Subumbrare Aestas
Par Dominique Théberge

 

Introduction

 

Un sentier

Les deux jeunes garçons firent halte sous l’ombre d’un bosquet, épuisés par la chaleur du soleil. Cet été s’annonçait chaud, sec, enrageant pour deux fils de paysan comme eux, presque adolescents, assez vieux pour comprendre les offrandes nécessaires du ciel envers la terre même si ces dernières prenaient la forme de tristes journées pluvieuses. Il valait mieux, pourtant, un soleil écrasant qu’une ondée et toute sa boue quand on avait envie de voyager, surtout lorsque la plus grande partie du chemin passait non loin du couvert salvateur des arbres.
Alluvie n’était pas un royaume qui craignait la sécheresse, malgré tout. Parfois, les récoltes séchaient et brûlaient, mais jamais les rivières ne se tarissaient, et les plus profondes coulaient toujours assez rapidement pour rester claires et fraîches. À la dernière source, le plus vieux frère avait rempli les gourdes, qui leur dureraient pour le reste du périple, trajet qui ne leur coûterait guère plus de trois jours de leur vie et un sermon de leur mère, qui le leur avait interdit.
Les tabous excitent la convoitise, comme chacun le sait. Aussi les fables terrifiantes des villageois et des paysans donnaient davantage aux enfants l’envie de les conquérir que la crainte de les rencontrer. Quel interdit au monde aurait pu empêcher ceux-ci, qui entraient dans l’âge où l’on souhaite déjà être un homme, de visiter le site des plus terrifiantes légendes?
Ils avaient déjà aperçu la statue sans tête l’automne précédent, alors qu’ils livraient avec leur père les denrées qui permettraient au monastère du grand fleuve de nourrir les hommes de foi qui y résidaient. Située près de la frontière d’Hellwald, les deux royaumes s’attribuaient l’un à l’autre sa propriété, car sa sinistre réputation s’étendait au-delà de limites aussi ténues que les lignes invisibles qui divisaient la terre. Ni les animaux, ni les démons ne se laissaient arrêter par elles.
Les garçons mangèrent un morceau de pain un peu trop maigre pour leur appétit, paressèrent un peu, puis reprirent la route. Ils pénétrèrent un boisé, émergèrent de son autre côté, et virent enfin les épaules du colosse décapité surgir de l’horizon. Plus qu’une heure, deux si le sol ingrat continuait d’entraver leurs pas, et ils seraient à ses pieds.
À mesure qu’ils en approchaient, les vagues d’excitation les agitant se faisaient plus fréquentes. Tant d’horreurs avaient été dites sur cette statue et sur ceux qui l’avaient approchée de trop près… tant d’horreurs qu’il leur tardait de défier!
Le monument se dressa lentement devant eux, révélé pas à pas par l’horizon vaincu, plus grand qu’il n’avait jamais semblé. Depuis la grande route, il ne semblait guère plus haut qu’une maison, mais il apparaissait maintenant qu’il aurait fallu un troisième étage pour s’y comparer. À bien y penser, il était peut-être un peu intimidant…
Sculptée dans une pierre grise, la silhouette nonchalante d’un homme massif se tenait sans grande dignité, le dos légèrement courbé derrière une panse avachie, moulée par un vêtement négligé. Si les membres n’avaient pas été si musclés, le corps aurait pu être celui d’un désœuvré ayant sacrifié sa santé sur l’autel de Bacchus, mais ces épaules affaissées ne cachaient pas entièrement une énergie animale, celle d’une faim grotesque mais impitoyable. Il était heureux que la tête manquât, quel sorte de visage aurait-elle porté?
Peut-être les garçons auraient-ils pris peur s’ils n’avaient eu qu’une année ou deux de plus, en comprenant ce qui se trouvait à mi-distance des mains crispées en griffes, sous un renflement visible du pantalon. À leur âge cependant, les pensées qui savaient émouvoir leur corps étaient simples et sans vice, totalement étrangères à l’obscénité de la forme qui se présentait à eux. En réalité, chaque détail de la statue était répugnant. Malade mais puissant, débraillé mais riche, et surtout vicieux, plein d’un désir innommable, le personnage qu’elle représentait ne pouvait être rien d’autre qu’un démon. Les enfants le savaient, mais après tout, ce n’était que de la pierre.
Ils posèrent enfin leurs sacs au pied du monstre et le contemplèrent longuement, hébétés par leur trajet autant que par sa fin.
L’aîné réfléchit tout haut : « On l’a vu, alors qu’est-ce qu’on fait ensuite? »
Seul le silence lui répondit, pour quelques minutes. Ils étaient toujours fatigués, et avaient besoin de ce répit. Ils s’assirent dans l’herbe un moment, jusqu’à ce que le plus jeune brise soudainement leur quiétude : « La statue doit vraiment être maudite… Je ne vois aucun insecte par ici. Elle les fait fuir, tu penses? »
Le plus vieux se releva en vitesse. Sans qu’il le comprenne vraiment, une herbe incapable d’attirer les insectes ne lui semblait pas saine. Il ne regrettait toujours pas son voyage, mais ne tenait guère à le prolonger plus que nécessaire. « On essaie de voit pourquoi elle n’a pas de tête, d’accord? Après, on s’en va. Ce n’est pas un endroit pour camper. »
