Subumbrare Aestas
Par Dominique Théberge

 

5 - Senestonteco

 

Riant de son incrédulité, Seng décrivait à son compagnon de voyage la fantastique cité de Senestonteco. Pour un étranger, l’art architectural semtran était une folie inexplicable, mais même pour un natif du pays, la capitale ne semblait pas appartenir au monde réel. Cinq fois plus populeuse qu’Othanie, elle n’était pas entourée de huit villages, mais bien de huit villes, chacune flanquée de ses traditionnelles dépendances. Cela signifiait que soixante-quatre petits villages abritaient les paysans nécessaires à la survie de la mégapole. Certaines zones, au lieu de se dévouer au travail de la terre, entretenaient des carrières et autres industries trop gourmandes en espace pour être sises en ville.
Ils avaient quitté le désert depuis quelques jours déjà, et si la ville presque mythique ne dépassaient toujours pas la barrière de l’horizon, elle se devinait au nombre de voyageurs croisés, et aux petites agglomérations et fermes indépendantes qui vivaient indirectement de la proximité de la plus grande concentration d’humains du monde. Ils devaient parfois quitter le pavage de la route pour laisser passer de grands chariots pleins de marchandises, si grands qu’il fallait quatre ou six chevaux pour les tirer.
Devant l’insistance de Seng, Zunni avait nommé son âne Mero. Elle avait trouvé bizarre qu’il ait en tout temps songé à son confort et l’ait traité comme une bête bien plus noble qu’il n’était, sans pour autant songer une minute à lui donner un nom. Ça ne lui était simplement pas venu à l’esprit. L’animal accueillait ces attentions avec reconnaissance même lors des passages difficiles où il y avait peu à manger et où on ne se reposait pas assez, mais le long voyage commençait à lui peser et il fallait parfois lui intimer deux ou trois fois d’avancer avant de le voir obéir.
À une fourche du chemin, Seng s’excita en pointant un panneau :
« Le grand sanctuaire de Nilla se trouve dans cette direction. Si l’huile qu’on transporte vaut cinquante Rennegs la bouteille, le détour en vaut la peine.
- Cette huile est abominable, objecta Zunni, et Nilla est abominable. Ses prêtres sont les derniers à qui je la confierais.
- Weisseid savait comment était produite l’huile, mais il n’aura pas permis aux prêtres de l’apprendre, ne serait-ce que par peur qu’ils le tuent pour en accaparer la source. Pour eux, elle reste la déesse de la vie.
- Tu sais, quand j’ai appris à lire à Talie, mon instituteur m’a laissé un livre qui parlait des choses du cosmos et des dieux. L’auteur était cynique, il disait que les dieux ne sont rien d’autre que des démons utiles. Je crois bien qu’il n’a pas tout à fait tort. Que quelques légendes fassent de Nilla une déesse ne justifie pas qu’on adore un démon.
- Hé bien, que crois-tu qu’ils fassent avec cette huile? Si on se contente de la cacher quelque part ou de la détruire, elle ne servira à personne, mais les prêtres peuvent sauver des vies. Sais-tu qu’ils connaissent des remèdes qui guérissent pratiquement n’importe quoi, d’autres qui brisent tous les mauvais sorts, et même un moyen de ramener les morts à la vie? Si cette huile n’était pas à la base de leur pouvoir, pourquoi la paieraient-ils si cher?
- Ressusciter les morts? Quelle tristesse pour ceux qui ne peuvent se payer ce privilège! Les gens ne sont-ils pas jaloux? Cela me semble être un pouvoir qui apporte plus d’ennuis qu’il n’en résout.
