Subumbrare Aestas
Par Dominique Théberge

 

3 - La croisade d'Isak

 


Silhouette

Le jeune noble transpirait dans sa lourde armure, ses mains tremblantes s’accrochant à son épée au pommeau richement ouvré. Indifférent à sa souffrance, un peintre esquissait ses traits sur une grande toile. Son père se moqua de son visage rougi par la chaleur et l’effort.
« Hé bien, ça veut partir en croisade et ça a du mal à poser pour un simple portrait! »
L’homme, de tout juste vingt ans, brandit l’épée dont le poids torturait les muscles de son bras.
« Père! La noblesse vient du cœur autant que de la naissance! Jamais je ne pourrai être votre héritier si je ne prouve pas ma valeur!
- J’ai hérité de la seigneurie de Levereault de mon père, doutes-tu de ma valeur?
- Vous avez prouvé la vôtre en apportant la paix et la prospérité à vos vassaux. Sous votre mécénat, les bardes de la région ont davantage répandu la foi en notre seul vrai dieu que tous les prêtres de la province. Votre œuvre vous appartient entière, je dois prendre une autre voie.
- En poursuivant mon œuvre, tu combattras bien mieux le mal qu’en allant l’affronter armé d’une épée trop lourde pour toi. Lorsque Dieu aura fait de cette terre la sienne, il chassera les démons que les prêcheurs païens n’ont jamais su bannir.
- Alors disons que je le ferai pour ma propre âme.
- Si tu crois que ce geste d’orgueil sauvera ton âme, soit, je te souhaite bonne chance, mais je t’avertis : si tu déshonore mon nom, tu n’entreras plus jamais dans ce château.
- Je m’excuse de vous interrompre, s’inséra le peintre, mais je ne puis faire mon travail dans ces conditions. Ce jeune homme devra cesser de bouger ou j’attendrai un moment plus propice à mon travail. »
Le seigneur de Levereault s’inclina ironiquement devant l’artiste et quitta la pièce. Lorsqu’il se fut éloigné, ce dernier parla à son modèle :
« Votre père dit vrai, votre quête n’est pas raisonnable, surtout en votre âge tendre. Votre éducation n’est même pas achevée. Cependant, j’ajouterai une nuance : vous portez une armure d’apparat que nul au monde n’utiliserait au combat. Ces ornements feront un beau portrait, mais ils pèsent bien trop lourd. Votre corps n’est pas moins robuste que celui de n’importe quel guerrier, vous ne manquez que d’expérience. Quant à votre épée, hé bien vous n’avez pas à la tenir pour poser, c’est votre visage qu’il est délicat de peindre. Détendez-vous, la colère vous enlaidit. »
Isak de Levereault s’efforça de se calmer pour permettre au peintre de faire son travail. Son conflit actuel avec son père ne l’empêchait pas de lui porter un grand respect, et si l’aristocrate vieillissant voulait un portrait de son fils dans le plein éclat de sa jeunesse, il aurait un tel portrait.

Malgré la réprobation qu’il ne cherchait pas à cacher, de Levereault ne souhaitait pas qu’il arrive malheur à son fils, aussi il descendit aux casernes sitôt la décision du jeune sot prise. Si abattre quelques bêtes terrorisant un village ou arrêter une petite troupe de bandits pouvait lui permettre de se sentir homme, il ne l’en empêcherait pas. Parmi ses gardes les plus estimés, il pourrait aisément composer une petite troupe que l’héritier pourrait commander. Ils lui seraient fidèles, et en même temps suffisamment sages pour savoir désobéir à un ordre qui ne serait pas raisonnable.

