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1 - L'enfant disparue | ||
L’usage voulait que, lorsqu’une petite troupe marchait, les femmes se chargeassent des paquets, afin que les hommes aient les mains libres pour les défendre des ennemis. Zunni ne se sentait pas moins homme pour autant, tandis qu’il laissait sa jeune sœur marcher sans aucun fardeau devant lui, tandis qu’ils se rendaient à la rivière pour faire la lessive. De constitution délicate, Tanja avait été de plus affaiblie par une fièvre, et il n’aurait rien valu de l’épuiser avant même le début des travaux de la journée.
Semtra ressemblait aux royaumes voisins, mais son climat plus chaud laissait la forêt pousser plus luxuriante. La saison des pluies commençait, mais la saison sèche n’était véritablement digne de son nom qu’à l’extrême est du royaume, dans la savane et le désert. Passé le désert se trouvait la capitale, entourée de terres fertiles et de villes étranges, une éclaircie dans une jungle peuplée de bêtes merveilleuse que jamais ces enfants n’avaient vues, ou ne verraient, s’ils n’entreprenaient pas le dangereux pèlerinage à travers le désert dont plusieurs adultes rêvaient.
Situé au nord, la ville d’Othanie et ses terres attenantes étaient plus rapprochées des prairies d’Alluvie que du cœur de leur royaume, mais la forêt limitrophe était plus difficile encore à traverser que le désert, aussi ce peuple tenait davantage des jungles lointaines que des plaines nordiques. Les cheveux immanquablement noirs et le teint hâlé, ces gens avaient la constitution fine mais musclée, et la patience qui seyait à un climat parfois torride.
Tanja et Zunni avaient la beauté qui convenait à leur âge, et s’ils n’avaient jamais connu la richesse, leur village savait satisfaire leurs besoins simples. Tout dans leurs coutumes trahissait un passé guerrier, mais ces jeunes gens n’avaient aucun souvenir des horreurs du monde. Leurs craintes s’orientaient davantage sur le surnaturel que sur les dangers physiques. Les monstres qui devaient s’emparer de tous ces gens disparaissant dans le grand bois, par exemple…
Jamais ils ne se seraient aventurés sur le sentier qu’ils suivaient actuellement la nuit. Cependant, il leur était bien assez familier pour ne pas leur sembler menaçant en pleine lumière. Tanja s’en écartait même parfois, ramassant quelques baies pour elle-même et pour son frère, qui ouvrait la bouche pour qu’elle les y dépose directement, car ses mains à lui étaient chargées de ballots d’étoffe.
Au retour, elle partagerait son fardeau : les draps et vêtements devraient sécher dans le village, pour que les animaux ne les souillent pas, et il faudrait les porter alourdis d’eau – trop lourds pour un seul dos. Ils auraient bien voulu en charger une mule mais la saison appelait les bêtes aux côtés des laboureurs. Ils se dévêtirent sans honte pour patauger dans l’eau, profitant de l’occasion pour se laver et se délasser, puis se mirent au travail. L’un frottait tandis que l’autre surveillait l’eau, et lorsque celui qui travaillait avait les bras endoloris, et que celui qui guettait frissonnait, ils échangeaient les rôles. L’un devait toujours faire le guet. Auparavant, cette pratique tenait du danger d’une attaque ennemie, mais aujourd’hui, elle se justifiait par les poissons venimeux qui attaquaient parfois les baigneurs. Rarement mortels mais extrêmement douloureux. S’ils étaient nés plus au sud, ils auraient davantage craint les crocodiles.
Avant de repartir, Tanja utilisa un mouchoir pour contenir quelques pierres brillantes. Un artisan qui vivait près de chez eux les convoitait avidement : certaines d’entre elles devenaient de magnifiques gemmes une fois taillées et polies, et s’échangeaient contre d’autres richesses avec les villages voisins. Celles qui étincelaient sans pouvoir devenir des bijoux étaient envoyées aux architectes d’Othanie. Les enfants étaient particulièrement habiles à les trouver, avec leurs yeux si attentifs aux merveilles.
Ils revinrent par le même chemin qui les avait vus partir. Ils durent traverser un ruisseau – pas assez profond pour y laver le linge hélas, leurs gestes en auraient soulevé la vase – qui nourrissait les canaux d’irrigation des champs, puis ils parvinrent aux dits champs. La route, en tout, prenait environs une demi-heure de leur temps.
