|
|
||
2 - L'oasis | ||
Se faisant plus habile à monter la tente, Zunni put se permettre d’en retirer une toile pour mieux sceller la barrique. Si elle se renversait à nouveau, son contenu ne se répandrait pas. Il marcha toute la nuit, se félicitant d’avoir pris cette habitude avant d’entrer dans le désert : il dormait bien mieux le jour venu maintenant qu’il s’était fait à ce rythme.
Il fallut à partir de là quatre jours pour atteindre l’oasis bizarrement située au centre exact de l’étendue désolée. Nul ne tenta de le détrousser; en fait, il ne vit absolument personne avant de parvenir à Zetwal. Quelques maisons et échoppes étaient construites autour d’un point d’eau entouré de verdure, ainsi qu’un gîte qui méritait à peine le nom de dortoir mais dont il ne doutait pas qu’il coûtait les yeux de la tête.
Un vieil homme vint nonchalamment à sa rencontre, sans grand enthousiasme. Ces gens ne se souciaient-ils pas des pèlerins, de leur âme et, à défaut du reste, de leur or?
« Mon nom est Zunni, annonça-t-il. Je suis venu de Fikh-Othanie pour retrouver ma sœur, qui est partie sans avertir. Je crois qu’elle s’est dirigée vers le sud, puisque tous les enfants rêvent de cette région merveilleuse. Le sauriez-vous, si elle était passée par ici? »
Le vieillard hocha la tête, semblant un moment parfaitement indifférent à sa question, puis son regard s’éclaira et il répondit avec un lourd accent aggravé par un tic qui lui faisait passer la langue sur ses quelques dents restantes entre chaque phrase. « Ce temps ci de l’année, il n’y a presque personne qui vient. Pour sûr, qu’on s’en souviendrait, si une jeune fille était venue. Mais croyez-le ou non, il n’y en a pas eu une seule, pas depuis des mois. Pas une jeune, pas une vieille, pas une belle, pas une laide, pas une seule fille. Que des hommes et des garçons.
- Et… il y en a d’habitude?
- Bien entendu! Des gens de toutes les sortes viennent voir Senestonteco, c’est la plus grande ville du monde! Et Zetwal, c’est l’escale obligée. Qui voudrait passer une semaine dans la poussière sans s’arrêter un peu? Il y a deux sortes de personnes qui ne viennent pas ici : les trafiquants, et les morts, enfin, ceux qui n’ont pas pu nous trouver.
- Alors, vous croyez qu’elle pourrait être morte?
- Avec toute la désolation autour de nous, il faut y penser, mon garçon. »
Entre Othanie et Talie, Zunni n’avait pas remarqué de véritables différences dans le langage courant, mais cet étranger provenant du sud en était difficile à comprendre. Il ne tenait d’ailleurs pas à fournir l’effort de lui parler plus que nécessaire, et lui tourna le dos en marmonnant quelque chose d’inintelligible, désignant une construction douteuse de la main. Un cheval y était abrité. Concluant que c’était une invitation à y laisser son âne, il le détacha et l’y conduisit. Il viendrait vite s’occuper de lui, mais il tenait d’abord à interroger tout le monde.
Abandonnant son chariot entre deux cabanes qui le protégeraient du plus gros des éléments, il visita ce qui ressemblait à un commerce.
Les apparences ne le trompèrent pas. Dans la cabane de bois mal entretenue, une femme d’apparence banale trompait son ennui entre les pages d’un livre, installée à une table qui était la seule surface libre de marchandises. Il tenta un instant d’exercer son talent à la lecture encore incertain mais renonça sans parvenir à en déchiffrer le titre. Ce qui entourait la lectrice consistait en un fouillis de nourriture, tissus et outils, où on apercevait parfois une souris courant d’un monceau à l’autre. À part quelques mouches, par bonheur, il n’y avait guère d’insectes.
Il songea un instant à varier son ordinaire de viande séchée, de fruits séchés et de pain tout aussi sec, mais l’inventaire n’avait guère de fraîcheur dont se vanter lui non plus. Il y avait des arbres au dehors, peut-être y aurait-il des fruits, se dit-il en écartant l’idée d’acheter quoi que ce soit pour l’instant. La vendeuse prit le temps de finir sa page avant de lever les yeux vers lui,
« Vous voulez quelque chose, je suppose?
- Hé bien oui… Je cherche ma sœur, mais on dit qu’aucune femme ne passe plus par ici, je suppose que vous ne l’avez pas vue non plus.
- Les femmes ne traversent plus le désert, cracha-t-elle aigrement. Voilà des mois que je suis coincée ici, sans pouvoir rentrer chez moi! Qu’un couple quitte Talie ou Janda, et il n’arrive ici qu’un veuf! Le vieux Sinej croit que c’est une simple coïncidence, que ce n’est pas un très grand nombre puisque de toutes manières c’est la morte saison, mais je sais bien que si je quitte l’oasis, je disparaîtrai aussi.
- Alors ma sœur peut être avec ces femmes. Je dois les trouver! M’aiderez-vous?