- Oh, il ne s’agit pas d’immortalité, au contraire. Les revenants savent bien que leur temps est compté, et qu’il se passera sans joie. Personne ne paie pour qu’on tire un être cher du refuge de la tombe, la plupart du temps, ce sont les tribunaux qui demandent à ce que les victimes témoignent contre leurs meurtriers. Les prêtres en font usage, aussi. Certains rituels utilisent des drogues dangereuses, et il arrive qu’ils n’y survivent pas. Quand un homme de foi meurt en transe, on dit qu’il est emmuré dans une crypte dont personne hors de leurs rangs ne connaît l’emplacement, et ramené à la vie huit ans plus tard pour parler de l’au-delà. Un apprenti m’a déjà répété ce qu’il avait entendu en participant à cette pratique, et selon moi un cadavre aussi vieux ne peut plus soutenir un esprit, ses délires n’avaient aucun sens.
- J’ai l’impression que Nilla contrôle le passage de la mort à la vie et le contraire, mais ne comprend rien à la vie elle-même… Son huile doit être le concentré de la force vitale dont le vol a transformé la région de Zetwal en désert, et elle l’a produite en pervertissant le pouvoir d’un organe qui devait donner la vie. Tu as peut-être bien raison, même si sa fabrication passe par un processus diabolique, il ne serait pas plus généreux de laisser se perdre le pouvoir d’autant de sacrifices. Si ça se trouve, ce démon ne sait même pas qu’il fait du mal. »

Le sanctuaire était un édifice digne de ce qu’on attendait d’un temple d’une telle importance. Ses murs de grès noir soutenaient un toit de marbre blanc poli, assez brillant en lui-même pour se passer des gemmes semi-précieuses ornant généralement les tours semtranes. Aux points cardinaux s’étendaient de vastes terrasses dallées entourées de jardins verdoyants. Chacun avait en son centre un autel extérieur, sous une arche qui permettait d’installer un auvent en cas de mauvais temps, et à la mi-chemin des quatre grandes directions, les murs étaient percés de quatre portes.
Aucune activité religieuse ne se déroulait à l’instant. Les prêtres étaient occupés quelque part dans l’édifice ou sur les terres attenantes, aussi les lieux étaient paisibles. Seule vie humaine en vue, deux pèlerins se reposaient sur un muret. Zunni et Seng s’avancèrent lentement, bien qu’ils fussent pratiquement certains maintenant de ne pas être arrivés au milieu d’une cérémonie qu’ils auraient pu gâcher.
Ils entrèrent dans le temple par la porte sud-ouest, celle par où entrait le soleil à cette heure, comme il était de coutume de le faire dans un lieu saint. Un seul apprenti se tenait au centre du temple, penché sur un bassin dont l’eau semblait briller d’elle-même. Des puits pratiqués dans le toit et sertis de grands cristaux taillés y concentraient la lumière du jour peu importe la direction d’où elle venait. Le jeune homme versait un mélange parfumé dans l’eau, puis se recueillait en fixant les yeux sur une grosse perle jaune posée en plein centre. Ils attendirent patiemment qu’il relève la tête, puis Seng s’adressa à lui :
« Dites-moi qui dirige ici.
- C’est elle, répondit-il en pointant la perle du doigt, c’est par cet artefact que Nilla est toujours présente ici.
- Ne vous moquez pas de moi. Quel prêtre gère ce temple? Conduisez-moi à lui.
- Ma pauvre fidèle égarée, mais un prêtre plus puissant ne vous mènera pas à la vérité si vous ne savez d’abord la trouver dans votre cœur.
- Les apprentis de ce culte sont aussi impertinents que dans mon souvenir! Gardez vos réparties et allez chercher celui qui est en charge ici! Dites-lui que nous avons surpris des contrebandiers pratiquant le trafic de la Seconde Flamme, il comprendra. »
Le futur prêtre comprenait aussi bien qu’un adepte plus expérimenté la nature du crime dénoncé ici. La Seconde Flamme était le nom vulgaire de l’onguent préparé à partir de l’huile de Nilla et qui savait réveiller les morts. Le distribuer pour de mauvais usages était passible de la peine capitale. La méthode d’exécution égalait en cruauté la gravité de l’offense : les malfaiteurs étaient éviscérés, puis on leur accordait une dose de leur propre mélange, et enfin on les enfermait dans un bloc de mortier où, protégés de l’appétit des insectes, ils mettaient des années à pourrir suffisamment pour ne plus retenir leur âme. Devant cette possibilité, l’apprenti courut aussi vite qu’il le put vers les logements.

