras zébrés des cicatrices de coups de baguettes qu’il distribuait selon sa seule humeur. Ses chevaux, tous de race, étaient émaciés et couverts de plaies. Seuls ses vêtements criaient le luxe. Il avait sans doute hérité d’une richesse qu’il ne méritait pas, qui filait entre les doigts de sa gestion malheureuse.
Avec mépris, le maître des lieux dégaina sa propre arme, une épée plus longue que son bras, qui aurait pu transpercer son ennemie sans qu’elle ne puisse même atteindre sa main avec sa courte dague. En supposant, évidemment, que Seng reste sagement en place, mais Zunni la croyait prête à s’embrocher elle-même si c’était la seule manière de se rapprocher suffisamment pour frapper, et suffisamment agile pour éviter d’en arriver à cette extrémité.
Ce fut par la voix d’une troisième lame que l’acier parla : d’un formidable coup, Maïdi désarma les deux opposants. La dague vola pour ne retomber que dix pas plus loin, fichée dans une butte de mauvaises herbes, et l’épée longue se brisa près de la garde – autre signe de l’avarice de son possesseur qui devait la faire aiguiser et tremper par un artisan médiocre. Soucieux tout de même de son amitié avec Seng, le singe poussa son adversaire au sol sans ménagement. L’homme ne devait pas être tué, il s’en assurerait puisqu’il ne voulait pas que la femme aille en prison, mais l’humilier allait de soi.
« Très bien, dit la mère en reprenant vite ses moyens, il semble qu’on doive débattre plutôt que se battre, malgré qu’avec un fourbe comme vous, c’est une perte de temps.
- Bien sûr que c’est une perte de temps, répondit l’homme, je possède votre fils, et si vous voulez le récupérer, il vous faudra le racheter. Si vous l’enlevez, hé bien, je demanderai au tribunal de vous faire purger votre peine à mon service, ainsi vous serez près de lui.
- Les tribunaux n’ont pas été impliqués au sujet de l’entrepôt brûlé, pourquoi vous feriez-vous justice et pas moi? Mes compagnons ne me laisseront pas vous étriper, mais je peux revenir n’importe quand, et je n’imagine pas que vos esclaves vous défendront avec une grande passion. Mais ce ne sera pas nécessaire, reprit-elle en percevant le regard réprobateur de Zunni, parce que si j’impliquais les tribunaux, vous perdriez tout, n’est-ce pas?
- Un tribunal confirmerait tout. J’ai perdu un entrepôt par la faute de cet irresponsable, un entrepôt et toute la marchandise qu’il contenait! Je suis généreux en ne lui demandant que cinq ans.
- S’il y a eu un irresponsable, ce serait le maître des travaux, et non son apprenti. Mais vous vouliez le jeune, n’est-ce pas? Celui dont les muscles sont fermes et le cul étroit?
- Je ne tolérerai pas de telles insultes! En effet, il faut un jeune pour travailler sur la terre, qu’y a-t-il de choquant?
- Le fait que vous vous fichiez de qui est responsable et ne blâmiez que celui qui ferait le meilleur esclave! Et soyons honnête, vous n’avez pas entretenu cet entrepôt, n’est-ce pas? Si un inspecteur venait à passer, il constaterait que tous vos bâtiments sont en ruine, ne serait-il pas tragique de devoir expliquer cela durant un procès? Très bien, puisque je ne peux pas vous tuer, je vais engager quelques hommes de loi : vous ne pourrez pas maquiller vos années de négligence en deux jours, mais vous pouvez toujours essayer!
- Très bien, vieille folle, reprenez votre fils, il ne vaut rien à l’ouvrage de toutes manières!
- Voilà qui est plus raisonnable. Et si vous commenciez par me donner son contrat de servage? »
Le propriétaire entra dans une maison un peu moins délabrée que le reste de son domaine et en ressortit avec un coffret sous le bras. Il s’installa devant eux avec une mauvaise humeur manifeste et l’intention évidente de leur faire perdre autant de temps que possible, inspectant chaque page des papiers abondants contenus dans le récipient de bois. Malgré la confusion qu’il simulait pour se montrer désagréable, les documents étaient classés logiquement, et Seng put en reconnaître la sorte :
« Vous êtes plus tordu que je ne le croyais. Je vois ici cinq contrats de servage. J’ai bien vu cinq esclaves aujourd’hui, mais mon fils n’y était pas, vous en avez donc au moins six. Où est le contrat manquant? Ou y en a-t-il plus encore? »
L’homme contracta bizarrement son visage et son poing en ce qui semblait être le même geste. La page qu’il manipulait à l’instant se transforma en petite boule de papier froissé, qu’il rejeta avec rage. Il avait commis une erreur en exhibant ses papiers devant ces gens qui s’avéraient savoir lire et reconnaître les documents officiels, car le crime dont il venait d’être accusé était sérieux, et il s’en savait coupable. Ne pas enregistrer un esclave, c’était s’assurer de perdre soi-même sa liberté plus tard. Tremblant de haine, il extirpa les cinq feuilles et les tendit :
« Prenez-les tous, ceux-là et les trois autres, et ne me faites plus d’ennuis, je ne veux plus vous voir! »
Seng les prit, puis retourna le coffret et inspecta rapidement les papiers, mais le reste consistait en un fouillis de titres de terres et d’inventaires dont elle ne pouvait juger de la légitimité. Elle tendit les feuilles à Maïdi, qui les plaça dans son sac.
