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4 - Les fanatiques de Ladret | ||
L’arrivée aux Passeurs ne fut en fin de compte qu’une escale. Le terrain rocailleux était trop inhospitalier pour le traverser à pied, ils devaient poursuivre leur chemin sur les navettes auxquelles la ville devait son nom. Bien qu’entretenant un port de grandes dimensions, elle ne comptait pas beaucoup de pêcheurs. Sa richesse venait du minerais qui transitait obligatoirement par la Langufer, les montagnes interdisant les livraisons par le sol. Située à l’embouchure exacte du grand fleuve, elle accueillait aussi bien les barges qui descendaient les flots chargées de fer, de cuivre et même d’or que les grands vaisseaux qui porteraient ces richesses à tout le continent. Évidemment, elle touchait de grasses redevances sur chaque étape de l’échange. Et elle le méritait : qui d’autre que ses débardeurs experts aurait pu transvider la lourde cargaison aussi rapidement?
Les échafaudages des treuils et des grues qui aidaient à cette fantastique tâche traçaient le squelette de fantastiques tours, qui auraient semblé familières aux voyageurs Alluviens s’ils s’étaient aussi aventurés vers le sud, où les tours semtranes composaient un décor également irréel.
Isak négocia la remontée du fleuve, service dont le propriétaire avec lequel il faisait affaire avait l’habitude de tirer un bon prix. Pour ne pas empiéter sur la place de l’équipage, les neuf hommes et cinq chevaux ne pouvaient tous embarquer sur la même barge. Le prix des places atteignant vite un sommet exorbitant même pour un fils de seigneur, celui-ci finit par louer les deux embarcations, compromis tout de même malhonnête puisqu’elles devaient remonter, passagers ou pas.
Les Hellwalders et trois chevaux d’un côté, les Alluviens et les deux dernières montures de l’autre, ils voyagèrent dans un luxe bien moindre que précédemment. Aux Passeurs, on avait l’habitude d’imposer ses conditions et malgré le montant déboursé, l’équipage les traitait rudement, et même un cochon aurait refusé ce qui tenait lieu de repas. Ils durent insister pour qu’on donne à boire aux chevaux, alors qu’on naviguait sur de l’eau douce et qu’on ne risquait pas d’en manquer. Ils furent pratiquement jetés dehors en accostant à destination.
Les gens de Lubak, arrêt final de leurs compagnons de voyage et une étape aussi bonne qu’une autre dans leur propre périple, furent heureusement plus accueillants. Ils dînèrent à une petite auberge où ils durent mimer leur commande, n’y trouvant personne qui parlait leur langue, effort qui amusa grandement les tenanciers et patrons à la fois. Ils se virent offrir tournée après tournée de l’excellente bière de la région, et Moran, Ulard et Méder, qui n’en refusèrent pas une, furent bientôt ivres.
Ils laissèrent leurs chevaux devant l’établissement pour aller explorer les environs. Ils ne se rendirent pas loin. Voyant une barge remonter la rivière que l’agglomération longeait, ils retournèrent au port pour accueillir la seconde moitié de leur troupe. À entendre leurs invectives, les natifs de ce pays montagneux n’étaient pas plus satisfaits que les étrangers du service reçu. Après s’être enquis de leurs arrangements depuis leur arrivée, Gutscheint, l’interprète, leur annonça qu’ils étaient invités au castel Sareth, d’où se gouvernait cette ville et les terres avoisinantes. Acceptant avec reconnaissance, Isak les suivit après un détour pour récupérer les bêtes.
Voyant l’auberge où elles avaient été attachées, le résident du castel mentionné, avec lequel il partageait son nom, ne passa pas par le traducteur pour exprimer sa désapprobation, mimant le geste de se faire vomir tout en désignant la façade. Puisqu’ils y avaient mangé, les Alluviens craignirent avoir à en pâtir, jusqu’à ce que Gutscheint leur explique discrètement :
« Cette auberge n’est pas moins bonne qu’une autre. Sareth la déteste parce que le fils du patron a embrassé sa sœur. »
Moran, déjà passablement rude de caractère et ivre de surcroît, éclata d’un rire dont le jeune noble mentionné devina la cause. Il n’eut pas à comprendre ses mots pour deviner le reproche dans sa voix. Riant de plus belle, il s’excusa à sa manière :
« Gutscheint, dites-lui que je m’engage à n’user de mon charme irrésistible ni sur sa sœur, ni sur sa mère, mais que je n’y pourrai rien si, en me voyant, ce sont elles qui se lancent à ma poursuite! »
Sareth, d’abord choqué, finit par se joindre à l’hilarité générale. Avec les plaisanteries toutes plus osées les unes que les autres qui suivirent, il n’aurait pas pu faire autrement, et malgré ses aspirations à la pureté, Isak se prit à regretter que l’interprète ne parvienne pas à les traduire toutes.