On ne pouvait parvenir à un village de Semtra sans traverser les champs. Les villages étaient construits en cercle autour d’une ville, et chacun d’eux était entouré de champs circulaires divisés comme les rayons d’une roue. D’année en année, les cultures étaient décalées d’un rayon à son voisin, afin de vivifier la terre. Les arbres fruitiers étaient disposés entre les cercles de villages voisins. La cité elle-même était fondée sur le site d’une rivière, dont les affluents effleuraient les villages. Si une partie de sa périphérie n’était pas irriguée correctement, personne ne se plaignait du travail de terrassement qui y détournerait un ruisseau : rien n’était plus naturel.
L’urbanisme semtran était une haute forme d’art, et le centre de l’anneau des terres cultivées se hérissait de constructions fabuleuses disposées géométriquement, régulièrement repeintes pour briller sur l’horizon depuis très loin. Les architectes rivalisaient d’ingéniosité pour concevoir la plus haute tour, car sa récompense était un gigantesque saphir qu’on enchâssait à son sommet, et dont on voyait l’éclat depuis des centaines de lieues. Il n’y restait pas longtemps, car bien vite une nouvelle tour excédait sa hauteur et sa splendeur. Othanie ne l’avait jamais possédé, mais quand le soleil s’abaissait vers l’ouest, on l’avait un certain temps vu scintiller sur Talie, la cité voisine. Quelques voyageurs, par jalousie, avaient déclaré que la récente construction ne valait pas cet honneur, mais personne n’était dupe.
Cette débauche de monuments n’était pas inutile : dans leur ombre et leur abri, les citadins pouvaient travailler beaucoup plus d’heures que la chaleur de l’été n’en aurait permis, et ils y logeaient très nombreux. Tout ce qui en brisait la féerie était l’égout, couvert par de simples planches, et dont l’odeur n’était jamais complètement absente.
Tanja se chargea de suspendre les draps et les habits tandis que Zunni partait rejoindre son père au champ. Cette année, leur quadrant de terre était dévoué aux fèves, abondantes et faciles à entretenir, mais fastidieuses à récolter. On n’en était pas encore là : à ce moment de l’année, les semailles n’étaient même pas encore achevées. Il y avait toujours du travail à Semtra, mais toujours bien assez de temps pour le faire.
Quand l’adolescent retourna chez lui, il n’y trouva pas sa sœur. Elle aurait pourtant dû s’y trouver, pour préparer le repas. Les céréales, la viande et les légumes attendaient sagement dans la réserve, personne ne s’en occupait. Inquiet, il ressortit, avertissant son père en le croisant de la raison de sa promenade vespérale. Elle ne se trouvait pas plus chez ses amies, ni sous l’arbre où elle aimait souvent faire la sieste. Et là où il l’avait quitté plus tôt, il ne trouva que sa tâche interrompue à la moitié, les étoffes toujours emballées. Les pierres brillantes du petit paquet étaient répandues juste à côté. Y en aurait-il eu une si belle qu’on aurait voulu la voler? Mais qui aurait donc voulu brusquer la jeune fille pour s’en emparer, et s’y serait-elle accrochée au point de risquer une blessure? Les gemmes brutes étaient si communes que personne ne leur accordait une telle valeur!
Ou alors un animal s’était aventuré loin du bois… ou un étranger avait voulu l’emmener dans son pays lointain, puisqu’elle commençait à être désirable… Allons, se corrigea-t-il, pas de folles théories! Il n’y avait pas de sang par terre, et si elle avait crié, il était impossible que nul ne l’ait entendu. Elle avait quitté le village de son propre gré, que la raison en fut bonne ou pas.
Oublier une tâche arrivait à tout le monde, mais la quitter sans l’achever ne ressemblait pas à Tanja. Il faudrait la rechercher. Il rameuta aussi vite qu’il le put un petit groupe d’hommes et de femmes. Les femmes fouilleraient le village et les hommes ses environs. Encore un vestige de l’époque guerrière du royaume, dont nul n’avait conscience.
Les recherches durent être interrompues à la nuit tombée. La lune n’offrait qu’un maigre quartier pour éclairer le sol, les torches ne suffiraient pas à remplacer sa lumière. Personne ne dormit très bien, ce qui n’aida guère les expéditions du lendemain.