« Je veux aussi de l’or, dit-elle. Vos esclaves sont mal nourris, ils ont besoin de soins. Et pour chacun que je jugerai trop faible pour marcher, je veux aussi un cheval. Je relâcherai les montures une fois à Senestonteco, si vous les avez bien traitées, elles vous reviendront et vous n’aurez rien perdu. »
L’esclavagiste hurla, maudit ses tourmenteurs au nom de tous les dieux qu’il connaissait, tapa du pied au point de fendre une des planches de son perron, puis céda à la demande. Tentant d’abord de négocier et y renonçant, il paya dix Rennegs par esclave et prêta trois chevaux pour la route, l’un pour une vieille femme qui avait passé les vingt dernières années à filer et à tisser et dont le dos ne soutenait plus le poids, et deux pour Lugan et un autre jeune homme qui avaient eu la plante des pieds brûlée : la visite de Seng lui avait fait craindre une évasion et il les avait ainsi estropiés.
Après un passage au bureau des registres, huit noms s’ajoutèrent sur la grande liste des citoyens libres. Les trois qui avaient été détenus illégalement – pour autant que la situation des autres ait possédé un quelque élément légal – avaient été faussement inscrits parmi les morts. La famille de ceux-ci fut heureuse de les retrouver, et les sauveurs comme les victimes finirent par trahir leur promesse de silence et dénoncer le mauvais propriétaire, encouragés par l’insistance des forces de l’ordre.
À la fin de la journée, seuls Lugan et deux jeunes filles se trouvaient encore en compagnie des voyageurs. Elles étaient sans famille et ignoraient où aller, alors pour le moment Zunni se chargea de louer une seconde chambre. L’aubergiste se trouvait bien heureuse de leur présence. Ils payaient sans rechigner et achetaient la plupart de leurs vivres sur place. Elle leur pardonnait leur tendance à chahuter et même la destruction d’une excellente casserole, utilisée plus tôt comme brasero improvisé où le groupe brûla cinq odieux contrats tout en buvant et en parlant trop fort pour la bienséance. S’ennuyant, Maïdi accepta quelques duels, pour jouer, avec des curieux qui avaient entendu parler de sa performance avec Seng. Il y gagna quelques pièces et une belle chaînette qui remplaça le cordon de son médaillon, mais mit fin à la pratique après s’être infligé une blessure au bras – pas très grave, mais dont il n’apprécia pas la douleur.
Une fois tout le monde reposé, lavé et restauré, Zunni prit Lugan à part et lui expliqua la situation de Nia, sa grande sœur. Il craignait de confier une telle information à la mère de famille au tempérament fougueux, mais si le garçon était, ainsi qu’on le lui avait dit, à la fois timide et intelligent, il ne prendrait pas de risques inutiles. Ce sur quoi il n’avait pas compté, cependant, était l’affection du jeune homme, aussi attaché à ses frères et sœurs que Zunni l’était à Tanja. Si l’un était prêt à traverser le désert ou la grande forêt pour réunir sa famille, l’autre n’hésiterait pas à braver la justice des hommes pour la même raison. Il ne fallut que quelques minutes pour que tous les occupants de l’auberge soient au fait de l’injustice odieuse qui frappait cette fratrie.
Seng, comme prévu, planifia aussitôt une expédition pour repérer leur fille. Le registre noir précisait le village où elle avait été transportée, mais il fallait souhaiter qu’elle n’en ait pas été déplacée, car ce qu’il advenait ensuite de ces condamnés n’était plus pris en compte. Pour la loi, ils étaient morts. L’aubergiste n’approuva pas une expédition aussi téméraire, mais s’engagea à ne pas dénoncer les conspirateurs : si on lui posait des questions, elle prétendrait avoir cru qu’ils plaisantaient.