- Quel garçon téméraire, il ne m’a même pas encore dit son nom et déjà il me demande de risquer ma vie pour lui! Tu crois que j’irai dans le désert pour attirer ces diables?
- Hé bien, mon nom est Zunni et je n’en attendais pas tant. En réalité, je pensais m’habiller en femme pour les tromper. Je ne suis pas encore trop grand pour faire illusion, je crois bien.
- Avec ton joli visage, tu tromperais bien les hommes, mais si ce sont des démons, et c’est ce que je crois, ils ne verront même pas tes vêtements. Ils sentent la chair, comme des animaux.
- Prêtez-moi alors vos vêtements, ils auront votre odeur.
- Petit effronté! s’exclama-t-elle en riant. Tu as peut-être bien assez de cran pour venir à bout d’un démon après tout. Je viens avec toi. Je ne mourrai pas de vieillesse dans ce trou, compte là-dessus. Repose-toi aujourd’hui, on partira demain. Prends ce qu’il te manque dans la boutique : si tu peux me sortir d’ici, je serai heureuse de les payer pour toi. »
Zunni la remercia chaleureusement et se dirigea vers la sortie. Il sursauta et se retourna quand elle l’interpella : « En passant, je m’appelle Seng. »
Le jeune voyageur dut avertir Sinej, qui s’improvisait palefrenier, de traiter son âne avec plus de considérations. Le vieux, pendant son absence, avait bien rempli un abreuvoir et offert une brassée de fourrage à la bête, mais il l’avait installée dans un coin malpropre de l’écurie, non loin de là où il entassait le fumier en attendant d’en disposer. Si le bâtiment avait été surpeuplé, il ne s’en serait pas offensé, mais plusieurs meilleures places étaient libres. Il ouvrit sa bourse et en contempla le contenu un moment. Il possédait une bonne somme, mais son voyage serait peut-être encore long et il ne pouvait pas se permettre beaucoup d’escales comme celle de Cia-Talie. Il en tira finalement deux pièces d’argent.
« Tenez, pour prendre soin de mon âne. Ce n’est pas une noble bête, mais c’est la seule que j’ai. »
Il fit l’inventaire de son chariot, puis décida de retourner à la boutique. Il lui fallait de la corde, et un pot pour la cuisson : s’il en avait eu un, il aurait pu préparer des fèves ou d’autres denrées durant son voyage. Après quelques jours, on maudissait la viande salée dure comme du cuir et cette horrible galette qui évoquait surtout la pierre une fois que la chaleur l’avait séchée, à force de n’avoir rien d’autre à manger.
Seng lui fit un accueil chaleureux et n’accepta qu’une pièce de bronze comme paiement, bien symbolique. Ils dînèrent ensemble – il y avait bien quelques fruits frais, finalement! – et elle lui offrit du vin, juste un peu, puisque c’était la première fois qu’il y goûtait. Ils se séparèrent enfin pour aller dormir chacun de son côté.
Quand ils partirent, le soir du lendemain, Zunni offrit à nouveau d’échanger leurs habits : peut-être les démons ressentaient-ils la présence d’une femme, mais de près, ils se fiaient à leurs yeux comme n’importe quelle créature de cette terre. Seng hurla presque de rire : « Toi en tout cas, tu n’as pas très bon œil! Comment pourrais-je me glisser dans tes vêtements? »
Elle souligna sa question d’une claque sur sa hanche grasse, élargie par les années et sans doute quelques enfants. Si lui aurait facilement pu passer pour une femme, elle n’avait absolument rien d’un jeune garçon. Il gardait cependant l’idée que si les démons voyaient trop clairement qu’il était un homme, ils ne se laisseraient pas approcher. Il emprunta donc un manteau qui le cacherait en partie.
Ils marchèrent une heure seulement avant de monter un campement. Ils s’étaient lourdement chargés pour avoir de quoi rester plusieurs jours si nécessaire et ne voulaient pas aller trop loin. De plus, si les démons étaient trop forts, trop de distance leur enlèverait toute chance de fuite. Zunni marcha de long en large jusqu’au milieu de la nuit, tandis que Seng regardait les étoiles. « Comme tu es fougueux, se moqua-t-elle, prêt à en venir aux poings contre ta propre impatience. On voit que tu n’as pas passé toute une saison à Zetwal. C’était un lieu saint avant de devenir une prison, l’image même de la paix. »
Il faillit se fâcher : sa sœur souffrait peut-être en cet instant même, rester là à attendre qu’un démon se présente avait de quoi éprouver les nerfs! Mais il repoussa cette émotion inutile. La femme disait vrai, son agitation ne lui vaudrait rien, sauf des muscles fatigués lorsque viendrait le temps de combattre. Il fouilla dans les paquets et en sortit la lame prise dans la boutique. Un peu plus longue et légère que la sienne, elle était surtout faite d’un métal de meilleure qualité, qui pouvait s’affiler au point de percer la chair d’un simple toucher. Seng aussi avait un poignard, mais elle ne croyait pas pouvoir blesser les ravisseurs. Si tant de femmes étaient disparues, ils devaient nécessairement être invulnérables aux coups qu’elles rendaient.