Le cheval ocre piaffa une seule fois, d’ennui, tandis qu’Isak le chargeait de ses bagages. Il avait dû grandement réduire son fardeau, découvrant qu’une seule monture n’en portait pas autant qu’il n’avait cru. Ne pas connaître encore son ennemi était une vraie malédiction. Il n’avait pas à s’affubler d’une armure complète qui l’aurait inutilement alourdi, mais selon le type de combat qui l’attendait, il aurait besoin d’une protection différente. On ne pouvait pas se tromper avec une cotte de mailles, décida-t-il, se gardant depuis la moquerie de son père de choisir les armes d’aspect le plus imposant. Il n’y ajouta pas moins un surcot aux couleurs vives, brodée avec nombre détails aux armoiries des de Levereault, un vêtement aussi somptueux que le permettait son usage militaire.
Il songea que, bien qu’il soit meilleur combattant au sol qu’à cheval, une attaque surprise pourrait le forcer à lutter de cette position, et que ses jambes seraient particulièrement exposées alors, des grèves furent donc la prochaine pièce de cuivre dont il consentit à s’alourdir. Avec un gantelet de cuir renforcé de tiges de fer et une cervellière de ce même matériel, il se jugea suffisamment bardé de métal pour arrêter la plupart des coups. Quant aux parties toujours exposées de son corps, comme sa nuque protégée par une simple épaisseur de cuir, son habileté serait seule à les défendre. Il n’était pas particulièrement fort, d’accord, mais avait reçu comme tout bon jeune noble une formation solide aux armes. Il battait même aisément son père à l’épée, à condition que le combat fut rapide, car il se fatiguait vite.
Il équilibra le contenu des musettes suspendues à la selle du cheval, pour éviter un inconfort qui aurait fatigué l’animal. Il y portait des vivres, ce qu’il lui fallait pour entretenir son équipement et son corps, une carte d’Alluvie, avec la grande seigneurie d’Anthrarque bordant son domaine, de quoi monter un camp rudimentaire et une bourse pleine d’or.
« Hé bien, fit une voix amusée derrière lui, vous êtes plus sage que votre père n’avait laissé entendre. »
Isak se retourna. Quatre hommes venaient d’entrer dans l’écurie, jugeant ses préparatifs avec une condescendance à peine déguisée.
« Je suis Méder le Cétrien, chef de la garde et confident du seigneur de Levereault. Vous devrez souffrir de ma présence, ainsi que celle de mes hommes, au cours de votre aventure. Je craignais avoir à vous dissuader de vous armer trop lourdement, mais il semble que vous avez pensé vous-même à l’échine de cette pauvre bête. Hé bien, quels sont vos plans?
- Je me dirigerai vers l’est. J’ai payé un serviteur pour qu’il me rapporte les rumeurs du peuple, et il semble que les forces du mal s’en prennent à nos terres en passant par Anthrarque.
- Alors vous n’avez pas besoin de ces couvertures. Vous trouverez toujours un paysan chez qui vous héberger. Contre un peu d’or, il sera ravi de votre présence.
- Mon voyage sera guidé par la poursuite du démon, et non par le confort de mes nuits. Si cela vous dérange, ne me suivez pas. »
Méder dérangea ses bagages pour vérifier leur contenu. « Bien, constata-t-il, il n’y manque rien d’essentiel et le temps est bon. Quand vous serez prêt à partir, nous le serons à vous suivre. »
Armes d'Isak de LevereaultLes gardes laissèrent le jeune homme mener l’expédition. C’était lui qui avait besoin de rassurer sa fierté ébranlée par l’approche de l’âge adulte et de ses inévitables incertitudes, ils ne lui voleraient pas ce privilège s’ils n’y étaient pas contraints. Ils ne parlèrent pas de la première heure de chevauchée, mais leur langue se délia sous l’effet de l’ennui et Isak eut droit aux ragots grossiers de la caserne.
Il faisait plutôt chaud et le cuir bouilli et le fer n’aidaient en rien à se rafraîchir. Isak remarqua que ses compagnons avaient préféré un simple bouclier rond à une armure, ne croyant visiblement pas en la possibilité d’un combat d’envergure autant qu’en la puissance du soleil. Peut-être aurait-il dû en faire autant, songea-t-il, mais il se sentait déjà nu tel qu’il était, jamais il n’avait livré de combats où il risquait de sérieuses blessures auparavant.
Ils traversèrent quelques champs et arrivèrent vite au bourg, où le fils du seigneur tenta de se renseigner directement. Ce n’était pas aussi facile qu’il n’avait semblé; les gens avaient tous entendu une version différente de l’histoire qui l’intéressait, et la mêlaient de commérages locaux totalement insipides. Plusieurs n’hésitant pas à pointer du doigt une étrange vieille ermite, il décida de visiter cette soi-disant sorcière.
Les gardes rirent secrètement de ce choix : que les simples gens accusent les excentriques de pactiser avec les forces obscures était une règle universelle. Ce n’était que drôle, tant qu’on ne les blâmait pas de quelque catastrophe pour les destiner au bûcher. Faisant un détour par le bois du Levraut, ils trouvèrent avant la tombée de la nuit la masure décrépie.