L’héritier du castel fit entrer les voyageurs par une porte détournée et se chargea lui-même d’annoncer leur arrivée. Faire autrement aurait signifié une attente malvenue. Sitôt les présentations faites, il leur montra les suites des invités, regrettant qu’ils doivent s’y entasser, puisqu’il n’y avait pas suffisamment de places encore libres pour leur en assigner une à chacun. Vu la nécessité de plus de promiscuité à laquelle ils s’étaient habitués au long des dernières semaines, ils n’en furent pas mécontents. Ils avaient tout de même un lit chacun, amplement d’espace et toutes les commodités nécessaires, avoir quelqu’un à qui parler n’avait rien d’un inconvénient.
Sareth avait une grande famille. Moran retint un rire inconvenant en constatant qu’il avait en réalité plusieurs sœurs. L’aîné des garçons revenait d’un entraînement et n’avait pas encore changé de vêtements. À Hellwald, ce n’était pas par caprice que les fils de seigneur partaient se battre : c’était une condition sans laquelle leur héritage leur était interdit. Si aucun enfant ne pouvait s’engager au service militaire, le château, les terres et les titres étaient offerts à une autre famille plus valeureuse.
On leur fit les honneurs du château, et ce fut tard dans la nuit qu’ils se couchèrent enfin. Isak tarda un moment dans les couloirs avec Gutscheint, car de toute la troupe, les deux hommes étaient seuls à ne pas s’être saoulés. L’Hellwalder arrêta soudainement de parler, tendant l’oreille aux lamentations de deux servantes partageant quelque tâche nocturne tout en bavardant. Isak devinait à son expression que les rumeurs de son pays n’avaient pas leur légèreté habituelle.
« Le village de Ladret s’est monté une petite armée, expliqua-t-il, qui pratique le brigandage et pille les terres de Lubak. Ces femmes ne savent pas ce qu’ils veulent, mais ils se sont procurés des armes et des toges cachant leur figure, pour qu’on ne les reconnaisse pas. Elles ont peur car elles viennent de familles de paysans, qui vivent sur leur territoire de chasse. »
Le jeune noble, entendant ceci, se dit que c’était l’occasion idéale d’appliquer ses talents de combattant à une cause valeureuse. Il hâta le pas pour rattraper les bonnes femmes et leur fit signe de revenir. Elles répétèrent leur histoire, qui n’avait guère plus de détails à révéler qu’une liste de méfaits, une description vague des toges jaunes et noires des combattants maudits, et, chose importante, l’emplacement de Ladret.
« Et si, demain, nous allions voir de quoi il retourne? »
Le traducteur hocha la tête. Un problème dans son pays était un problème à régler de toute urgence!
Il était passé midi quand les gardes d’Alluvie se levèrent. La bière d’Hellwald n’était pas plus forte que le vin auquel ils étaient habitués, mais il leur semblait qu’elle épuisait davantage le corps le lendemain. Ils furent vite alertes, cependant, quand leur jeune seigneur annonça la menace qui planait sur les petites gens de Lubak. Voilà une chose qu’on ne pouvait laisser passer, et de plus, une fois cet ennemi vaincu, peut-être pourraient-ils enfin rentrer chez eux! La fin de l’été approchait et l’hiver n’était pas le temps des voyages, particulièrement pas en un pays où même la belle saison ne manquait pas de s’accompagner d’un vent frisquet que le soleil ne parvenait pas à combattre.
Isak et ses gardes s’équipèrent et passèrent récupérer leurs montures. Intrigués, les deux voyageurs hellwalders logés avec eux s’enquirent de leur destination, et résolurent de les accompagner. On n’alla pas quérir Sareth, qui était installé dans ses propres appartements, dans une autre aile du castel. Ils s’armaient pour l’éventualité d’un combat, mais ce trajet en était un de reconnaissance : on ne chargerait pas à sept une armée de cent hommes. Vu la mixité de la troupe, l’interprète dut bien les accompagner, mais ne possédant que le peu de notions de combat qui lui donnait une chance de se défendre contre quelque bandit, il resterait en retrait, s’approchant seulement ce qu’il faudrait pour s’assurer que les instructions des deux moitiés de l’équipée seraient intelligibles à leur destinataire.