Seule une écharpe brodée de fils métalliques différenciait l’habit du grand prêtre de celui du plus humble de ses acolytes. Le titre lui-même, les voyageurs le savaient, n’était guère lourd d’implications. Le grand prêtre d’un temple ne possédait pas plus de secrets que ses subordonnés, si ce n’était ceux de l’administration. Dans bien des temples, cette position revenait à quelque jeune doué à la gestion de la chose matérielle, plutôt qu’aux prieurs les plus expérimentés qui connaissaient tout du langage des esprits mais rien de la terre qui soutenait leurs pas.
Ici cependant, c’était un vénérable saint homme au dos courbé par les années et le travail qui vint les rejoindre. La nouvelle portée par son élève l’avait visiblement agité, et il luttait contre la raideur de ses vieilles jambes pour maintenir un pas s’apparentant à la course. Seng regretta son mensonge. Un peu plus de patience, et elle aurait eu ce qu’elle voulait sans devoir tout expliquer, mais elle avait préféré écarter le jeune importun de son chemin aussi vite que possible. Elle se hâta à la rencontre du vieux, espérant lui épargner quelque souffrance en raccourcissant son chemin.
« Tout va bien, cria-t-elle, il n’y a pas de contrebandiers! »
Le grand prêtre n’en força pas moins le pas jusqu’à parvenir à la femme et au garçon qui la suivait. Marquant une pause pour reprendre son souffle, il s’enquit enfin de ce qui se passait.
« Je suis désolée d’avoir induit votre disciple en erreur, saint homme. Le trafic ne touchait pas la Seconde Flamme, mais l’huile brute produite non loin de l’oasis de Zetwal. Elle était exploitée par un étranger nommé Weisseid, que j’ai poignardé en défendant ma vie. Nous avons laissé non loin d’ici les bouteilles qu’il avait accumulées, que nous ne pouvions laisser tomber entre de mauvaises mains, cela va de soi.
- Je vois… et évidemment, le prix de l’huile eut la vertu d’ajouter un pilier solide à votre foi, fais-je erreur?
- Notre voyage est long et nous croyons évidemment en la générosité de votre institution sacrée… Le criminel qui détenait l’huile affirmait en tirer cinquante Rennegs par bouteille, ce qui excède nos besoins, mais qui nous laisse croire qu’un peu d’assistance ne sera pas trop lourde pour votre bourse.
- Voilà des paroles pleines de sagesse, et ce modeste temple vous éviterait sans aucun doute la misère avec un prix de cinq Rennegs.
- L’équilibre de la nature voudrait que l’on coupe en deux moitiés, plutôt que s’éparpiller en disgracieux dixièmes. Un prix de vingt-cinq Rennegs apporterait une harmonie indéniable à ce temple et à notre quête.
- Ce n’est que trop vrai, et j’ajouterais que pour un accord optimal avec notre déesse mère et ses trois aspects, la naissance, la vie et la mort, une division en tiers serait la porteuse du plus de vertus.
- Je m’incline devant votre jugement manifestement inspiré par les voies sacrées. Seize Rennegs, ainsi que le gîte et les repas pour une journée, honoreront au mieux ces facettes divines. »
Cet accord avantageait les deux parties. L’huile de Nilla valait bien plus cher que le prix consenti, tandis que seize Rennegs fois vingt bouteilles donnaient de quoi vivre deux ans dans le luxe. Les voyageurs quittèrent le temple pour aller chercher leur âne et leurs affaires, puis s’installèrent dans un dortoir où les deux pèlerins aperçus plus tôt les rejoignirent bientôt.