Ce n’était pas que la négligence d’une vieille insolite dévouée à la solitude, la misérable demeure était véritablement une ruine. Pourtant, des vêtements fraîchement lavés battaient à une corde, et des braises rougeoyaient sous une marmite. Mais entre les murs fracassés, les réparations ne tenaient certainement pas la pluie à l’écart. Perplexes, les hommes d’armes explorèrent les lieux.
La vieille les rejoignit vite, inquiète de leur présence. Elle n’osa pas parler la première, intimidée, mais s’enhardit une fois qu’Isak lui eut demandé si elle avait vu le démon décrit par les villageois.
« Des démons, ce n’est pas le grand bois qui en manque, rit-elle d’une vois étonnamment ferme pour son grand âge. Vous êtes bien aimable de ne pas commencer par me blâmer se sa présence cette fois. Hé bien oui, je l’ai vu. »
Illustrant son propos, elle désigna sa maison ravagée.
« C’était un fouillis de membres bizarres. Comme une petite femme ou un enfant qui se serait emmêlé dans un nid de serpents. Ses bras et ses jambes étaient bruns comme s’il s’était roulé dans la boue, mais c’était impossible car il sortait de la rivière Loumia, et ses tentacules étaient noirs. Il a dû nager depuis le pays du sud, parfois, quand la saison est bonne, des bateaux passent par la Loumia pour visiter le sud.
» Il est venu sans porter attention à moi. Il est arrivé du côté de ma maison qui n’a pas de porte, et au lieu de la contourner, il a arraché le mur. J’ai bien du mal à reconstruire, à mon âge… Il m’a volé mes prises de la journée. Heureusement que l’année est bonne, je peux m’en priver. Il m’a aussi pris mon manteau, et cela, je ne peux pas le remplacer aussi facilement. »
Les hommes examinèrent l’habitation. Ce n’était pas une construction d’une solidité exemplaire, mais un humain n’aurait pas pu en percer le mur à force de bras.
« Ma dame, nous en parlerons plus longuement ce soir, décréta Isak. Pour le moment, il est temps pour nous de trouver un endroit où dormir, et votre demeure conviendra parfaitement, sitôt réparée. Nous sommes cinq et votre maison n’est pas très grande, si vous avez les outils qui conviennent, nous devrions pouvoir achever le travail avant que le soleil n’abandonne cette forêt. »
L’ermite en resta sans voix. Les nobles se montraient parfois généreux, selon leurs humeurs imprévisibles, mais il était plutôt de coutume d’offrir quelques pièces d’argent, un vêtement ou leur simple bénédiction. S’abîmer les mains par les travaux ardus n’était pas dans leur nature, et les quatre gardes le montraient en tournant un visage aigre vers leur maître. Sans même oser un merci, elle leur montra le réduit où elle rangeait les outils.
Il n’y avait pas de quoi s’atteler tous aux mêmes tâches, donc ils durent s’organiser malgré la mauvaise volonté des soldats habitués aux besognes plus glorieuses. Méder ne permit pas à Isak d’abattre des arbres : pour un garçon encore frêle, il y avait de quoi se briser les reins! Le jeune s’en fut plutôt trier les planches brisées de la maison, voir lesquelles pourraient servir de nouveau. Lenis, un vétéran au bord de la retraite, s’accommodait bien de son sort et travaillait en chantonnant. En voyant l’habileté avec laquelle il équarrissait les troncs abattus par son commandant, on devinait qu’il avait déjà gagné sa vie de cet art rustique.
Ulard, un homme taciturne qui ne s’était pas encore laissé connaître du fils du seigneur, redressait des clous tordus et fabriquait des chevilles et des goujons à partir d’éclats de bois. Moran, un surhomme tout en muscles, creusa la terre et porta d’énormes pierres pour constituer des fondations rudimentaires. Lorsque vint le temps d’assembler le tout, il hissa aussi les planches en place.
La promesse fut tenue, et quand la noirceur vint enfin, murs et toits étaient entiers. Il faudrait encore pailler ou couvrir d’aisseaux ce dernier, mais la vieille savait faire ce genre de choses seule. Méder avait mal estimé la quantité de bois nécessaire et il en restait, alors ils érigèrent hâtivement un auvent rudimentaire où le surplus serait à l’abri de la pluie, pendant que la femme préparait suffisamment à manger pour eux tous.
Ils mangèrent le petit gibier capturé en abondance dans les bois, assaisonné d’herbes sauvages et agrémenté d’infusions épicées. Toujours installés autour du feu, ils écoutèrent tous les détails de la venue du démon. Elle n’avait pas remarqué la présence de cet objet lorsqu’il émergeait de la rivière, mais après qu’il se fut affublé de son manteau, il avait fixé à son col un bijou d’ivoire, grossièrement sculpté à l’image d’une dent de grand lézard, et où quelques symboles qu’elle ne savait pas lire se devinaient.
Ce devait être un artefact démoniaque, supposa Isak. Il avait lu que les démons offraient aux humains des objets de pouvoir afin qu’ils les emportent avec eux, pour s’y transporter en cas de besoin et ce, peu importe l’éloignement de l’artefact. Voilà sans doute pourquoi on disait les démons immortels : comment les tuer s’ils pouvaient s’incarner ailleurs sitôt détruits?