Lugan souhaitait venir, mais l’état de ses pieds ne le lui permettait pas. Le médecin engagé avait promis une guérison complète mais conditionnelle à quelques précautions, comme ne pas sans cesse ouvrir les blessures par de longues marches. Mero aurait pu le porter, mais puisqu’il n’avait pas l’habitude d’être chevauché, il s’épuiserait peut-être trop vite, et rien n’était plus difficile à faire bouger qu’un âne fatigué. Lui et les jeunes filles restèrent donc seuls à l’auberge.
La troupe originale quitta avec un équipement sommaire. Leurs hamacs et quelques couvertures, de la nourriture pour trois jours, leurs armes. Pas de tente, la saison sèche leur promettait peu de pluie et de moustiques. Mero était bien heureux d’enfin se dégourdir les pattes. Il n’avait eu pour tout exercice que les promenades accordées par Zunni lorsqu’il avait quelques minutes à lui consacrer depuis son arrivée à Senestonteco.
Malgré son chariot, l’âne gambadait comme un faon, mangeant une herbe à gauche, une fleur à droite, distançant ses compagnons pour les attendre un peu plus loin. Il se calma plus tard, son trop-plein d’énergie libéré. Ils atteignirent le village voulu avant la nuit, puis le dépassèrent. Le scintillement blanc d’un morceau de cristal de roche se devinait devant eux, signalant une zone interdite au commun des mortels.
Ils dormirent près de la route, et reprirent le chemin tôt le matin. Maïdi rechigna, n’ayant pas eu le temps de trouver de quoi compléter son déjeuner, mais accepta de faire le reste du chemin avant de songer à son estomac. Zunni lui céda une galette supplémentaire pour l’aider à patienter; s’ils venaient à manquer de nourriture, ils n’étaient pas loin de la civilisation. Le gorille eut tout juste le temps de la déguster qu’ils parvenaient déjà à la hauteur de la première tour noire.
Colonne aurait mieux convenu pour nommer la petite construction, mais le concept de tour était si omniprésent dans l’imaginaire semtran qu’on l’utilisait à tort et à travers. Faite d’un grès noir grossièrement poli, luisant ici et là et terne ailleurs, couverte à hauteur d’homme de symboles clairs même pour les illettrés, elle indiquait que la terre dont elle marquait la limite n’appartenait pas au monde des vivants. Seuls les prêtres et les guerriers protégés par des amulettes consacrées osaient franchir cette barrière. Les animaux aussi, et pour expliquer leur témérité, on disait que les portes de l’au-delà qui s’ouvraient pour eux n’étaient pas les mêmes que celles des hommes. Il y avait peu de chances que Maïdi n’ait jamais patrouillé une zone semblable. Zunni connaissait le tabou entourant les tours noires, mais au nord, elles délimitaient les cimetières et certains lieux sacrés, il n’y avait pas de prisons à ciel ouvert où des damnés se tuaient à la tâche.
« La surveillance se fait sûrement surtout à la périphérie de l’aire interdite, avança Seng, traversons-la rapidement pour éviter les patrouilles. »
Les tours noires ne signifient rien si la terre qu’elles entourent n’est pas réellement hantée, tenta de se convaincre Zunni tandis que la femme et les animaux allaient au-devant de lui, mais il avait davantage de respect pour cet interdit que sa compagne. D’ailleurs, les condamnés mouraient pour vrai après quelques années de travail, et les fosses communes se trouvaient quelque part dans ce périmètre. Leurs fantômes devaient être particulièrement rancuniers, après être morts deux fois!
Il hésita longuement, la main posée sur les symboles sinistres de la tour noire et les yeux sur l’avertissement lumineux du bloc de quartz. Seng, réalisant son absence, le convainquit sans délicatesse de braver l’interdit : profitant de sa masse que le jeune garçon n’aurait pas pu déplacer, elle tira violemment son bras en avant, au point où il craignit s’être démis l’épaule, le forçant à avancer d’une cinquantaine de pas avant de le libérer.
« Voilà, les fantômes t’ont déjà vu, maintenant il ne te vaut rien de revenir en arrière. Avançons hors de vue de la barrière, les patrouilles sont un souci plus tangible que les esprits. »
Le cœur battant, il obéit, un peu sous le choc. Et puis il décida qu’il ne risquait pas la damnation : que la pratique en soit justifiée par les besoins particuliers d’une mégapole, le supplice de la mort vivante ne pouvait tout de même que maudire la terre où il se déroulait, et on ne pouvait pas profaner un sol déjà souillé.