Lorsque vint le temps de dormir, ils se mirent d’accord sur les tours de garde. C’était un sujet d’inquiétude, car si l’ennemi possédait vraiment un envoûtement qui mettait les femmes à leur merci, il ne pourrait rien faire pour Seng s’ils venaient pendant son sommeil. Hélas, rien ne permettait de croire qu’il viendrait avant l’épuisement, s’il le garçon s’abstenait de dormir. Ce rythme ne donna pas un très bon repos, mais éventuellement, ils se trouvèrent à nouveau tous deux éveillés et raisonnablement dispos. Il tenta quelques exercices pour se délier les membres, mais bien vite la chaleur le calma, trop lourde pour une telle frénésie. Il s’assit finalement près de sa compagne d’aventure et ils parlèrent, lui de sa sœur, elle de ses enfants partis pour Senestonteco, l’immense capitale où ils recherchaient la richesse. Ils se plaignirent généreusement des autres occupants de l’oasis, les lâches qui n’avaient pas offert la moindre assistance contre le monstre qu’un enfant et une femme allaient affronter seuls. Sinej, cette racaille paresseuse et décrépie, était le moins veule du lot : étant si âgé, il avait une excuse pour se dérober sans perdre la face.
La nuit, Zunni et Seng furent particulièrement vigilants. Les créatures des ténèbres ne mériteraient pas ce surnom s’ils avaient préféré la lumière du jour, après tout… et ce préjugé les servit fort mal, car ce fut peu avant la chaleur de midi que quelque chose apparut à l’horizon. Ce n’était en tout cas pas quelque créature volante, qui fendait l’air à toute vitesse. Même lorsque la forme n’apparaissait que sous l’apparence d’un petit point ondulant dans l’air torride, on voyait clairement qu’elle se mouvait sans hâte, au pas d’un voyageur qui savait ménager ses forces.
Bientôt, l’apparition se précisa. Il s’agissait de deux hommes, marchant courbés, et accompagnés d’un grand animal qui tirait une boîte aux proportions sinistres, évoquant naturellement un cercueil. La bête était inconnue, mais ressemblait à un grand cheval. Quand ils furent plus clairement visibles, leur nature inhumaine le fut tout autant. Non qu’ils affichassent un aspect quelconque qui contredirait les lois de la nature telles qu’on les connaissait, mais ce qu’ils avaient de monstrueux se laissait vaguement deviner.
Leur manteau, jaune pour le plus grand, qui guidait la bête, et violet pour celui, courtaud, qui marchait à côté de la boîte, n’affichait sa couleur que sous les replis que leurs pas dérangeaient. Le reste était entièrement recouvert par le sable, comme si non seulement ils ne s’époussetaient jamais, mais ne s’asseyaient pas non plus, n’enlevaient jamais leur vêtement, et enfin ne faisaient rien d’autre que marcher d’un pas égal par tous les temps, tirant leur cercueil sur le sable, comme des machines. Leur bête n’était pas plus propre. Sa fourrure était saturée de poussière, son corps émacié et ses yeux morts. On ne voyait pas le visage des hommes, car leurs vêtements les cachaient entièrement, mais leurs silhouette évoquait deux pendus, qui se seraient mis à marcher sitôt libérés de leur corde.
Ils se dirigeaient droit sur eux, et pourtant ils ne levèrent pas la tête une seule fois, comme s’ils n’avaient pas besoin de les voir. Ils ne pouvaient être rien d’autre que des démons, c’était certain!
Ils n’étaient pas arrivés lorsque Seng se leva et marcha à leur rencontre. Ils avaient bien un sortilège qui charmait les femmes, comprit-il vite en voyant son regard fixe et sa démarche semblable à la leur tandis qu’elle se dirigeait vers eux, son poignard inutile pendant au bout de son bras sans qu’elle puisse songer à le brandir.
Tenter de l’arrêter ne servirait à rien, se disait-il : si des hommes étaient arrivés éplorés à l’oasis après n’avoir rien pu faire pour sauver leur épouse, les monstres devaient savoir les forcer à lâcher prise. Il marcha donc vers eux du même pas qu’elle, espérant que leurs sens n’étaient pas trop aiguisés pour sa ruse. Il ne se hâta que le peu qu’il fallait pour arriver à leur hauteur avant elle. Les démons ne firent pas les difficiles; le plus petit, toujours en position près du coffre de bois, en souleva le couvercle. Il s’y installa tandis que Seng attendait derrière lui comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. La grande planche redescendit, l’enfermant dans la noirceur.
Le cercueil était à moitié plein de sel, découvrit-il en léchant la poudre fine qui se déposait sur ses lèvres, et ses forces ne suffisaient pas à bouger son couvercle. Alarmé, il démêla ses vêtements pour atteindre son poignard. Il lui faudrait le garder à la main pour le moment où on ouvrirait la boîte, car il ne pourrait pas en sortir furtivement. Peut-être devrait-il même tailler le bois pour s’échapper. La sinistre équipe se remit en marche, et il attendit longtemps, les oreilles pleines du frottement du sable contre le bois.