L’identité de leur hôtesse n’était pas moins intéressante. Elle affirmait n’être nulle autre que la belle Jena, dont l’histoire était contée aux enfants de toute la région depuis des décennies. C’était impossible, évidemment, mais à une personne de son âge, on pardonnait ces petites fantaisies. Jena, la blonde à la peau si claire, au corps fin et à la voix chantante, ne serait pas partie vivre seule dans les bois alors qu’elle pouvait épouser un homme aussi riche, noble et beau qu’elle le désirait, et ne se laissait certainement pas imaginer sous un visage édenté, couvert de rides, et un corps frêle et voûté. La belle Jena ne se serait pas cassé les ongles à tanner les fourrures de la venaison dont elle vivait, pour les échanger contre de maigres nécessités. Moran, sans penser mal faire, exprima son incrédulité.
« Oh, ricana-t-elle, je suppose qu’après cinquante années à vivre seule, la véritable Jena serait toujours aussi jeune? Je n’aurais pas cru que mon histoire deviendrait une légende, à mon grand dam. Comment revenir au bourg, maintenant que mon nom appartient à une créature mythique? On raconte même qu’un ange est venu me transporter jusqu’au ciel, pour y épouser quelque créature céleste! Quelle bêtise! Je vous dirai pourquoi j’ai fui, et j’espère bien que vous, un jeune noble, ne condamnerez pas une autre belle à se réfugier loin des regards!
» Je me suis amusée, adolescente, du désir dont j’étais l’objet. Qui n’en aurait pas été flatté? Je recevais des cadeaux de prétendants de toutes les castes, tous étaient courtois avec moi, et les femmes tentaient de devenir mes confidentes, pour attirer l’attention des prétendants que je refuserais. En mûrissant, mon visage ne devenait que plus irrésistible, et les marques d’admiration se faisaient de plus en plus insistantes. J’aurais peut-être évité tous mes malheurs en prenant mari tout de suite, mais j’étais si jeune, ce n’était encore qu’un jeu!
» Des garçons se mirent à se battre comme des chiens affamés devant un morceau de viande. Les vainqueurs s’imaginèrent que je leur devais mes attentions, en échange des honteuses rixes qu’ils avaient l’arrogance de livrer en mon nom. La peur fit bientôt partie de mes jours. Deux fois, on tenta de m’enlever.
» Vint le jour où le seigneur d’un domaine voisin répudia sa femme. On disait qu’elle était mêlé à quelque scandale, alors je ne le crus pas quand il me dit qu’il avait fait table rase pour moi. Il était bien trop vieux, de toutes manières. Ma propre légende dépeint Hérent le premier comme un romantique fou d’amour, mais je vous le dis, c’était un porc prêt à tout pour s’emparer d’un nouveau jouet, et la chair des femmes n’y échappait pas.
» Je lui refusai ma main, évidemment. Auriez-vous voulu partager vos draps avec un vieux verrat nauséabond? Pas contre tout l’or du monde! Mais ce fourbe s’en fut la demander à mon père, puisque je ne la cédais pas de mon gré. Quand je rentrai chez moi, il m’attendait dans ma propre chambre, s’amusant à parler à la tête de mon père, qu’il avait tranchée au terme d’un duel inégal. Mon frère, qui avait tenté de le défendre, agonisait sous la fenêtre, les tripes à l’air.
» Je me suis enfuie. Je suis revenue la nuit, chercher de mes affaires, et je me suis cachée dans les bois, suffisamment longtemps pour que les années effacent cette beauté maudite. Hélas, au terme de toutes ces saisons, les villageois me rejetèrent, et je ne me montre que lorsqu’il le faut. Je devrai bien vivre seule ici jusqu’à la fin de ma vie. »
Les hommes baissèrent le regard. Cette histoire ne pouvait être que la vérité. Qui n’avait jamais vu quelques soldats ivres poursuivre une jeune fille terrifiée, non pour la blesser, mais pour le plaisir de la courre, comme si les pucelles du petit peuple n’étaient qu’un gibier parmi d’autres. Ils n’auraient jamais cru, cependant, que ce jeu pouvait détruire la beauté dont il s’alimentait.
« Voilà une histoire navrante, murmura Moran. Isak, ne pourriez-vous pas la faire admettre au château, en réparation?
- Je ne sais pas si ça conviendra, répondit l’intéressé, mais je peux sans doute faire engager une servante de plus. Jena, vous devez être douée à bien des arts, pour avoir su vivre seule ainsi. Demain, quand le soleil sera levé, j’écrirai une lettre demandant à ce que vous soyez généreusement payée, pour les travaux que vous choisirez. Je ne peux pas vous rendre le bonheur qu’on vous a volé, mais il serait indigne de moi de vous laisser dépérir dans la misère. »
Le papier était une de ces petites choses que l’héritier n’avait pas songé à emmener, mais Méder y avait pensé. Il put donc honorer sa promesse, bien qu’il ne connaîtrait la décision de son père qu’à son retour. Ils se dirigeraient vers Anthrarque, ensuite. Les indications de la vieille Jena précisaient ce que les rumeurs du peuple laissaient flou; les démons y tenaient d’étranges activités qu’un bon croyant ne tolèrerait pas si près de sa demeure.