En plus de la barrière symbolique, une bande de forêt intacte isolait les terres interdites. Celle-ci n’accomplissait pas très bien son œuvre, offrant plutôt un abri aux intrus. Bien vite, ils observaient le sort désolant des maudits du registre noir sans risquer d’être eux-mêmes repérés.
Bien qu’écartés de la société par un livre relié de noir, et isolés du monde par une ceinture de tours noires, il n’y avait pas grand chose de noir chez ces gens, si ce n’était leurs orbites creuses et cernées, qui soulignaient un regard éteint dans un visage émacié. Leurs vêtements de fibres grossières, ni teintes ni blanchies, avaient à peine changé de couleur en se maculant d’argile, plus pâle une fois séchée que la couleur de la peau, tout aussi sale. Le sol privé d’herbe affichait la même couleur, entre le beige et le brun. La boue visqueuse tachait tout, les gens, les outils, les constructions. Sous le soleil, les condamnés irriguaient un champ stérile, transformant la poussière fine en glaise, tandis que d’autres recueillaient le mélange lorsqu’il avait atteint la bonne consistance pour le verser dans un long moule qui leur donnerait la forme de briques.
Reconnaître Nia serait difficile. Elle serait amaigrie, sale, et la drogue effacerait son expression et ses gestes naturels. Zunni, mauvais conspirateur, n’imagina aucun plan qui aurait permis de repérer la jeune fille et l’enlever, mais Seng était d’une ruse diabolique : « Privons-les de drogue, et lorsqu’ils commenceront à désobéir, profitons de la confusion pour aller écrire le nom de Nia en grandes lettres là où elle le verra. Elle saura que nous sommes là pour elle. Si la drogue n’a pas brisé son esprit, elle devinera où nous nous trouvons si nous laissons quelques indices. »
Zunni reconduisit Mero à la lisière extérieure du bois, le détela et cacha le chariot. C’était plus sûr ainsi. Un âne n’attirerait guère l’attention. La curiosité oisive d’un patrouilleur ennuyé peut-être, mais aucune suspicion sérieuse. Ils devraient peut-être fuir si le plan tournait au vinaigre, et le quadrupède serait trop lent dans le bois, surtout attelé.
Quand il rejoignit les autres, Seng avait repéré un petit arbre en fleurs. Elle lui désigna aussitôt une branche à moitié dénudée : « Voilà l’endroit où pousse le poison. Ils doivent mêler des morceaux de feuilles à la nourriture. Cherchons une plante qui lui ressemble, et trouvons un moyen de faire l’échange. »
Dans une forêt, même petite, trouver une plante convenable fut un jeu d’enfant. Ils la déterrèrent entièrement puisque les feuilles seules se défraîchiraient trop vite. Peu avant midi, un prêtre vint jusqu’à l’arbre, un petit panier au bras. Ce fut sans cérémonie particulière qu’il se mit à cueillir, la drogue des maudits trop souvent préparée pour l’émouvoir encore. Soudainement, il se trouva pétrifié de terreur : il ne s’attendait pas à se trouver face à face avec un gorille sauvage et peut-être enragé!
Maïdi, qui avait laissé son sabre et son médaillon derrière malgré une certaine réticence à s’en séparer, arracha le panier des mains du prêtre, en approchant la tête comme s’il espérait y reconnaître de la nourriture, et courut vers les fourrés devant le regard ébahi du saint homme. Ne trouvant rien d’intéressant dans son butin, il le rejeta devant lui, sans lui laisser voir qu’il avait échangé le petit bouquet verdoyant pour une touffe similaire.
Hélas, si le prêtre n’affichait pas toute la déférence nécessaire à sa sombre besogne, il en respectait cependant l’essence, et il rejeta ces feuilles qui avaient trop voyagé pour en cueillir de nouvelles.
Seng prononça quelques mots particulièrement vulgaires, et à en juger par son expression, Maïdi aurait payé cher pour être doué de la parole ne serait-ce que pour savoir jurer à son tour. Malgré sa colère, la mère ne renonçait pas, au contraire, elle n’était pas venue sans de multiples plans fermentant dans sa tête.
« Je ne voulais pas tenter ça vu le danger, mais puisque l’autre manière ne fonctionne pas, je vais mêler un peu d’huile de Nilla à la drogue. On dit qu’elle brise les mauvais sorts, si ça ce n’est pas un mauvais sort, qu’est-ce que c’est?
- Arrête là! opposa Zunni. Comment penses-tu y parvenir? Et je ne te demanderai même pas comment il se fait que tu aies encore de l’huile!