« J’aurai besoin d’un peu de l’or, annonça-t-il sans honte. Je voudrais de meilleures roues pour le chariot, Mero a du mal à le tirer lorsque le chemin est mauvais. »
Seng éclata d’un rire incontrôlable :
« Mais qu’est-ce que tu imagines? Sans toi, je serais encore à Zetwal, ou dans la caverne sous le désert à pisser de l’huile pour Weisseid! Et tu penses devoir me demander la permission pour prendre l’or que tu as tout fait pour mériter?
- Je n’aurais pas su négocier un prix pareil, et en fait je n’aurais pas pensé à ramasser les bouteilles en premier lieu. Et sans toi, je n’aurais jamais trouvé les rôdeurs du désert et toutes ces pauvres femmes souffriraient encore. Je ne peux pas posséder l’or que je n’aurais jamais pu acquérir seul.
- D’accord, alors disons qu’il nous appartient à tous les deux. Nous voyageons ensemble pour le moment, alors ne nous interrogeons pas sur qui paie quoi, et quand nous nous séparerons, nous diviserons ce qui reste. Mero porte mes affaires même s’il n’est pas mon âne, il va de soi que je contribue à son entretien. »
Plus tard, au repas, Zunni s’installa près du grand prêtre et le prit à part sitôt qu’il jugea le moment opportun. Il pouvait se le permettre. Une discipline stricte n’étant pas une caractéristique de la religion semtrane, l’absence du grand prêtre lui-même n’avait rien de scandaleux.
Le jeune garçon du nord lui raconta son aventure dans les sous-sols du désert, l’avertissant avec insistance du caractère démoniaque du dieu de ce lieu. Il fut récompensé par l’incrédulité et la colère du prêtre; si la vente des bouteilles n’avait pas été négociée par Seng mais par lui, il les aurait confisquées sans les payer pour le punir de son blasphème, mais puisque l’or appartenait à sa compagne, il se contenterait de les expulser avant la nuit, sitôt que les convives se seraient dispersés – pour éviter le scandale.
Mero fut mécontent de devoir reprendre la route alors que l’heure tardive l’incitait à dormir, mais le trajet ne fut pas long : il s’agissait seulement de trouver un endroit propice où dresser le camp, ce qui ne fut pas compliqué. Zunni n’attachait plus l’animal désormais. Il était suffisamment bien dressé pour rester près de son maître de son propre gré. La tente ne fut pas montée : ils tendirent simplement une toile entre deux arbres pour se protéger des éléments, et suspendirent leurs hamacs sous ce toit. Les choses comestibles ou dispendieuses hissées hors d’atteinte des animaux et des voleurs, ils se gardèrent des moustiques en s’enroulant de couvertures et dormirent paisiblement.

Le réveil, contrairement au sommeil, fut brutal. Le vacarme de leurs bagages pillés par une main lourde les ramena à la conscience bien plus efficacement que la venue du matin. Zunni tira son couteau et approcha craintivement en constatant que le voleur n’était pas un simple malfaiteur mais une sorte de monstre, un démon mi-homme mi-singe, bien plus grand et massif que le garçon ne le serait jamais. Seule écart à l’animalité, il portait une ceinture dont la seule utilité était de soutenir le fourreau d’un sabre rouillé, et un médaillon d’argent mieux entretenu que son arme. Un cri le fit sursauter :
« Zunni! Non! Ne l’attaque pas! »
Il ne discuta pas de cet ordre. Si Seng savait quoi que ce soit du monstre, il préférait profiter de sa sagesse. Elle s’extirpa de son hamac et le rejoignit, à moitié vêtue.
« C’est un gorille, expliqua-t-elle, les plus grands des singes. Il fait trop froid pour eux au nord du désert, mais ils sont nombreux ici. Celui-là est un retraité, il a dû travailler toute sa vie dans l’armée. Ils sont malheureux quand ils retournent à la forêt, car les casernes sont plus confortables et la nourriture y est meilleure. Il cherche sans doute à manger, mais je te parie qu’il n’a pas oublié notre langage.