Ils chevauchèrent une demi-heure environs, maintenant une cadence rapide, avant d’apercevoir le misérable village qui leur causait autant de soucis. Dans un renfoncement de la vallée de Langufer, il était à l’abri des éléments, mais n’en était pas pour autant plus fortuné. Les cabanes de bois rond laissaient passer le froid et la pluie entre leurs billots mal joints, les toits n’avaient pas été paillés depuis longtemps. Quelques parcelles pleines de mauvaises herbes produisaient quelques légumes, mais autrement rien ne s’opposait à la toute puissance de la pauvreté. On apercevait les habitants errant çà et là, traînant leur misère sur leurs épaules courbées sans se révolter contre elle.
« En voilà qui ont des raisons de vouloir voler, remarqua Lenis, mais il n’est pas acceptable de terrifier la populace. Allons leur parler, peut-être y a-t-il une solution. »
Ils durent descendre de cheval pour entreprendre de franchir la pente abrupte qui les séparait toujours de leur objectif. Leurs prétentions à la diplomatie durent bientôt être abandonnées : un à un, des guerriers en toge et cagoule sortaient des maisons et formaient une ligne hérissée de lances menaçantes et bardée de boucliers de bois. Ils n’avançaient pas, mais se tenaient résolument sur leur chemin. Vu la côte qu’il aurait fallu remonter, la fuite était plus risquée que le combat, même si les hommes en toge étaient au moins vingt. Leur cagoule obstruerait leur vision sans réellement les protéger, et leurs manches amples offriraient une prise facile pour les déséquilibrer : ils ne pouvaient être des guerriers vraiment redoutables. Dégainant leur épée, ils poursuivirent leur chemin, espérant toujours éviter un massacre inutile malgré tout.
Gutscheint hurla un mot, une salutation certainement. Silencieux, les fanatiques de Ladret l’ignorèrent, se positionnant lentement en vue du combat comme une armée de spectres matérialisés par erreur. Il lança plusieurs interrogations, toujours indéchiffrables pour les Alluviens, mais dont le sens général se devinait bien. Le ton changea, devint plus évident et manifeste : l’avertissement du combat qui menaçait leur survie s’ils s’entêtaient. Les deux nobles Hellvalders s’y mirent, et l’intention guerrière était plus claire que jamais dans leurs voix tonnantes.
Ce fut finalement dans le désordre que la charge eut lieu. Un mouvement trop brusque, sans doute, avait laissé croire à l’amorce d’un assaut, provoqué la réplique d’une partie de la troupe opposée, ce qui avait eu pour effet immédiat de lancer tous les combattants dans une mêlée incompatible à la discipline nécessaire à une bataille bien menée.
Isak faillit s’évanouir en tuant pour la première fois. Son adversaire maniait assez bien la lance, mais se déplaçait avec une lenteur pleine de maladresse, comme s’il avait eu un pied blessé. Il parvint à le déstabiliser en poussant contre son bouclier, puis lui enfonça son épée dans l’estomac. Le sang l’aspergea et la victime tomba en gémissant, se recroquevillant contre son supplice. Il se retourna pour faire face à l’adversaire suivant mais les pleurs de son ennemi lui firent oublier son courage de guerrier et il faillit défaillir; il avait transpercé un homme! La blessure était mortelle et dès qu’il eut repris ses moyens, il lui transperça le cœur pour mettre fin à sa souffrance.
Aucun des fanatiques n’était un véritable guerrier, cela devenait évident en même temps que leur nombre diminuait. Quelques hommes sortaient des cabanes en renfort, mais peu, ce n’était pas une grande force de combat. Moran, après s’être souillé les mains du sang de quelques-uns d’entre eux, se mit plutôt à leur frapper les bras du plat de son épée, brisant des poignets mais ne blessant pas sérieusement. Il lui semblait combattre des femmes ou des vieillards, et n’était pas à l’aise avec l’idée de leur massacre. Quoiqu’il en soit, il n’y avait là aucun champion qui aurait menacé un homme aussi fort que lui, tant qu’il surveillait bien leurs lances il pourrait les neutraliser sans les mutiler.
Moins robuste, Lenis dut tuer encore et encore, incapable de maîtriser les lanciers fous sans en venir à cette extrémité. Il profita cependant de la première accalmie pour se pencher sur un mourant éventré par sa main et lui arracher sa cagoule, avide de savoir qui pouvait bien se lancer vers la mort ainsi. Un seul coup d’œil au visage lui arracha un cri d’horreur.