Cette dernière phrase était un mensonge. L’emplacement, en réalité, était parfait pour camper. Cette herbe si propre, sans parasites, bien sèche mais pas poussiéreuse, ce léger renflement du terrain qui les mettrait à l’abri des ruisselets s’il advenait qu’il pleuve, et même ce jeune arbre vigoureux, où suspendre leurs affaires à l’abri des bêtes, et cet autre, mort et sec, qui brûlerait si bien, non loin, le tout abrité du vent par les collines les entourant. Un endroit parfait, si près d’une présence qui, toute inerte qu’elle soit, semblait souhaiter avidement qu’ils y restent, à sa merci…
« Est-ce qu’elle a été faite sans tête? Raisonna l’aîné. Est-ce qu’un orage l’a fait tomber, ou est-ce que quelqu’un l’a volée? On devrait grimper là-haut et voir s’il y a des marques d’outils. »
Achevant sa dernière phrase, le jeune homme sortit une corde de son sac, réfléchissant à la manière de l’accrocher au colosse. Elle était plus longue que nécessaire, mais son bras ne saurait jamais la lancer si haut. Pendant ce temps, son compagnon inspectait les environs, ne trouvant aucune pierre qui aurait pu faire partie de la tête, si celle-ci avait été détruite par quelque moyen mystérieux.
Ce fut avec embarras qu’ils finirent par redécouvrir la bonne manière de lancer une corde, une technique que leur orgueil mâle ne leur pardonnerait pas d’avoir ignoré si longtemps. Une bonne grosse pierre bien ficelée à son extrémité, la ligne resta, après quelques essais, sur l’épaule gigantesque, empêchée de glisser par les reliefs du vêtement froissé. L’enfant fixa la corde au jeune arbre, demandant à son petit frère de la tirer tandis qu’il grimperait, pour éviter de briser le tronc encore frêle, et contourna le géant sans tête pour l’escalader par le dos, là où elle retombait.
Le cadet ne lui disputa pas sa prérogative, commençant à craindre le démon pétrifié. L’escalade se révéla aisée, la corde assez bien logée entre deux replis pour ne pas risquer une seule fois de se dégager et tomber, et la surface juste assez rugueuse pour que les pieds n’y glissent pas. Il ne lui fallut pas longtemps pour atteindre l’échine et s’y hisser… puis défaillir.
Il se rattrapa un instant avant une chute fatale. Les yeux fixés sur ce qui avait échoué de peu à le projeter vers une mort brutale, il poussa un cri de frayeur et de colère à la fois, puis s’époumona à l’intention de son frère :
« C’est vraiment un démon. Il n’a jamais eu de tête, ce qu’il a à la place… je ne peux pas le décrire! C’est une bouche, je crois, mais aucune bête n’a une gueule aussi horrible! Et des symboles tout autour, et…
» Ce n’est pas de la pierre! J’ai posé la main trop près, c’est de la pierre autour, mais là, sur le cou… sur la gueule, c’est mou, c’est vivant! Ramasse nos affaires comme tu peux, je descends vite! »
Dans sa frénésie, il enfonça carrément le bras droit dans cette gueule qui un instant plus tôt était fermée. C’était mou, chaud, mouillé, indiscutablement animal. Les écorchures de ses mains le brûlaient tandis que ses gestes amenaient à l’air libre les effluves d’acides gastriques qui clapotaient comme une odieuse petite mare. Retirant violemment le bras, il se retint de justesse à la corde, glissant de la moitié de sa hauteur avant de parvenir à se freiner. Le reste de sa descente ne fut guère plus gracieux, s’achevant sur une chute brutale.
La douleur dans ses chevilles lui laissa croire qu’il les avait brisées, et dans sa panique il tenta de s’enfuir en rampant, ne s’arrêtant qu’en apercevant son frère qui courait vers lui. Il ne fallait pas qu’il approche du monstre, il ne fallait même pas qu’il le voie, s’il tenait au sommeil de ses nuits!
« Sauve-toi! Je te rejoins après, éloigne-toi de cette chose! »
L’enfant désobéit, comme c’était à prévoir, et aida son aîné à se soulever. Celui-ci réalisa qu’il pouvait marcher; il était mal tombé, mais pas de haut. Ses paumes, par contre, étaient ensanglantées, mises à vif par la corde, tandis que les dents du démon avaient lacéré son bras profondément. Par un sinistre coup de chance, l’acide malodorant était suffisamment visqueux pour sceller la blessure et le sauver d’une perte de sang fatale.
Il ne parvint pas loin avant de s’effondrer, sa frayeur et ses blessures ayant vite raison de sa vigueur. Il maudit sa faiblesse et ses jambes tremblantes qui refusaient de le porter plus loin, mais devait remercier les dieux de cet échec plus tard. Si lui, étendu, et son frère, accroupi à son flanc, s’étaient tenus debout, ce qui s’éleva de l’horrible statue les aurait repérés sans problème, tout comme les individus qu’il avait choisi pour nouvelle proie.
Eux, cependant, eurent droit à une parfaite vision de la bête. Elle s’extrait du monstrueux buste de pierre en se tordant en tout sens comme un immonde asticot, bavant son écume acide le long de son corps noir et luisant. Son extrémité – à l’image de sa statue, elle n’avait pas de tête – pointait dans toutes les directions, cherchant ses profanateurs, semblant voir malgré qu’elle n’eut point eu d’yeux.