Bien qu’il fit de son mieux pour ne pas perdre la notion du temps, il n’avait en réalité aucune idée de la durée de son emprisonnement. Tout ce qu’il savait, c’était que le sel et la chaleur s’emparaient de l’eau de son corps et que la soif devenait insupportable. Il résista, espérant encore que les créatures finiraient par le faire sortir, mais la douleur excéda finalement sa discipline et il commença à racler le bois du bon acier de sa lame. Une fois entamé, le bois se révéla étrangement humide, comme s’il était encore plein de sève après une éternité à traîner dans le sable sous un soleil cruel. Il se garda bien, malgré son besoin urgent, de porter les gouttes tièdes à sa bouche. Son intuition lui disait que le liquide ne pouvait être qu’un poison.
Le temps ne finissait pas de s’allonger. Ses lèvres refusaient de se fermer entièrement, trop desséchées pour garder leur souplesse, quant à ses yeux, c’est à s’ouvrir qu’ils se refusaient. Chaque ouverture de son corps était comme une plaie vive, brûlée par le sel. Ses mains avaient laissé tomber le poignard, trop faibles pour se serrer désormais. Il ne pouvait plus que respirer, échanger ses dernières gouttes d’eau contre des bouffées d’air toujours plus sec. Quelle idée avait-il eu, de venir ici? Comment avait-il pu se croire à la hauteur d’un démon?
À la limite de l’inconscience, il faillit ne pas sentir un frétillement près de ses pieds. Quelque chose était enfermé avec lui dans cette tombe mobile, et elle ne devait pas y être par accident.
C’était froid, malgré la chaleur insupportable, long comme un serpent et muni de multiples pattes. Une sorte de mille-pattes gigantesque, enfin c’est ainsi qu’il se l’imaginait. Il tenta de la repousser à coups de pieds, mais gêné par l’exiguïté de sa prison et sa faiblesse mortelle, il ne put l’empêcher de s’infiltrer dans sa chausse, remontant le long de sa jambe. La bête immonde piétina son sexe, puis poursuivit sa remontée le long de son ventre, explorant sa chair meurtrie. Elle ressortit enfin de ses vêtements par le col, et s’attaqua à son visage. Ses mains trop maladroites ne parvenaient pas à la saisir malgré sa lenteur.
Le mille-pattes l’éraflait de ses nombreuses griffes, mais ne semblait pas déterminer à le blesser : il cherchait quelque chose. Il tenta de serrer les dents quand il s’approcha de sa bouche, mais son nez était obstrué par le sang libéré par sa gorge desséchée, et il dut écarter les mâchoires pour respirer. La bestiole s’engouffra immédiatement dans l’ouverture. Incapable de l’en empêcher, Zunni la mordit aussi fort qu’il le put, faisant gicler ses humeurs fétides et broyant sa carapace visqueuse. Elle se convulsa, puis cessa de bouger. Le cercueil aussi s’immobilisa immédiatement.
Sans savoir s’il était toxique, l’enfant but le sang qui coulait toujours. Son goût était désagréable mais il avait tant besoin d’eau! Rassemblant son courage, il retrouva son poignard. Les sons émis par ses ravisseurs lui parvenaient faiblement, ils étaient toujours là, et peut-être prêts à le punir pour la mort de leur agent. Il se tassa contre un des côtés, espérant que ce serait celui par lequel on ouvrirait, ce serait sa seule chance de frapper.
La lumière traversa ses paupières. Toujours aveuglé, il frappa aussi vivement qu’il le put. Seul un faible son inarticulé émergea de sa gorge lorsqu’il voulut maudire sa malchance, sentant son poignet retenu par une poigne de fer. Sa main s’ouvrit et son arme tomba trop loin pour tout espoir de la récupérer. Il devrait subir la suite sans moyen de résister.
On le tira hors de cette boîte maudite. Il échappait au sel pour se trouver sous les rayons brûlant, quelle chance! L’esprit accaparé par l’idée de sa mort, il ne put en croire ses oreilles lorsqu’une voix parfaitement familière se fit entendre : « Oh! Mon Dieu! Mais qu’est-ce qu’ils t’ont fait? Ton visage… c’est horrible! N’aie pas peur, tu es sauvé maintenant. »
Pour l’instant, il ne se souciait pas de l’allure de son visage. Toute son âme se dévouait à l’embout de la gourde que la femme pressait contre ses lèvres craquelées. S’étouffant plusieurs fois, il but avidement jusqu’à ce qu’elle lui retire ce présent.