- Ne joue pas les vierges offensées, je sais très bien que tu as aussi gardé un flacon d’huile. Ça peut toujours servir, n’est-ce pas? Hé bien c’est le moment que ça serve! »
La femme s’accroupit et versa quelques gouttes d’huile entre les racines du grand datura. Il fallait espérer que les propriétés magiques de l’huile lui permettraient d’avoir atteint les feuilles d’ici le lendemain.
En attendant la prochaine cueillette et la mutinerie qui la suivrait peut-être, Seng espionna entre les branches, espérant repérer sa fille. Si elle la surprenait assez à l’écart, elle pourrait l’enlever et ne pas attendre de voir si l’huile briserait la malédiction. Une certaine agitation régnait parmi les gardiens, et les intrus durent changer de cachette. Plusieurs hommes fouillèrent la partie du bois où le gorille avait été aperçu, craignant que la cueillette ne soit plus sûre. Le lendemain, ils viendraient sans doute à plusieurs, et armés.
Les forçats titubaient et tombaient de plus en plus souvent à mesure que la journée avançait. On ne les laissait dormir que lorsque leur épuisement était total. Juste après leur repas empoisonné, leur abattement était à son plus haut niveau, et les geôliers allaient à leur tour manger, sans avoir à se soucier de leur surveillance. Seng en profita pour commettre l’imprudence de s’approcher et inspecter quelques visages, tentant de reconnaître son bébé. Avant de retourner à sa cachette, elle prit une pierre et traça le nom «NIA» dans la boue recouvrant un mur de bois. Peut-être sa fille réagirait-elle malgré le délire de la drogue des maudits.
Se rasseyant près de Zunni, qui lui reprocha sa témérité qui les ferait tous prendre, elle lui confia une nouvelle contrariété : les maudits étaient marqués au visage d’un symbole qui les ferait repérer n’importe où. La cicatrice ne les défigurait pas mais serait difficile à cacher; la fille devrait peut-être s’exiler loin de Senestonteco pour vivre paisiblement.
Ce petit sursaut d’impatience eut plus d’effet que prévu. Le nom de l’enfant attira le regard hébété de quelques maudits, qui s’arrêtaient devant le mur, leur esprit confus tout juste capable de réaliser que les marques indiquaient un dérangement dans leur quotidien et luttant pour l’assimiler. Bien vite, leurs surveillants venaient les disperser à force de cris et de coups de pieds, mais d’autres passaient bientôt pour réagir de la même manière. Sans même avoir brisé la malédiction, Seng avait réussi, sur une échelle modeste, à semer le chaos.
Bien sûr, les geôliers remarquèrent les lettres et les effacèrent. Le soir vint sans plus d’incidents, et les voyageurs s’installèrent silencieusement près de leur cachette du jour. La femme ne cachait pas son intention de retourner auprès des prisonniers la nuit venue : la drogue et la fatigue se combinant pour empêcher toute tentative d’évasion nocturne, les gardiens n’avaient tenu aucun tour de garde un jour plus tôt. Le garçon se montrait moins optimiste. Le niveau de vigilance après l’attaque d’un gorille soi-disant sauvage et l’inscription d’un graffiti en plein territoire interdit ne pouvait être resté inchangé.
Tandis que sa compagne s’absentait pour une autre de ses folies, Zunni gardait les yeux fixés sur le campement des damnés. Un tel silence, même la nuit, ne seyait pas à une si grande quantité d’êtres humains. Des pleurs, des grognements et des gémissements s’élevaient parfois, mais les seules paroles provenaient de la cabane des gardiens. Ces derniers ne semblaient pas s’inquiéter de l’inscription sur le mur, l’attribuant peut-être à un inoffensif éclair de lucidité d’un des prisonniers, mais craignaient davantage l’autre incident de la journée. De temps à autre, l’un d’entre eux sortait la tête par l’encadrement de la porte, tenant une lampe devant lui comme une arme, mais tant que dureraient les ténèbres, nul n’était tenté par une sortie à la portée de la bête féroce.
La dite bête, pourtant, aurait plutôt profité de l’obscurité pour dormir, si Zunni n’avait pas insisté pour qu’elle se tienne prête à défendre Seng en cas de difficultés. Malgré ses yeux encore plus inadaptés à la pénombre que ceux des humains, Maïdi fut le premier à voir la fille. Sa fatigue même l’avait empêché de concentrer son attention sur l’itinéraire de Seng, la laissant se tourner vers le mouvement discret d’un corps amaigri.