Le travail se fit au ralenti pour plusieurs jours après la disparition de la pucelle. Quelques petits groupes manquaient toujours aux ouvriers pour patrouiller les villages voisins, la ville, les bois. La cité, en incluant tous ses fiefs, comptait un peu plus de vingt mille âmes, une personne entre tant d’autres n’était pas la chose la plus facile à y trouver.
La lune s’élargit, puis redevint un mince croissant à nouveau, sans que tous ces jours n’apportent de nouvelles de la belle enfant. La mère de Zunni revint de la ville, où elle tenait une boutique, car le chagrin diminuait la quantité de distance qu’ils pouvaient tolérer entre eux. La famille éplorée devait pourtant perdre son dernier enfant. Celui-ci, refusant d’accepter la perte de sa sœur, partit sans avertir personne, chargé légèrement.
Il se délesta d’une pièce de bronze en ville pour faire rédiger une lettre par un scribe. Ses parents ne savaient pas lire, mais ils la feraient déchiffrer par le prêtre du village quand ils la recevraient. Il retrouverait Tanja, il n’y avait pas mille endroits où la chercher! Elle craignait trop la grande forêt pour la traverser. Elle devait être partie vers le désert, pour rejoindre les lieux fabuleux dont tous les enfants rêvaient. Il fallait la retrouver avant qu’elle n’y parvienne, car entre les savanes poussiéreuses et les dunes de sable, sa vie serait en danger. Bien que le jeune voyageur n’expliquât pas tout, le scribe devina que son projet était insensé, mais que pouvait-il y faire? Il était trop vieux pour courir ses parents, et le livreur qui leur apporterait le message ne passerait pas avant deux jours. Sans une requête de la famille, la milice de la ville n’avait pas le droit d’arrêter un enfant en fugue.
Nul n’aurait osé dormir sur une plate-forme aussi précaire, si loin du sol, sauf un Semtran. Au sommet d’un arbre, la forêt omniprésente du pays ne savait pas blesser le dormeur. Les seules bêtes à savoir y grimper étaient trop petites pour représenter une véritable menace, les moustiques n’y humaient pas l’arôme du sang et la chaleur du jour n’y était pas retenue prisonnière. Il fallait se lever tôt, si on ne désirait pas l’ire des singes qui ne partageaient pas de bon cœur leurs perchoirs favoris, et l’orage pouvait en interdire complètement l’accès, mais malgré tout, un hamac dans les hautes branches demeurait un endroit sûr où passer la nuit. Zunni, en tout cas, ne voyait aucun inconvénient à se trouver là où il serait allé par jeu une autre fois. C’était indiscutablement le meilleur campement que pouvait se permettre un voyageur pressé par le temps.
Il retourna au sentier et mangea quelques fruits qu’il trouvait sur son chemin. Plus tard, il devrait chasser et faire un feu, mais tant que son estomac le lui autoriserait, il conserverait cette diète frugale qui lui permettait d’entretenir son avance. La fragilité de sa sœur la ralentissait mais l’exposait davantage à tous les dangers; il devait la trouver rapidement.
Il marcha deux jours avant de parvenir à l’anneau de terres d’un village. Sa circonférence était presque effrayante : s’il se tenait debout à sa lisière et regardait devant lui, son champ de vision n’en englobait pas les limites. Il ne voyait même pas les maisons qui devaient abriter ses artisans. Une route entre deux champs céréaliers était pavée, suffisamment usitée pour justifier cet effort. Ce fut celle qu’il emprunta, soulagé d’échapper au sol irrégulier. Ses pieds avaient largement l’expérience des longs chemins, mais pas à ce point. La ville dont il apercevait les tours étincelantes devait être la célèbre Talie, un carrefour inévitable pour le pèlerinage vers le sud.
Au village, il demanderait asile pour la nuit. Il se débrouillait bien dans les bois, mais logis et nourriture chaude le tentaient. Il ne doutait pas un instant que pour sa cause, on lui ferait sans hésiter charité! S’il causait le moindre désagrément à ses hôtes, il offrirait quelques services en échange, bien qu’il n’eut guère de temps pour être très généreux sur ce point.