« Si tu bois plus maintenant, tu vomiras, et ce sera perdu. Laisse-moi te nettoyer la figure, ce sel te dévore. »
Il perdit conscience tandis que la femme s’occupait de lui. Quand il s’éveilla, il crut être à nouveau prisonnier : étendu sur une surface dure, on le traînait lentement sur le sable. Avec un cri de frayeur, il leva les bras pour ne rencontrer aucun obstacle. Ses yeux pouvaient enfin s’ouvrir, bien qu’il ne voie pas bien. Il faisait toujours jour, et du cercueil qui l’avait retenu seul le couvercle demeurait. Seng l’y avait installé sous une couverture et le tirait à l’aide d’une corde, comme le grand animal des démons un peu plus tôt.
Se forçant à mouvoir sa langue encore douloureusement sèche, il la héla : « Hé! Ne t’épuise pas, ça ne vaudra rien si nous mourons tous les deux! »
Elle lâcha la corde et revint le voir, lui offrant encore un peu d’eau, ce qu’il n’avait pas la force de refuser. « Les démons t’ont emporté près d’une falaise, je m’arrêterai une fois sous son ombre. »
La chance tourna enfin et, en approchant les rochers, la femme grasse repéra une caverne. Assurément, il y ferait frais. Elle y porta donc son patient. Une fois reposée, elle l’examina à nouveau, puis raconta son trajet :
« J’ai repris mes sens alors que les démons refermaient la boîte. Je t’ai entendu bouger et j’ai su que tu y avais pris ma place. Malheureusement, leur envoûtement fonctionnait encore, et ils m’ont fait marcher vers le camp, pour que j’oublie de les suivre. Mais une fois éloignés, leur magie ne valait plus rien, alors j’ai ramassé une couverture et deux gourdes et je les ai suivis.
» Je devais rester loin, car dès que j’approchais leur pouvoir me faisait retourner vers le camp. Ils ont marché longtemps, mais toujours en ligne droite, le chemin sera facile à retrouver. Et tout près d’ici, ils sont tombés, soudainement. J’ai approché lentement, pour ne pas être ensorcelée à nouveau, et j’ai ouvert le cercueil. Si tu avais vu ton visage, c’était celui d’un mort! Avec ce qu’il te faudra pour te remettre sur pied, il nous restera bien peu d’eau, mais on pourra atteindre le camp sains et saufs, j’en suis sûre. »
Zunni parvint à s’asseoir. Parler lui était moins difficile mais demandait toujours un effort.
« Je commence à comprendre pourquoi les démons enlèvent des femmes. Quand j’ai été trop faible pour me défendre, ils ont lâché une horrible créature dans le cercueil. Tu en as peut-être vu la carcasse. Elle a parcouru tout mon corps avant de tenter d’entrer par ma bouche. Il lui fallait le ventre d’une femme, mais elle n’a rien trouvé de tel avec moi. Malheureusement pour elle, la seule ouverture qu’elle a trouvée avait des dents. Quand je l’ai mordue à mort, tout s’est arrêté de bouger. Je crois que les démons sont tombés à ce moment. »
Se remémorant son séjour dans le lugubre moyen de transport, il se souvint du liquide suintant du bois qui lui avait semblé si malsain; n’était-il pas installé sur le couvercle d’où il provenait? Dégoûté, il se hâta de s’en écarter, trop alarmé soudainement pour penser qu’il en aurait été déplacé plus vite s’il l’avait demandé à la femme, plutôt que ramper plus maladroitement qu’un bébé.
« Il y avait ce liquide, expliqua-t-il à la femme surprise, un poison, certainement. Ça venait du bois. Je crois qu’une personne envoûtée aurait été poussée à le boire, mais même avec toute la soif du monde, il était trop odieux pour y songer sérieusement. Y en avait-il encore sur la planche quand tu m’y as mis? »
Elle nia avoir remarqué quoi que ce soit, se tut un moment, pensive, et s’approcha enfin pour soulever le couvercle. Le retournant d’un seul geste, elle révéla ce qui avait été sa surface intérieure, toute luisante d’huile.
« Les cadavres des hommes au manteau poussiéreux étaient aussi huileux, commenta-t-elle. C’était des momies desséchées, mais saturées d’huile. Je crois que c’est l’outil du démon. Il remplace l’eau et le sang par son propre fluide pour complètement posséder un corps. J’espère qu’ils sont vraiment morts, les pauvres, et que cette horrible drogue ne les obligera pas à se relever à nouveau. Attends-moi, je vais jeter cette planche loin d’ici. »
Zunni dormit beaucoup, tout le long de la journée qui suivit. La fraîcheur de la caverne leur permit de rester plus longtemps que le désert n’aurait autorisé. Pendant son sommeil, Seng s’enfonça dans la galerie dans l’espoir d’y trouver un ruisseau. Elle n’avait rien apporté qui puisse constituer une torche, mais en s’assurant de toujours garder la main sur la paroi, elle ne craignait pas de se perdre.
Après avoir descendu bien loin sous le monde des vivants, elle entendit finalement la musique lente des gouttes d’eau sur la pierre. S’avançant dans une large chambre, elle déposa son manteau à son entrée pour ne pas risquer de se tromper de tunnel en ressortant et abandonna le mur qui l’avait guidée. Se dirigeant vers le son, elle rencontra après quelques dizaines de pas seulement une surface moite. Pas seulement moite; légèrement souple comme du cuir grossier, rêche et plissée, et tiède aussi.