La jeune fille ne se mouvait pas autrement que n’importe quel maudit, privée d’identité par son délire sans fin, mais qu’elle se soit relevée malgré l’épuisement de son corps et les ténèbres qui habitaient son âme indiquait que quelque chose, en elle, veillait malgré tout. Un quelque chose qui retomberait dans les brumes de la mort vivante à sa prochaine dose de poison, et qui l’attirait vers le mur grossièrement nettoyé devant lequel elle se laissa tomber assise.
S’il n’était pas certain qu’il s’agissait de la bonne personne, il valait bien la peine de s’en assurer!
La maudite tentait de ses mains nues de retracer les symboles gravés plus tôt à l’aide d’une pierre, ne parvenant qu’à s’enfoncer des échardes sous les ongles. Les marques qu’elle parvenait à rendre visibles ne rappelaient en rien un alphabet cohérent et elle se mit à pleurer devant son échec, en un long hululement inhumain. La femme téméraire et les surveillants nerveux furent attirés par ces cris, les uns arrivant sur place un instant avant l’autre. Seng eut tout juste le temps de se cacher avant d’être repérée.
« Ce doit être elle qui a écrit son nom ici, avança un gardien. Il faudra l’empêcher de recommencer, ça dérange les autres. Si elle travaillait à l’irrigation, on pourrait lui trancher les mains, elle n’en a pas besoin pour porter les seaux, qu’en pensez-vous?
- Il faudrait aussi lui trancher la langue, objecta un prêtre. Si elle peut écrire, elle peut aussi parler. Non, c’est son âme qui doit retomber en notre pouvoir. Je dispose de drogues plus puissantes encore, et de moyens de la plonger dans un cauchemar dont rien ne peut sortir l’esprit. Elle travaillera moins bien, d’accord, mais il en ira de même si nous brisons son corps.
- Ne risque-t-elle pas de mourir de ce traitement?
- Ne dites pas de bêtises, vous savez bien que ces gens sont déjà morts. Emmenez-la, qu’elle ne se mêle pas aux autres. Quand le soleil se lèvera, son problème sera réglé pour de bon. »
Le gardien remit la jeune fille qui oubliait déjà la cause de ses sanglots sur ses pieds et la guida hors de vue de ses sauveteurs. Comment la récupérer maintenant?
Encore une fois, une solution inattendue bondit sur leur chemin. Maïdi n’avait pas oublié la terreur qu’il avait inspirée au cueilleur de poison et, visiblement inspiré par la témérité de Seng, choisit la confrontation directe. Il ne se délesta pas de ses possessions pour sembler sauvage, répugnant à s’en séparer, mais joua autrement la férocité bestiale d’un démon de la forêt.
Il avait souvent entendu les histoires que se racontaient les hommes le soir autour d’un feu et connaissait ces incubes qui se déguisaient en animaux pour enlever les jeunes filles; voilà ce qu’il serait pour eux cette nuit. Il émergea du bois en poussant son meilleur rugissement, le sabre brandi, fonçant vers la fille et son escorte. Cette dernière ne tenta pas un instant de défendre sa prisonnière contre sa menace : pourquoi risquer sa vie pour ce qui valait encore moins qu’un cadavre?
Maïdi hésita un moment, puis déchira les haillons boueux de sa supposée victime et la serra contre son ventre. Il n’aurait rien valu d’imiter les prémices de l’accouplement pour faire croire en sa lubricité : les humains ne comprendraient jamais rien à l’amour, il en était persuadé! Pour mieux afficher l’absence totale d’égards digne d’une créature des ténèbres, il n’hésitait pas à la ballotter dangereusement de droite à gauche tandis qu’elle se débattait faiblement. Enfin, il la laissa tomber au sol, se leva en se battant la poitrine, puis la jeta sur son dos et s’enfuit entre les arbres.
Le simulacre produisit l’effet espéré : le prenant pour un véritable incube, ni les prêtres ni les soldats ne le suivirent. Finir entre les mains d’un démon était tout à fait à la hauteur de la punition des maudits du registre noir, se disaient-ils pour maquiller leur lâcheté.
Maïdi porta l’enfant jusqu’à l’autre extrémité du bois et la posa sur le chariot assez mal caché pour qu’il le retrouve en un instant. Ses compagnons le rejoignirent vite. Ils avaient ramassé certaines de leurs affaires avant de le rejoindre, sachant qu’il serait déraisonnable de retourner sur les lieux plus tard.