» Hé! Toi! Arrête de défaire nos bagages! Je peux t’engager, mais je ne te donnerai pas d’or si tu brises mes biens! »
Le grand animal s’arrêta et regarda les humains qui venaient de le déranger. Zunni douta qu’on puisse donner des ordres à une telle créature; en admettant qu’elle les comprenne, elle pourrait briser en deux ses maîtres à la première frustration. Il ne fut pourtant qu’à moitié surpris quand l’énorme singe se dirigea tranquillement vers eux et s’immobilisa devant Seng, s’inclinant brièvement pour lui faire comprendre qu’il l’écoutait.
« Nous allons à Senestonteco, et voyagerons sans cesse. Nous devrons traîner nos effets avec nous, et ainsi attirer les bandits. Il nous serait très utile de disposer d’un garde du corps. Je t’offre deux Rennegs, avec les primes habituelles. »
Le gorille leva la main ouverte, le geste qu’on lui avait enseigné pour dire qu’il comprenait et acceptait les ordres. Il ramassa ensuite un sac à bandoulière qu’il avait caché dans les herbes, prêt à reprendre la route immédiatement.
« Du calme, rit Seng. Nos couches ne sont pas encore ramassées, on ne part pas tout de suite! »
Il s’impatientait tandis que ses employeurs du jour pliaient bagage, mais s’intéressa davantage à leurs activités quand ils déballèrent de la nourriture, espérant être invité à leur table. Zunni fit un petit feu pour préparer des fèves, puis divisa le pain et le gâteau de fruits dont l’odeur convainquit Mero de se rapprocher malgré sa crainte de leur nouveau compagnon. Le garçon aussi oublia vite sa frayeur initiale : leur bestial gardien démontrait un comportement parfaitement civilisé, maintenant qu’il savait sa pitance assurée.
« Ce médaillon, dit soudainement la femme à la bête, c’est ta médaille de régiment? Ton nom y est gravé? »
Se gonflant d’orgueil, le singe lui présenta le disque d’argent brillant. Le polissage répété avait commencé à estomper certains détails des enluminures, mais les lettres étaient profondément taillées dans le métal et resteraient lisibles des années encore.
« Maïdi, régiment de Mitsen, cinq années de service, et si je ne me trompe pas, ces symboles sur le pourtour représentent les faits d’armes. Je ne sais pas les lire, mais il y en a un bon paquet! Nous avons de la chance, nous sommes tombés sur un guerrier d’expérience! »
Zunni commençait à comprendre la manière dont la femme s’adressait au gorille. Maïdi affichait la personnalité d’un enfant avide de compliments, tout le contraire de ce que laissaient croire ses traits démoniaques, et s’intéresser à lui était la meilleure manière de gagner sa loyauté.
Le trajet fut plus long que s’ils avaient voyagé sans leur nouveau garde, qui se fatiguait vite. Son corps massif était lourd même pour ses muscles puissants, et il s’arrêtait pour ramasser tous les fruits qu’il apercevait, les rations partagées ne pouvant en aucun cas le rassasier. À ces faiblesses, et à ses manières le reste du temps, on devinait que son espèce était souvent engagée dans l’armée uniquement pour son allure impressionnante, et ne devait pas apprécier de se retrouver en plein combat.
Seng confirma cette impression; les gorilles engagés par la garde de Senestonteco surveillaient des bâtiments stratégiques et maintenaient l’ordre pour autant qu’ils savaient reconnaître une infraction, mais la seule manière d’en faire des machines à tuer était de les droguer, ruse qui coûtait plus souvent qu’autrement la vie de leur commandant. Ils formaient pourtant de bons gardes du corps : même s’ils évitaient le combat, personne n’avait envie de s’y mesurer!