Le souterrain, à cette profondeur, n’avait plus rien de la chaleur extérieure. Son mur mouillé, pourtant, avait oublié d’être froid. Une seule chose à sa connaissance pouvait être aussi visqueuse et toujours tiède à la fois; de l’huile. Puisque ses mains en étaient déjà souillées, elle se fit violence pour tâter la surface qu’elle avait rencontrée. Sans surprise, elle découvrit un corps humain squelettique, la chair momifiée resserrée autour des os, putréfié, le ventre ouvert grouillant de mille-pattes monstrueux, et pourtant vivant à son horrible manière. L’huile s’écoulait goutte à goutte de la matrice déchirée de ce qui avait été une femme, s’accumulant sur un piédestal de pierre creusée où elle se tenait debout.
Elle ignorait le but final de toutes ces violations, mais chaque étape lui semblait plus horrible que la précédente. Ce qui en résultait devait être franchement monstrueux. Elle battit en retraite, longeant la paroi jusqu’à retrouver son manteau, qu’elle s’abstint de ramasser : elle ne toucherait rien avant d’avoir lavé ses mains. Elle dut pourtant laisser une traînée de cette huile abominable sur le mur qu’elle longeait, car il ne faisait pas moins noir que précédemment.
Arrivée à l’entrée de la caverne, elle réveilla Zunni et lui demanda de lui tailler un morceau d’étoffe, qu’il prit à partir de son propre vêtement déjà déchiré. Elle s’essuya les mains avec soin, puis le jeta dehors. Elle lui expliqua enfin ce qu’elle avait trouvé au fond de la caverne.
Il ne tarda pas à se remettre sur ses pieds, tremblant encore de faiblesse.
« Nous ne pouvons pas tarder ici avec cet antre démoniaque sous nos pieds, mais nous ne pouvons certainement pas partir sans tenter de le détruire. Maudite ou pas, l’huile brûle, mettons le feu à cet endroit! »
Marchant lentement de long en large, il se délia les muscles et parvint bientôt à maintenir une démarche souple, bien que faible. Il sortit de la caverne et Seng l’entendit frapper le bois souillé du couvercle à l’aide d’une grosse pierre. Il rentra en nage, mais tenant fièrement deux longs éclats luisants d’huile : leurs torches.
Ils refirent la route parcourue par la femme. Ce ne fut pas difficile, car il apparaissait que les parois étaient couvertes d’une étrange poussière verdâtre que ses doigts avaient fait tomber sur leur passage. C’était une bonne chose puisque le tunnel tortueux ne permettait pas de s’orienter aisément. Fait inquiétant, il n’y avait de sable que près des murs, signifiant que le passage était régulièrement emprunté.
Le chemin dura davantage qu’il n’avait initialement semblé à l’habitante de l’oasis, mais elle revit finalement son manteau abandonné sur le sol. Elle le reprit et l’endossa avec hâte, ne souhaitant pas ralentir leur petite expédition. La chambre se révélait plus petite qu’elle n’avait paru, maintenant éclairée, et peu impressionnante. Un simple tunnel plus large que celui qu’ils venaient de quitter. Le seul point remarquable était la présence de ces cadavres vivants dont le ventre suintait l’huile sans arrêt, autrement, l’endroit était d’une banalité absolue.
Zunni s’attarda devant l’abomination décrite, une horreur bien pire que toutes les perversions de l’imagination. Seng aussi sursauta d’épouvante en voyant ce que ses mains n’avaient pas remarqué. La femme sacrifiée n’avait pas tout de l’apparence de la mort; son regard révélait l’âme toujours prisonnière de cette carcasse immonde. Les suivant des yeux, elle les détournait lorsqu’ils approchaient trop leurs torches, puisqu’elle n’avait connu que les ténèbres depuis un temps indéterminé.
Elle ne se restait pas debout d’elle-même, mais était transpercée de plusieurs crochets la suspendant au plafond, et là où les chaînes lui en laissaient le loisir, elle bougeait avec une lenteur extrême, de gestes qui se seraient rebellés contre ses liens s’ils avaient été nourris par une force vitale plus vigoureuse. Les mille-pattes démoniaques, s’ils avaient fait leur nid de son ventre, ne s’étaient pas gênés à creuser des tunnels dans sa chair, ouvrant mille blessures horribles où ils grouillaient comme la vermine qu’ils étaient.
Et le comble de toutes les horreurs : au moins dix femmes se trouvaient dans ce souterrain obscur. Arrivés au fond de la chambre, ils y trouvèrent un nouveau tunnel, dont les premiers mètres avaient été taillés dans la roche avant de rejoindre une galerie naturelle. Dans les deux directions, ils trouvèrent une chambre semblable à la précédente, et tout aussi remplie de sacrifiées révoltantes. Celle de droite ne menait pas à d’autres galeries, ils l’embrasèrent tout de suite. Les pauvres créatures les regardaient droit dans les yeux tandis qu’elles commençaient à brûler, mais comment savoir si c’était avec reconnaissance ou avec haine?