La prodigalité de l’été permettait de ne pas trop se soucier des chevaux : autant on s’assurait toujours de bien les traiter, autant ils trouvaient eux-mêmes une nourriture abondante et fraîche sur leur chemin. Les jours passaient paisiblement, se moquant des armes de guerre des cinq hommes. Leur ennemi était la fatigue, aussi voyageaient-ils moins d’heures par jour. Ils eurent à s’expliquer auprès des soldats d’Anthrarque, puisque leur insolite expédition étendait les couleurs de leur domaine en territoire étranger. Aucune question ne réclama le chant du fer pour réponse, par chance. Ici et là, il fallait se départir d’un peu d’or, mais un pot-de-vin n’avait rien d’une déclaration de guerre.
Sur cette seigneurie, contrairement à chez eux, ils trouvaient des compte-rendus foisonnants sur le voyage vers l’est du démon qu’ils poursuivaient. Le monstre interrogeait tous ceux qu’il croisait sur Hérent d’Anthrarque, n’hésitant pas à leur maintenir le visage des ses tentacules lorsqu’ils voulaient se détourner. Il avait fini par savoir que le seigneur de ce fief planifiait un voyage vers Hellwald, un royaume non seulement étranger aux de Levereault, mais entièrement hors des frontières d’Alluvie.
Le démon n’était guère doué à l’art de la discrétion. Croyant se faire répondre plus facilement, il n’avait pas hésité à étaler ses objectifs devant plusieurs victimes secouées par son insistance. Il n’avait, semblait-il, tué personne, et seulement modérément saccagé son chemin, volant ici et là nourriture et biens. Son nom était Umboro, il s’était longtemps contenté de vivre discrètement dans un coin reculé de la province. Il voyageait à la poursuite du seigneur d’Anthrarque, qui avait détruit sa demeure et l’avait forcé à l’exil. Vicieux comme tous les démons, il n’ourdissait pourtant pas de plan diabolique : son but se limitait à une simple vengeance.
Après une longue chevauchée le long d’une route poussiéreuse, Isak et ses compagnons perçurent une odeur bien singulière, inconnue des habitants de leur seigneurie à l’exception des plus grands voyageurs : celle de la mer. Le vent la poussant droit dans leur direction, ils ne virent pas son origine avant plusieurs heures encore.
Lorsque l’onde infinie se dévoila à leurs yeux, tandis qu’ils parvenaient au sommet d’une colline, ils s’arrêtèrent un moment. Sur tout l’horizon, l’étendue bleue scintillait sous le soleil, ininterrompue jusqu’à se perdre dans la distance. Son immensité était soulignée par le célèbre fort Machen, dont la renommée insistait sur la grandeur, mais qui paraissait minuscule, perché ainsi sur les rochers sculptés par la marée. Des bateaux semblaient immobiles dans le lointain.