Bientôt malgré tout, ils longeaient les champs des banlieues de l’immense capitale. Ils allaient directement à la ville principale, où ils auraient accès aux registres. Le registre blanc, où s’inscrivaient les citoyens, et les autres, qui avaient fait perdre sa bonne humeur à Zunni. Seng avait dû lui expliquer la signification du mot «esclave,» oubliée au nord du désert.
Tanja pouvait aussi bien se trouver dans le registre vert, celui des esclaves qui se sont eux-mêmes vendus pour un certain temps, comme seule issue à une faillite, le registre rouge, celui des prisonniers et des forçats, qui s’y retrouvent par la décision d’un tribunal, ou même le registre noir, celui des condamnés à une sentence pire que la mort, drogués jusqu’à en oublier leur nom et travaillant sans aucun égard pour leur santé jusqu’à s’effondrer sur place, souvent alors enterrés vivants pour ne pas avoir à les entretenir le temps de leur agonie. Il n’y avait hélas aucun registre des voyageurs, qui aurait été impossible à tenir, il ne trouverait sa sœur dans les registres que si elle avait loué une maison… ou s’il lui était arrivé malheur.

Il fut difficile de trouver une auberge. Beaucoup de tenanciers refusèrent l’entrée de Maïdi, une bête malpropre et incontrôlable selon eux. L’intéressé les menaça de grondements irrités à quelques reprises, comprenant parfaitement leurs insultes. Une femme à la peau très foncée finit par les accueillir dans leur établissement. L’énorme animal ne l’intimidait pas : au contraire, sa présence signifiait que ces clients achèteraient de la nourriture en grande quantité, sur laquelle elle ferait de gras profits. Bien que cupide, elle ne fut pas avare dans le service et s’assura que les voyageurs soient confortablement installés.
Dans leur chambre, ils trouvèrent un coffre au fond doublé d’une épaisse plaque de fer. Trop lourd pour être emporté, il ne s’ouvrait qu’avec une clef dont Zunni reçut l’unique copie. Une nécessité dans cette ville : si les voleurs parvenaient rarement à s’introduire dans les auberges, aucun client n’avait la certitude que l’incident ne surviendrait pas durant son séjour. Il y avait des lits, mais aussi des crochets pour les hamacs, plus confortables dans un monde où les paillasses ne tardaient jamais à se saturer de poux.
Ils découvrirent vite que l’auberge était particulièrement bien située, sous l’ombre des grandes tours, mais non privée de vent par elles. Même si elle correspondait à l’hiver, ici la saison sèche était la plus chaude. Puisqu’ils ne se chargeaient la plupart du temps que d’une poignée de pièces d’argent, Maïdi ne les suivit que lorsque l’envie lui en prenait, ils n’avaient pas besoin de sa protection. Autant il était fier de travailler à nouveau, autant il aimait aussi bien paresser dans le confort de l’auberge en compagnie d’une pile de fruits bien sucrés, alors il ne s’en plaignait pas.
Seng et Maïdi, saoûls.Seng trouva rapidement l’adresse de son fils aîné, tandis que son compagnon apprenait à se retrouver dans la tour des registres. Cent mille habitants, c’était beaucoup de papier! Il y avait des frais de consultation, payés à la journée, mais assez raisonnables tout de même. Elle s’absenta avec Mero pour visiter son premier enfant, laissant Zunni éplucher les papiers seul pour quelques jours.
Son retour secoua le matin d’un vacarme singulier. Maïdi, qui avait dormi tout l’après-midi précédent, s’était levé tôt, et elle s’était tenue avec lui un certain temps, racontant autant pour lui que pour elle-même ses retrouvailles heureuses. Le garçon allait bien, il ne vivait pas dans le luxe, mais apprenait superbement à être un homme, et travaillait vaillamment. Un rejeton dont être fier! Elle fêtait ça de grandes rasades d’eau de vie, partagée généreusement avec son confident du moment. Avant longtemps, la femme et le singe s’étaient permis de devenir complètement ivres et réveillèrent le voisinage par un duel amical très bruyant dans la rue devant l’auberge. Tous deux suffisamment habiles au sabre pour éviter de mutiler l’adversaire tout en tentant sauvagement de lui arracher son arme, ils n’en étaient pas moins complètement saouls, donc dangereux et dérangeants!