« Seng, gronda Zunni, si tu n’étais pas plus forte que moi, je te frapperais pour nous avoir mis tous en danger aussi bêtement. Regarde au moins si cette fille est Nia. Souhaite-le, parce qu’avec cette pagaille, il n’y aura pas de deuxième essai.
- C’est Maïdi qui…
- Qui a sauvé ta peau et celle de cette fille, oui. Et c’est toi qui l’a forcé à le faire à la hâte. S’il n’avait pas pensé à faire croire qu’il voulait garder Nia pour ses propres appétits, ils auraient compris qu’elle se faisait secourir, ils nous auraient déjà attrapés. »
Le gorille, pour une fois, fut bien satisfait de ne pas parler : on lui aurait autrement demandé des explications, et il aurait dû admettre qu’il n’avait pas vu si loin. Il savait simplement que la peur qu’il inspirait aux humains était sa meilleure arme, et qu’ils avaient encore plus peur des démons que des bêtes.
Seng examinait la fille à demi consciente. On devinait plus facilement par quoi elle était passée que d’où elle venait. Sauf une peur toute animale et la confusion absolue des maudits, rien ne se lisait sur son visage. Elle ne paraissait pas reconnaître celle qui se penchait sur elle, et n’était pas reconnaissable non plus, transformée par la faim, la souffrance et cette cicatrice géométrique sur son front et sa joue. Comble de malheur, la mère ne connaissait à sa fille aucune marque particulière qui aurait identifié son corps malgré sa maigreur.
Mero, reconnaissant ses maîtres, revint et se laissa atteler au chariot. Ils ne perdirent pas de temps et se mirent en route; si les surveillants avaient trop peur pour fouiller les bois la nuit, ils n’en trouveraient pas moins les restes du campement le lendemain et se lanceraient à leur poursuite. Ils se déplaceraient plus rapidement, alors il fallait prendre autant d’avance que possible.
Ce souci n’empêcha pas le petit groupe de s’arrêter au premier ruisseau. Ils baignèrent la fille, qui se laissa faire bien qu’elle semblât moins hébétée, sans doute remise de sa frayeur. Une fois propre, Seng proclama qu’elle ressemblait à tout le moins à sa fille. Ils n’avaient pas emporté assez d’habits de rechange pour la vêtir entièrement, mais ils purent cacher sa nudité. Il faisait trop chaud pour le manteau qu’ils placèrent sur son dos, mais sa capuche était indispensable pour le cas où un autre voyageur nocturne croiserait leur route, risquant d’apercevoir la marque des damnés.
Quand ils ne jugèrent plus raisonnable de continuer sans se reposer, ils s’installèrent comme ils le purent dans un champ, espérant ne pas encore être poursuivis. Ils devraient absolument traverser Senestonteco avant de fuir cette même ville pour de bon : s’ils ne prévenaient pas Lugan, il tenterait à son tour de libérer sa sœur, alors qu’il était probable qu’elle soit celle qu’ils venaient de sauver. Et à ce sujet, elle devait être suffisamment calmée pour pouvoir répondre aux questions, malgré la drogue qui faisait encore effet. Et tant mieux d’ailleurs : si elle avait commis quelque acte honteux pour se retrouver dans cette situation peu enviable, elle ne l’avouerait peut-être pas si elle avait disposé de toute sa volonté.
On voyait clairement que Nia, si c’était bien elle, n’avait pas parlé depuis longtemps, cherchant ses mots et oubliant parfois la question avant de les trouver. Un petit bout de phrase fit presque sauter de joie la femme grasse qui l’interrogeait : « À cause de Lugan. »
Seng comprenait les grandes lignes du crime pour lequel elle avait été jugée : elle avait assassiné un vieil homme qui en tenait un autre prisonnier. Qui sauf un membre de la même famille se serait souillé les mains pour sauver ce Lugan?
« Hé bien, fit remarquer Zunni, elle a procédé exactement comme tu le voulais à Mar-Kadsen. Heureusement que nous étions là, ou ta seule chance de retrouver ta fille aurait été de faire des briques avec elle pour le reste de ta vie. »
L’intéressée se contenta de lever le nez en réponse à ce reproche. Tout finissait bien, non? D’accord, ils étaient des fugitifs maintenant, et ne pourraient vraisemblablement plus remettre les pieds dans une grande ville, mais ils avaient assez d’or pour repartir n’importe où!
Lugan marchait à petits pas, ses pieds encore fragiles, mais tint à venir à la rencontre de sa mère et de sa sœur lorsqu’il les vit. Le poison avait perdu son pouvoir au cours de la longue marche, mais Nia demeurait faible et désorientée. Elle n’avait pas vu la civilisation depuis des mois! Même si elle n’avait pas eu cette marque infamante à cacher, elle aurait à peine osé lever la tête, effrayée sans trop savoir pourquoi. Il garda le bras autour de son corps, la soutenant à moitié, mais la rassurant surtout.