Le monde connu

Ils se présentèrent enfin au fort. Celui-ci avait jadis appartenu à Hellwald, mais les guerres avaient maintes fois redessiné les frontières, avant de parvenir à un point d’équilibre permettant un certain calme. C’était en tout cas une situation favorable aux marchands et aux voyageurs, car trop de tension les aurait mis en danger en territoire ennemi.
Le capitaine qui assurait la permanence au fort les accueillit personnellement, s’amusant poliment des prétentions chevaleresques du jeune Isak. Hospitalier, il leur promit lit et couvert pour aussi longtemps qu’ils le désireraient, ce qui ne manquerait pas de signifier huit jours, jusqu’à la date où partirait un vaisseau militaire qui les déposerait volontiers aux Passeurs, à la limite actuelle d’Hellwald.
Les cinq hommes s’installèrent dans la même suite. C’était un fort, non un palais, mais le confort était bien suffisant, et supérieur à celui de leurs escales précédentes, dans les litières pleines de poux des paysans. Depuis les fenêtres, ils voyaient le petit village de l’Estuaire, là où accostaient les petits bateaux qui allaient et venaient, écumant la richesse de la mer. Le repas auquel ils furent conviés, peu après leur arrivée, pouvait d’ailleurs s’enorgueillir de cette manne : un seul saumon, un spécimen magnifique plus grand qu’un homme, suffit à rassasier les officiers du fort, les cinq Alluviens et quatre Hellwalders couverts de parures métalliques. Le poisson de mer valait mille fois les maigres bestioles pleines d’arêtes et d’épines des rivières de Levereault.
Comme accompagnements, hormis quelques légumes et les inévitables pain et vin, de singulières petites bouchées s’entassaient dans des bols. Ulard n’osa toucher aucun de ces plats inconnus, en particulier les petites bêtes frites qui ne ressemblaient à rien d’autre qu’à des chenilles enroulées sur elles-mêmes. Il fut quelque peu rassuré de savoir que les crevettes n’avaient rien de sales bestioles et qu’on les pêchait de la même manière que les poissons, mais il ne se risqua tout de même pas à les toucher. Sa réticence fut renforcée par Moran qui, plus téméraire, s’étouffa violemment sitôt qu’il y eut goûté. Méder l’accompagna hors de la salle à dîner, tandis qu’Ulard, oubliant ses inquiétudes culinaires, expliqua à l’hôte ébahi le départ soudain de son compagnon :
« Ne prenez pas offense, je vous en prie, du malaise de mon ami. Bien qu’il soit un des hommes les plus forts de tout le pays, Moran souffre d’une maladie bien singulière, qui affecte son sang, son estomac et peut-être d’autres organes. L’arôme de ces victuailles l’aura alléché, mais en réalité, il n’est pas sage pour lui de goûter ce qu’il ne connaît pas déjà. »
Le capitaine accepta ces explications, mais Ulard comme tous ses camarades dut s’astreindre à se servir un peu de tout ce qui se trouvait sur la table, de crainte d’insulter l’hospitalité par ailleurs excellente du fort. Méder revint un peu plus tard, annonçant que le malade se portait déjà mieux. Le lendemain, Moran était de nouveau sur ses pieds, mais fit preuve d’un peu plus de prudence.
Un Hellwalder, engagé comme interprète par les autres voyageurs du nord, parla longuement de son pays avec Isak et Méder au cours des jours qui suivirent. Sa passion pour les voyages et les peuples lointains ne portait pas ombrage à son amour inconditionnel pour sa terre natale. Au contraire, en vanter les merveilles à des étrangers semblait être sa plus grande joie. Isak l’engagea pour qu’il les accompagne, une fois que ses employeurs actuels n’auraient plus besoin de lui.
Le temps que leur bateau soit prêt à appareiller, ils avaient fraternisé avec les trois jeunes chevaliers de ce pays froid où ils se dirigeaient, fils de nobles tout comme leur propre chef, mais qui voyageaient pour des raisons un peu plus pragmatiques. Une fois descendus du navire, ils feraient un bout de chemin ensemble. Le trajet le long de la côte ne prendrait guère de temps, assura le commandant. Il pleuvait régulièrement, mais les tempêtes étaient rares, elle ne venaient que bien plus tard dans la saison. Bientôt, les hommes de Levereault perdirent la terre de vue pour la première fois de leur vie. Quand ils y reprendraient pied, ce ne serait que pour s’avancer sur un rivage inconnu, où les hommes ne comprendraient ni leur langue ni leurs coutumes.

4 - Les fanatiques de Ladret