Il fut heureux qu’aucun accident tragique ne survienne, car parmi les badauds qui s’accumulaient à proximité, certains prenaient la joute pour un véritable combat, et se demandaient comment intervenir pour sauver cette faible femme! L’aubergiste surgit juste à temps pour éviter une terrible méprise : ouvrant la porte avec violence, elle leur hurla de cesser ces bêtises immédiatement, sous peine d’être expulsés de sous son toit. Elle maugréa le reste de la journée, affirmant que les hommes étaient suffisamment bêtes déjà sans enseigner leurs vices aux animaux.
L’incident profita pourtant à l’établissement : les curieux revinrent à plusieurs reprises dans l’espoir de voir les étranges combattants, et après leur départ, la propriétaire allait engager quelques artistes de la scène pour maintenir la réputation singulière si soudainement acquise. Dire que ce fut un succès phénoménal serait une exagération grotesque, mais ce ne fut pas une mauvaise idée.
Seng aida ensuite Zunni à fouiller les registres. Bien qu’elle n’ait pas retrouvé ses deux cadets dans la liste des citoyens libres, elle refusait de les rechercher dans les registres moins glorieux, trouvant absurde que des jeunes gens aussi honorables que ses enfants puissent s’y retrouver. Elle lui jeta un regard si rancunier quand il lui montra le nom de son plus jeune fils dans le registre vert qu’il n’osa pas lui dire un mot lorsqu’il découvrit celui de sa fille dans un épais volume à la couverture noire.

Tanja ne se trouvait nulle part. Le lendemain, il consulta la police sur les morts non identifiés. Heureusement, il y en avait peu, et aucune adolescente qui aurait pu être sa sœur. Il laissa évidemment son signalement, expliquant son origine et sa disparition. Sa quête pesa soudainement lourd sur ses épaules; si sa sœur n’était pas allée à Senestonteco, où la chercher ensuite? Le monde était si grand!
Il tenta l’expérience jamais très fructueuse de noyer sa peine dans le vin, mais n’y gagna qu’une nausée désagréable et un mauvais sommeil. Une seule chose parvint à le tirer de son désespoir, malgré toute la fatigue de sa longue marche : la voix tonnante et le caractère enflammé de Seng. Même sur une troupe comptant un singe et un âne, elle était l’individu le plus animal; non qu’il lui manquât quelque attribut du corps ou de l’esprit humain, mais elle évoquait davantage le tigre ou le taureau que la douceur de la femme. L’avoir pour mère ne devait pas être de tout repos! Bien des choses pouvaient mal tourner en sa présence, mais la dépression n’avait pas sa place à portée de sa voix : elle était bien assez solide pour deux.
Malgré la vengeance du vin qui lui torturait le crâne après son abus, Zunni dut bien se lever sous ses ordres, ne se sentant pas le courage de désobéir. Elle avait trouvé le fourbe qui s’engraissait à la sueur de son fils, et n’avait pas l’intention de laisser cette ignominie se poursuivre! Hors de question, pour elle, de le racheter; selon son point de vue, son asservissement s’était fait dans l’illégalité, bien qu’il ait été dûment enregistré. Elle ne voulait pas s’encombrer des procédures de la police, si le propriétaire terrien qui le gardait en son pouvoir ne le rendait pas de sa propre volonté, elle avait bien l’intention de lui faire partager le sort de Weisseid. Le jeune homme devina que la fille devait ressembler à la mère, dans cette famille : Seng devait à un miracle de ne pas encore se trouver sur le registre noir.

6 - Les enfants de Seng