Il marcha une heure avant de voir le village même. Ce devait être Ag ou Hem, estimait-il, il ne le saurait vraiment qu’en voyant le symbole gravé sur la tour centrale de la place publique. Chacun des huit villages principaux d’une ville portait un nom défini par une tradition aux buts oubliés. Le langage dont ils provenaient était mort avant que l’écriture ne fusse inventée pour en préserver le souvenir et on en ignorait le sens sans en oublier l’importance. Fikh, son lieu d’origine, avait donc son homonyme au nord-est de chaque cité.
Zunni réalisait maintenant qu’aussi grande et splendide qu’elle semblât, Othanie n’avait rien d’une ville d’importance. Hem-Talie, le simple village dont il découvrait maintenant le nom, devait abriter au moins deux mille habitants. Il ne découvrait pas son nom sur sa tour centrale mais sur une arche de pierre sous laquelle le voyageur passait en arrivant, symbole de la muraille qu’on n’avait pas rebâtie lorsque l’agglomération avait dépassé son diamètre initial; à quoi bon, puisque nul envahisseur ne s’était montré depuis des décennies? Depuis cette arche, il ne pouvait voir que l’apex scintillant de la tour centrale qu’il aurait cru pouvoir contempler bien avant de parcourir les petites rues pavées de pierres. Non qu’elle ne fut pas aussi haute que celle de Fikh-Othanie, au contraire, mais sa distance de la périphérie la cachait au regard.
Les maisons, au moins, étaient en somme semblables à celles qui lui étaient familières. Les grands édifices de deux ou trois étages, logeant plusieurs familles, étaient plus communs, mais rien n’était véritablement extraordinaire hormis le nombre de ces éléments ordinaires. Que les gens étaient nombreux!
Un chariot le dépassa : une équipe de paysans revenaient du champ tirés par un attelage de trois chevaux. Avec eux, un monceau de légumes prêts avant la saison. Il y en avait une grande quantité, mais sur toute la population, c’était dérisoire. Le même chariot le croisa quelques minutes plus tard, chargé d’une nouvelle troupe de travailleurs. Tant de bouches à nourrir demandait une organisation effrayante!
Intimidé, il choisit de chercher ici son bienfaiteur : dans la cité, il ne saurait pas par où commencer. Le plus près du centre possible, décida-t-il. Il s’y renseignerait plus facilement et, de plus, sa sœur aussi y serait passée, si elle avait traversé ce lieu. Il ne fut pas difficile de se guider, à partir de ce moment : la tour était bien visible, maintenant.
Il ne fallut pas longtemps pour qu’elle occupe tout son esprit : ce monument était digne d’une ville, pas d’une simple dépendance! Le symbole d’Hem, à son sommet, n’y était pas gravé mais sculpté et se découpait contre le ciel, l’ombre du contre-jour vaincu par l’éclat des pierres semi-précieuses qui le recouvraient. De vingt pas de largeur, la base était percée d’une porte donnant sur un escalier. Des hommes occupaient le poste de guet où il menait, une loge sise aux deux tiers de la hauteur des murs couverts de gravures et d’inscriptions. Des dizaines de prêtres avaient dû se consulter pour trouver les runes qu’il serait le plus bénéfique de tailler dans la pierre, leur arrangement était si complexe!
Et dire que le cœur des huit fiefs d’Othanie ne s’élevait jamais si haut qu’on ne pouvait en nettoyer le sommet des fientes d’oiseau avec l’assistance d’une simple échelle! Son chez-lui, en réalité, n’avait rien dont se vanter.
Vaguement humilié, Zunni décida de ne plus penser aux merveilles qu’il découvrait. Il avait d’autres soucis, de toutes manières. Disposée en quatre îlots autour de la grande tour, la place du marché l’entourait, et s’il y avait un endroit où se renseigner, c’était celui-ci! Il observa les étalages un moment, puis choisit l’un d’entre eux, sans autre critère que l’apparente douceur de la fille qui le tenait. « Excusez-moi de vous déranger, mais je cherche un endroit où me loger cette nuit, sauriez-vous…
- Il y a des auberges un peu partout, assura-t-elle. Tant de voyageurs passent par ici, il en faut par dizaines pour les héberger tous!