Le dédale se poursuivait encore loin, et si ce n’était du sentiment de révulsion le plus absolu devant cette terrible manifestation du monde surnaturel qui lui engourdissait l’esprit, Zunni aurait certainement supplié qu’on arrête de marcher un moment. Ils mettaient le feu à toutes les chambres qui se révélaient être des culs de sac. Tous ces brasiers les empêchaient d’y retourner par mégarde.
Ce à quoi ils parvirent enfin ne fut pas le fond de la caverne mais une autre sortie. La lumière du jour se faisait voir non loin devant eux. Seng étant trop lourde pour les acrobaties, Zunni escalada les parois partout où il lui semblait possible de trouver un passage. Ce trou vers la surface était hélas trop haut pour y parvenir directement. Finalement, il trouva un passage tortueux qui ne menait pas au trou lui-même, mais à un orifice plus modeste. À sa grande surprise, il ne se trouva pas sous les feux du soleil, mais dans une petite cabane désordonnée. Cherchant un moment, il trouva une corde avec laquelle il pourrait aider sa compagne trop massive pour son étroite voie de retraite à se hisser vers le trou aperçu en premier. Il redescendit pour l’avertir de ce plan.
Sa compagne n’avait pas attendu là où il l’avait quittée, mais s’était plutôt placée directement sous le grand trou, y fixant le regard avec une expression étrange. Un autre sortilège? Non. Il vit la raison de sa stupéfaction sitôt qu’il s’en approcha lui aussi.
La lumière entrait filtrée par une grande masse d’eau. Une gigantesque goutte pendait du plafond, semblable à ce que devait voir un insecte devant une goutte de rosée. Une membrane veinée de noir retenait le fluide. Cette bizarrerie ne pouvait être qu’encore une manifestation démoniaque.
« Retournons à la première chambre, suggéra Seng, et brûlons tout à partir de là. Nous sortirons ensuite par ici. Si nous brisons cette enveloppe en premier, les tunnels seront peut-être inondés, et nous ne pourrons pas compléter notre besogne. »
L’idée n’était pas sans risque, mais après une courte discussion, ils convinrent que c’était la meilleure qu’ils pourraient trouver. Ce fut donc ainsi qu’ils procédèrent. La tâche fut pénible, surtout pour le cœur : certaines des victimes étaient visiblement récentes et gesticulaient davantage, gémissant de douleur tandis que les flammes les dévoraient. Il n’existait hélas aucun moyen de les épargner, leur corps appartenait au démon. Seul le mystérieux royaume des morts pouvait encore leur offrir la liberté.
Toutes les chambres, leurs prisonnières et leur huile détruites, ils revinrent à la grosse goutte translucide. Seng se mit à l’abri dans un repli de la roche, un bout de la corde nouée à sa taille et l’autre à celle de son jeune ami, et s’y tenait fermement. Si le garçon était emporté lorsque l’eau tomberait, elle serait suffisamment forte pour le retenir. Il n’hésita pas. Sitôt qu’il vit qu’elle avait trouvé une prise solide, il enfonça sa lame dans la membrane gélatineuse et la déchira d’un geste ample. Aussitôt, il fut entièrement trempé et ne put rester sur ses pieds sous la vigueur de l’onde, recevant cette douche brutale au sol, incapable de se relever.
Quand le torrent se calma et menaça de se tarir, Seng se hâta d’y remplir la gourde qui était vide : elle ignorait si cette eau était bonne, mais elle était fraîche et claire, et il serait plus facile de la jeter plus tard que la récupérer si on la laissait s’écouler entre les pierres.
La membrane déchirée frémissait. C’était un organisme vivant, qui souffrait de sa blessure. Elle se contracta et, spasme après spasme, se rassembla en une forme massive. Se soulevant sur des pattes qu’elle ne possédait pas un instant auparavant, une araignée géante fit face à ses profanateurs. La femme hurla :
« C’est Nilla, la déesse de la vie! »
L’Othanien ne se laissa pas ébranler par cet éclat de foi sud-semtrane et repoussa la créature qui cherchait à le blesser, lui tranchant les pattes avec son couteau. Vaincue, la divinité recula dans son sanctuaire ravagé. Inutile de la poursuivre, on ne peut pas tuer un démon.
Reprenant le passage étroit et sortant cette fois du modeste abri où il débouchait, Zunni eut la surprise de se découvrir de retour à Zetwal. Les habitants de l’oasis s’attroupaient autour du lac asséché. Hé bien, il savait au moins que l’eau était bonne à boire : c’est ce que consommaient ces gens depuis des mois.