« Retraite! Retraite! Fuyez tous! N’en tuez plus un! »
Hurlant et faisant de grands gestes, il attira l’attention de ses camarades et expliqua pour ceux qui ne virent pas, ou ne comprirent pas, l’épouvantable menace :
« Des lépreux! Nous nous sommes couverts de leur sang! »
Son message passé, il se mit à courir, s’agenouillant enfin sur le bord de la rivière où il se lava frénétiquement les bras. Il fut vite rejoint par ses camarades, puis par les Hellwalders. Seul Gutscheint ne s’était pas souillé, puisqu’il ne se battait pas, mais il semblait tout aussi terrifié que ses frères d’armes, brandissant son poignard en espérant contre toute logique que sa lame découragerait toute attaque. Par chance, les fanatiques ne les poursuivaient pas.
Méder, malgré son expérience et sa bravoure, pleurait comme un enfant. Quand Isak tenta de le rassurer, bien qu’il ne fut pas plus serein lui-même, il le repoussa brutalement en hurlant :
« Je ne peux plus rentrer chez moi! Nous devrons tout nous exiler pour ne pas infecter nos familles! Et tout ça à cause de ta folie! »
Ulard fut le premier à se jeter sur cette accusation, qui n’était pas sans fondement :
« C’est sa faute! Isak voulait montrer qu’il était un homme, il nous a tous damnés avec lui! Nous mourrons loin de tout ce que nous aimons pour son orgueil! »
Bientôt, les hommes oubliaient leur effroi, le sublimaient par le pouvoir de la colère. Leur jeune chef était responsable de ce malheur, il serait puni! Quelques minutes après avoir tué pour la première fois, Isak connut aussi la douleur d’un coup d’épée, qui lui fendit la chair du bras. Sa main laissa tomber sa propre arme, et il fut trop choqué pour réagir, même par un simple cri. L’assaut venait d’un Helwalder fou de rage, qui le fit suivre d’un coup d’estoc à la cuisse, puis d’une poussée qui le fit tomber dans la rivière, le tout trop rapidement pour que les autres hommes décident s’ils devaient le défendre ou le laisser assassiner. Il s’avéra que telle n’était pas l’intention de l’assaillant. Il s’expliqua à Gutscheint, qui n’eut pas de mal à communiquer le ressentiment de son compatriote :
« Si tu la soignes bien, cette blessure guérira complètement, mais tu ne pourras pas marcher avant l’hiver, et on ne voyage pas l’hiver en ce pays. L’an prochain, la lèpre marquera assez ton visage pour qu’aucune ville ne tolère ta venue, tu resteras ici et tu attendras misérablement la mort. »
Les hommes approuvèrent cette sentence cruelle, puis se préparèrent à partir. S’ils devaient mourir de cette maladie tant crainte, ce serait plus près de chez eux, et certainement pas dans un village aussi misérable. Tandis que les autres retrouvaient les armes qu’ils avaient éparpillées sur le champ de bataille maintenant déserté, Méder revint vers l’adolescent blessé et lui parla sans dureté.
« Tu as été la victime d’une grande malchance, compatit-il, mais tu aurais dû te renseigner sur ce village avant de mener un assaut. J’ai eu tort de m’imaginer que tu l’avais fait, alors que tu n’as aucune expérience, hélas ces détails n’effacent pas ton déshonneur. Ton père te reniera, il te tuera si tu reviens. Si tes forces tiennent jusque là, pars vers le nord au printemps, jusqu’aux mines de fer, puis va vers l’ouest. Tu trouveras la ville de Cétrie, d’où venait mon aïeul. Si rien n’a changé, elle abrite les sorciers impies les plus puissants qui soient. Ils ne connaissent pas le bon Dieu, mais ils guérissent n’importe quoi. Et voilà pour passer l’hiver. »
Il lui jeta un objet lourd, qui s’ouvrit en tombant et répandit son contenu parmi les pierres de la rivière, lente et peu profonde en cet endroit. Isak regarda ses alliés partir, puis entreprit de ramasser les pièces métalliques. Il les laissa retomber en sursautant de frayeur, incapable cependant de se relever si rapidement avec sa jambe blessée, quand un cadavre aussi sérieusement mutilé par la lèpre que par le coup d’épée qui avait mis fin à son calvaire flotta vers lui. Se ressaisissant, il le retint plutôt. Il était trop tard pour craindre la maladie, autant donner une chance à ce malheureux d’avoir une sépulture décente. Il repoussa le mort contre la rive avant de reprendre l’or, l’argent et le bronze qui étincelaient entre les galets, puis sortit de l’eau en boitant.
Il avait de quoi payer des ouvriers pour qu’ils construisent un bon abri et abattent du bois pour le chauffer, si eux n’avaient pas trop peur de l’infection pour travailler si près, mais après l’avoir vu diriger un tel massacre, les habitants de Ladret le laisseraient-ils rester parmi eux? La folie qui les avait poussés à mener cette campagne guerrière le leur permettrait-il?