- Mais… c’est que… je n’ai presque pas d’argent. Je recherche ma sœur, qui s’est enfuie de mon village. Je peux travailler un peu pour payer mon gîte, mais je dois à tout prix me hâter.
- Tant de voyageurs essaient d’être logés sans payer… personne ne croira votre histoire, qu’elle soit vraie ou non. Il y a un refuge qui vous prendra contre quelques heures aux champs, mais vous serez trop épuisé pour une longue marche par après. Évidemment, un joli garçon comme vous pourrait recevoir tout ce qu’il désire, s’il accepte de chauffer les draps de quelque bougre… »
Sans un soupçon quant à la nature de cette étrange tâche, il s’enquit des détails, juste avant de fuir la jeune femme pourtant serviable, effarouché. Des hommes désirant de jeunes garçons, il pouvait le concevoir, mais qu’une jolie demoiselle en aborde si naturellement le sujet n’avait rien de rassurant. À quel point était-ce commun, dans ce coin?
Il résuma son histoire à quelques personnes et ne trouva personne pour l’héberger, ni pour affirmer avoir aperçu Tanja. Peut-être la fortune lui aurait-elle souri s’il avait davantage persévéré, mais il finit par se résoudre à se débrouiller seul. Il trouverait bien un coin où pendre son hamac.
Il sortit du village vers l’heure du souper, et vit la cité s’étendre à l’horizon au tomber du jour. Par chance, les arbres fruitiers des champs l’entourant lui fourniraient un bon abri, et peut-être même le déjeuner, s’il osait voler quelques pêches. Le sommeil vint lentement, dérangé par la lueur rougeâtre des feux brûlant aux fenêtres de certains édifices, dans le lointain.
Si le repos tarda, l’éveil, lui, fut hâtif. Une voix sévère le héla durement, et une main le heurta, sans violence mais sans égards non plus. Avec son expérience, il ne risqua pas de tomber de son perchoir dans son sursaut de surprise, mais il se retourna tout de même plus vivement qu’il n’était sage vers l’auteur de l’appel inattendu.
« Qu’est-ce que tu fais ici, jeune homme? »
L’importun était un milicien qui patrouillait le champ. Il faisait toujours nuit, mais la pointe de sa lance reflétait un éclat vif. Pourquoi pointer une arme vers un enfant endormi, se demanda-t-il en descendant de sa couche. « Je recherche ma sœur, expliqua-t-il, et je n’ai pas d’argent pour l’auberge.
- Hé bien tu devras trouver un autre endroit où t’installer, il n’est pas permis de dormir ici.
- Où alors? Si je peux recevoir de l’aide quelque part, je serai heureux d’y aller.
- Je n’en sais rien, mais pas ici. Les responsables de ce champ paient cher pour que la milice n’autorise personne à leur voler des fruits.
- Et si je continue vers Talie? Y a-t-il un endroit où c’est permis?
- Là où on entrepose les déchets, je suppose, mais seulement si tu as envie que les rats te bouffent les orteils. Viens plutôt à la caserne. Je dirai que je t’ai arrêté, et tu repartiras demain. »
Zunni fut par la suite longtemps aveugle à la splendeur de Talie. Il en retint surtout que, malgré la bonne volonté de certains de ses habitants, et du souci authentique manifesté envers sa sœur disparue, la plus grande marque d’hospitalité qu’il y reçut fut une nuit en prison.
Il fallait laisser aux hommes de loi une chance de faire leur travail, partir tout de suite ne vaudrait rien. Zunni n’était de toutes manières pas prêt à prendre la route qui le mènerait au désert. Même en dépensant tout son avoir en vivres, il ne survivrait pas au périple. Il travaillerait un peu, en attendant de voir si Tanja pouvait être retrouvée, puis, lorsqu’il en aurait les moyens, il traverserait le désert.
La campagne de Talie était étrangement asymétrique. Cia, directement opposée à Fikh, n’était guère plus grande qu’une banlieue othanienne. Bien que des canaux y aient été construits, le sol y était trop sec pour une récolte abondante, et il ne valait rien y installer des champs à perte de vue. Par un de ces étranges caprices du climat, l’aridité remplaçait la moiteur en quelques heures de marche. L’endroit n’était pas déserté pour autant, mais on ne cultivait que ce qui en valait l’effort.