Il attacha le bout de la corde à un dattier et lança le reste dans le trou obscur auquel lui-même venait d’échapper. Vite, elle se tendit sous la traction de la grosse femme qui s’y était liée. Ni elle-même, ni lui, n’avait la force de la hisser de ses seuls bras hors du trou, il appela donc un jeune homme qui le regardait curieusement. L’inconnu, fidèle à ce qu’il savait des occupants de Zetwal, prétendit ne pas comprendre sa langue dès qu’il eut compris qu’un travail ardu l’attendait.
Exaspéré, Zunni lui accorda un cours instantané sur les insultes en vogue au nord de Semtra et partit vers l’écurie. Par miracle, ce vieux bougre de Sinej avait bien traité son âne cette fois et l’animal était heureux de l’occasion de se dégourdir les pattes. Hisser une personne hors d’un trou n’était pas une tâche difficile pour une bête de son espèce. Leur effort passa étrangement inaperçu, sans doute parce que les gens croyaient qu’ils étaient descendus pour voir ce qui était arrivé à l’eau. D’ailleurs, sitôt Seng détachée, quelqu’un saisit la corde abandonnée pour descendre à son tour.
Zunni lui montra la cabane par où il était arrivé. Elle en fut plus que choquée : son propriétaire était ce qui s’apparentait le plus à un ami dans ce trou perdu! Il tenait l’inventaire des marchandises déposées et ramassées par les caravanes du nord et du sud, s’assurant du respect de leurs accords même en l’absence de l’une des parties, car elles venaient rarement en même temps. Cette escale raccourcissait leur voyage de moitié. Ils fouillèrent le stock et finirent par trouver un sinistre trésor : une caisse entière de bouteilles d’huile où le nom du démon était inscrit. Le garçon toujours affaibli faillit défaillir.
« Mais que font-ils avec cette horreur?
- Je la vends, fit une voix courroucée, voilà ce que j’en fais. »
Le nouvel arrivant avait un visage singulier, aux yeux d’un Semtran. Les traits osseux, le nez pointu, la peau pâle, les yeux bleus et les cheveux roux, ce n’était pas un air du pays. Il parlait pourtant parfaitement leur langue, indifféremment aux accents des différentes régions. Seng se détourna des bouteilles et lui fit face, le visage tordu par la haine :
« Weisseid! Tu es trop téméraire pour ne pas avoir exploré les tunnels, tu sais bien d’où vient cette huile! Assassin!
- Oh, j’ai bien eu quelques scrupules, quand j’ai fourni quelques cadavres à Nilla pour qu’elle en fasse ses rôdeurs du désert, ceux qui lui capturent de nouvelles femmes, mais tu comprendras aisément pourquoi je ne me suis pas laissé arrêter par un souci si négligeable. Cinquante Rennegs, pas de simples pièces d’or, non, de bons Rennegs frappés du sceau royal, c’est ce que me vaut une seule bouteille.
- Hé bien je devrai me désoler d’avoir aidé à tuer deux rôdeurs, brûler cent femmes momifiées et mutiler Nilla elle-même. J’espère que ton commerce n’en souffrira pas trop.
- Quoi? Maudite chienne! Tu sais ce que tu as fait? À cause de toi, je devrai en faire venir d’autres pour les remplacer! Et tu seras la première! Attends que les autres sachent que c’est toi qui as vidé le lac, ils seront heureux de te sacrifier! »
Weisseid s’approchait dangereusement d’elle, l’invectivant sans plus lui laisser le temps de répliquer. Il en était au milieu d’un discours sur les sacrifices justifiés par une telle fortune quand un haut-le-cœur violent lui coupa la parole. Un autre spasme, et il vomissait un torrent de sang sur le sol de terre battue. Seng retira son poignard de son estomac et le trafiquant tomba en gémissant de souffrance.
« Cette blessure te tuera lentement, tu auras tout le temps de te féliciter que je ne prenne pas le temps de trouver ton or, puisqu’il vaut apparemment plus que la vie. Zunni, ramasse l’huile s’il te plaît, on part et on ne la laisse pas ici. »
Ils pillèrent l’entrepôt pour avoir de quoi voyager à deux, attelèrent l’âne au chariot et quittèrent l’oasis sans en avertir personne. Ils rejoignirent d’abord le campement érigé lors de leur chasse au démon et y attendirent la nuit, profitant de cet arrêt pour se restaurer convenablement et faire le tri de leurs effets. Ils avaient pratiquement tout ce qu’il leur fallait pour le voyage, et ce qui manquait n’était pas indispensable.
Tous deux savaient suffisamment bien lire le ciel pour garder le cap droit vers le sud, mais ils craignaient se diriger vers un obstacle : vers la fin de la nuit, les étoiles les plus basses disparurent, une noirceur mangeait une part de plus en plus importante de la voûte nocturne. Ils remontaient la tente pour la journée quand la lumière se fit suffisamment vive pour révéler ce qui les privait ainsi de leurs lointains guides célestes.
Un amoncellement de nuages lourds roulait à l’horizon, rapidement porté par le vent. Nilla n’avait plus le pouvoir d’accaparer le force vitale de la terre; la pluie revenait.