Ils rentrèrent dans l’auberge et, dans son intimité, Nia osa montrer les marques sur son visage et expliquer ce qu’elles signifiaient. Malgré son pouvoir sinistre sur l’âme, la drogue n’avait pas effacé sa mémoire, et elle raconta avec nombre détails l’aventure qui l’avait conduite à la damnation.
Elle avait d’abord voulu enlever le père du propriétaire terrien qui détenait Lugan, pour obtenir son petit frère en échange de cet otage, mais le vieillard s’était défendu et, effrayée, elle l’avait tué avant d’avoir eu le temps d’y réfléchir. Elle avait aussitôt fui, mais on l’avait vue et rattrapée avant le soir. L’aubergiste, tout en leur portant des boissons chaudes, s’indignait : « Des fous! Des fous! Voilà comment on s’enrichit ici, en servant des fous! »
Quand tous les protagonistes eurent raconté leur part de l’histoire, le silence se fit, bientôt rompu par le cadet de cette famille peut-être qualifiée de folle avec justesse, qui avait quant à lui de bonnes nouvelles :
« Hier soir, un groupe d’ouvriers s’est arrêté ici. Ils m’ont offert de m’engager aussitôt que je serais guéri, il leur fallait justement un architecte. Et un paquet d’autres choses, aussi. Ils vont fonder un village! Ag-Zetwal! »
Seng ne put s’empêcher de rire. Le préfixe d’un village, devant le nom de Zetwal, avait quelque chose d’absurde. Lugan le défendit :
« Tu disais vrai en racontant que vous aviez détruit ce qui faisait le désert. Le petit lac de l’oasis est maintenant le confluent de plusieurs petites rivières et l’herbe repousse à une vitesse surprenante. Du côté est, une caverne inondée s’est effondrée et sous le sable, il y a de la vraie terre. Pouvoir construire le premier village à l’est de la ville, c’est un bon présage. »
La discussion se poursuivit tard, mais la prochaine chose à faire fut vite évidente. Seng, Nia, Lugan et les deux filles libérées avec lui quitteraient Senestonteco et se joindraient aux pionniers de ce nouveau village.
Loin des villes et de leurs tours, le cadet ne deviendrait jamais un de ces grands architectes qui rêvaient de voir le célèbre saphir géant au sommet de leur construction, mais il ne s’en sentait pas diminué pour autant. Il ferait des maisons confortables, des places publiques accueillantes, des greniers toujours secs et, les dieux lui en soient garants, des entrepôts solides! Et puis, rien ne l’empêcherait de s’aventurer parfois à la future ville de Zetwal, il serait le père de ses premières tours, à défaut de ses plus grandes. L’une des deux filles – il ne voulut pas dire laquelle – lui plaisait grandement, et il avait aussi bon espoir d’en faire sa femme un jour.
Nia trouverait sans doute un gentil jeune homme qui lui ferait oublier les tendances fâcheuses héritées de sa mère. Bien que tout érudit reconnaîtrait la malédiction gravée sur son visage, le tracé des symboles s’accordait sans laideur à ses traits, et elle oublierait vite la honte de son crime en faveur de l’amour qui l’avait inspiré. La timidité résultant de ses épreuves s’allégeait déjà, révélant son caractère chaud et acéré à la fois, typique de sa famille.
Maïdi les suivit. Sa force paierait bien les fruits qu’il faudrait importer pour son bien-être, et il était trop vieux pour apprendre à aimer la vie sauvage. Et à part pour effrayer un occasionnel brigand, il n’aurait plus à jouer les gardes du corps, ce qui l’arrangeait bien.
Zunni fit changer ses mille trois cent Rennegs en pièces d’or et d’argent, au cours plus avantageux au nord, ce qui donnait une masse impressionnante de métaux précieux. Seng avait gardé un peu plus de la moitié de leur richesse, suite à son insistance : c’était maintenant une grande famille qui se trouvait sous sa protection!
Nul ne tarda plus que nécessaire, et l’auberge fut libérée de leur présence dès le lendemain matin. Seul avec Mero, l’Othanien traversa ce qui n’était plus un désert, en direction de sa ville natale. Il repartirait vers le nord, n’ayant pas perdu espoir de retrouver sa petite sœur, et traverserait cette terrifiante forêt qui les séparait d’un pays étrange et froid.