Zunni s’engagea à participer à l’effort de la communauté. Partout, le sol était doré d’une herbe rêche mais de peu d’utilité. Les canaux portaient l’eau assez loin, et les arbres capables de l’accumuler portaient de délicieux fruits. Oranges et dattes par exemple, des plaisirs qu’il n’avait jamais connus.
La pluie ne manquait pourtant pas plus sur Cia que sur le reste du nord de Semtra, découvrit-il après quelques jours de travail. Mais il semblait que le sol l’absorbait sans rien en laisser pour la vie. Il découvrit aussi que malgré son rythme étourdissant, le travail n’était pas davantage éreintant que ce qu’il avait précédemment connu. Les gens n’étaient pas plus méchants à Cia-Talie qu’ailleurs, mais ils n’ouvraient leur cœur qu’à leurs amis, les étrangers allaient et venaient sans les émouvoir. C’était la seule attitude possible, comprenait-il maintenant : il en passait tant, en cette dernière étape avant le désert, avant le sud mystérieux.
Les tâches ne manquaient pas, et il osa bientôt celles que son père ne lui aurait jamais confiées, soucieux de la fragilité de son jeune âge. En la moitié de saison où il se força à rester – la difficulté qu’il éprouvait à accumuler de quoi traverser le désert l’incitait à croire que Tanja n’avait pas quitté Talie, ses muscles se gonflèrent et sa peau se durcit contre le soleil. Il retourna deux fois à la cité faire envoyer une lettre à ses parents, pour les rassurer sur son sort et leur envoyer quelques pièces d’argent, au cas où son absence les mette dans l’embarras. Quand il apprit qu’un de ses envois avait été pillé – le scribe ne se contentant pas d’une pièce de bronze pour paiement – il entreprit d’apprendre à écrire. Sa missive suivante était mal écrite et bien trop courte, mais elle était de sa propre main!
Il était suffisamment payé pour se permettre la traversée peu avant l’automne. Si sa sœur passait par Cia maintenant, il y avait suffisamment d’amis pour qu’on l’y arrête. Ce fut presque son sort aussi d’ailleurs. Ses bras encore immatures étaient déjà forts, et il faisait montre de plus d’esprit qu’il n’en fallait pour éviter les erreurs ruineuses. De plus, tout enfant qu’il fut encore, il laissait de plus en plus paraître l’homme vigoureux, beau et sain qu’il serait bientôt, et de nombreuses familles le convoitaient pour marier leurs filles.
Par chance, on le respectait autant qu’on l’appréciait, et personne ne tenta de nuire à son départ. Il reçut même en cadeau un âne pour l’aider à porter ses provisions. Ce n’était pas l’animal idéal pour le désert, mais entre les derniers ruisseaux et l’oasis de Zetwal, il y avait moins d’une semaine de marche, un petit chariot soutiendrait une barrique qui devrait suffire.
Il se mit en route à la nuit tombante, chargé de bien meilleures possessions qu’il n’en avait eu au départ. Il ne s’était pas départi de son hamac mais possédait maintenant aussi une tente, et deux habits convenant mieux aux températures changeantes du désert. Il avait troqué son couteau pour une dague qui lui tiendrait lieu d’arme aussi bien que d’outil, car on disait que les routes des voyageurs étaient bordées de brigands. Il fallait avant tout souhaiter n’en rencontrer aucun, cependant, il savait bien que sa défense était dérisoire. Il n’avait rien d’un guerrier, et espérait bien ne jamais avoir à égorger autre chose que le lièvre de son souper.
Il commença dès sa sortie du village à suivre les étoiles pour trouver son chemin. Il aurait été stupide de s’en découvrir incapable une fois engagé dans le désert! Il fut bien satisfait de trouver les ruines indiquées sur les cartes là où il s’attendait à les rencontrer : pour l’instant, il lisait correctement le ciel.
Le jour se levait; il décida de monter le camp tout de suite. Dételant l’âne, il le guida à un repli du terrain où l’herbe poussait toujours. Elle était sèche et clairsemée, mais après une bonne rasade d’eau, la bête en fut satisfaite. Il n’avait pas à rationner le liquide vital encore : un ruisseau l’attendait non loin en avant, il y remplirait la barrique avant la périlleuse traversée.
Le soleil était déjà haut quand il parvint à monter la tente correctement. Voilà un exercice où il n’était guère habile. Il mangea, attacha l’âne à l’ombre d’un mur et passa un moment à explorer les ruines avant de se coucher.
L’endroit où il se trouvait s’était déjà nommé Cum, le village du nord, mais la cité à laquelle il était rattaché avait laissé oublier le sien. Elle n’était pas si ancienne qu’elle n’ait connu la frénésie de construction à laquelle se mesurait la prospérité semtrane, mais ses tours n’étaient plus que des monceaux de pierres où les gemmes luisaient avec peine à travers la poussière. Celles qui étaient véritablement précieuses avaient depuis longtemps été pillées. Certaines familles, à Cia-Talie, prétendaient provenir de la cité perdue, ce qui était peut-être vrai : celle-ci ne semblait pas avoir été désertée après un monstrueux cataclysme, mais plutôt abandonnée lentement, à mesure qu’elle n’offrait plus suffisamment de richesses pour allécher ses habitants. Il fallait un bon appât pour garder les gens si près du désert.
Les terres l’entourant, c’était indiscutable, étaient pratiquement stériles. À quoi bon l’avoir construite en premier lieu? Il était surprenant que cette notion n’ait pas frappé l’imaginaire des Taliens, mais il lui vint à l’esprit l’idée que la terre pouvait changer, avec le temps. Et si ces champs de poussière avaient jadis porté blés et fruits? Et si Cia et Mar avaient déjà produit autant de vivres que les autres villages de leur région? Et si, au lieu de vivre dans des maisons plus grandes que nécessaires dans les rues peu peuplées, les habitants de Cia finissaient par se regrouper près de la tour centrale, laissaient les rues de la périphérie disparaître sous le sable, les bâtiments inutiles s’effondrer et, de moins en moins nombreux à résister à l’appel de la cité plus prospère, laissaient un nouveau cercle de ruines derrière eux?
Le soleil se faisant torride, il se hâta à regagner sa tente, frissonnant pourtant : il se pouvait bien que le désert ait entrepris de dévorer Semtra. Sa quiétude s’en trouvait ébranlée.
Il dormit peu et mal, et fut réveillé par les plaintes de son âne. Inquiet de la venue de bandits, il sortit de son abri et découvrit avec humeur que les sabots de sa bête affolée avaient renversé sa barrique d’eau. Il n’en restait que quelques gorgées, qu’il accapara avant de découvrir avec horreur ce qui avait causé la panique de la bête. L’astre du jour, dans sa course inaltérable, avait privé la pauvre créature de l’ombre de son maigre pan de mur, et l’animal écrasé par la chaleur était à moitié fou de douleur.
Il le conduisit immédiatement à l’ombre et lui permit de lécher les gouttes encore accrochées au bois du contenant, puis entreprit de démonter la tente. Il n’y avait plus de répit possible avant de trouver le ruisseau, ou homme et bête courraient droit à leur perte.
Le cœur serré par sa négligence cruelle, Zunni aida la bourrique à tirer le petit chariot autant qu’il le put, sous les rayons déclinant de l’après-midi. La bête de somme renâclait et se rebiffait, mais il n’osait lui en tenir rigueur : c’était sa faute. Le soir vint en même temps que le bonheur de voir le cours d’eau tant espéré.
Autour de ce dernier, l’herbe poussait bien verte et quelques arbres hérissaient ses flancs. Il n’était ni profond, ni rapide, mais suffisamment limpide pour y boire sans crainte, ce que le voyageur et son compagnon à quatre pattes firent sans se faire prier. L’un et l’autre trop épuisés pour continuer, il allait sans dire qu’ils feraient ici une plus longue pause. Une fois le camp installé, l’adolescent passa près d’une heure à remplir la barrique, puisant à l’aide de son écuelle.
Il y avait à cet endroit tout ce qu’il fallait pour nourrir l’âne, mais pas grand chose pour un humain, aussi l’arrêt ne dura qu’une journée. Il aurait été déplaisant de manquer de provisions avant la fin du voyage. Lorsque le soir tomba à nouveau, Zunni repartit, encourageant la réticente créature à le suivre malgré la mauvaise expérience de son dernier séjour au pays du soleil. Il ne pouvait plus se permettre une telle insouciance désormais. Ici, il n’y avait aucune aide car il n’y avait personne pour la dispenser.