Les jeunes osèrent se soulever légèrement pour la garder à l’œil alors qu’elle étirait et rompait les filaments de mucus qui la rattachaient encore à l’orifice de la sculpture démesurée. Ces fils baveux la freinèrent tandis qu’elle se laissait glisser le long de son réceptacle, à la rencontre d’hommes fraîchement arrivés.
Les voiles visqueux et filasses qui suivaient cette horrible sangsue dans sa danse grotesques s’épaissirent lorsqu’elle atteignit le sol, la munissant de membres grossiers, qui s’affinèrent graduellement pour former un corps féminin qui aurait été ravissant s’il n’avait été de ce noir grisâtre, gluant, et surtout, dépourvu de tête. De longs tentacules fouettèrent l’air à partir de son cou alors que le démon polymorphe parla aux hommes d’une voix asexuée et moqueuse :
« Ainsi votre seigneur espère toujours que je travaillerai pour lui. Vous imaginez-vous venir ici avec la prétention de m’asservir et repartir vivants? Que valent vos épées et vos maigres sortilèges de mortels contre moi? Votre seigneur me plaît, car son appétit est grand, mais s’il commet l’erreur d’oublier qu’il ne sera jamais qu’un homme, il ne comblera que le mien. Partez, avant que je ne le prive de la belle troupe que vous formez! »
Les soldats, une vingtaine de jeunes hommes accompagnés de trois vieillards, n’en furent pas ébranlés. On leur avait décrit les manières et les formes favorites du démon, qui n’était pas de nature à leur préparer des surprises. C’était une entité grossière, sans aucune imagination, qui obéissait sans nuances à ses désirs et dormait dans son colosse aussi longtemps que la faim ne le forçait pas à le quitter. Beaucoup de sorciers l’y croyaient enfermé par un sortilège, inoffensif, mais ceux qui le dérangeaient aujourd’hui savaient qu’il s’y nichait comme une bête dans son terrier simplement parce qu’il s’y trouvait confortable.
« Le seigneur ne veut qu’un objet de puissance que tu auras forgé, Umboro, plaida l’officier qui dirigeait l’expédition. Il te paiera le prix que tu demanderas.
- Il n’a pas payé mon prix lorsque j’ai détruit une troupe de bandits qui pillaient ses terres.
- Il n’y avait pas dix mille vierges dans le pays, ton prix était injuste! »
Le pauvre n’eut pas le temps de réaliser l’erreur qu’il avait commise en faisant la leçon à une créature dont la conception de la diplomatie impliquait que ce qui franchissait sa bouche se dirigeait moins souvent vers une oreille attentive que vers un estomac insatiable. Un instant après avoir conclu sa réplique, toute phrase subséquente fut enfermée dans sa gorge par le baiser grotesque d’une dizaines de tentacules enserrant son visage. Les soldats, maintenant terrifiés malgré leur préparation, entendirent d’épouvantables craquements alors que le corps de leur supérieur se contractait contre cette poigne mortelle, puis se convulsait, et enfin s’abandonnait définitivement à son supplice. Les tentacules se détendirent à leur tour, permettant au cadavre de glisser aux pieds des subordonnés épouvantés.
« Voilà un objet de puissance que j’ai forgé, rapportez-le à votre seigneur. »
Même si plusieurs d’entre eux avaient risqué leur vie lors de périlleuses batailles, aucun des hommes n’eut le courage de toucher le corps. Sculpté à l’image de son bourreau, ce qui avait été un officier n’avait désormais plus de tête, et son cou était devenu un orifice béant par où ses viscères avaient été aspirées. Le démon caressa le plus jeune de ses tentacules visqueux, et le pauvre adolescent ne sut que se mettre à pleurer, ce dont jamais ses compagnons ne se moqueraient, tant ils en étaient près eux-mêmes.
Même doué d’une imagination limitée, Umboro savait terrifier les humains, surtout lorsque c’était l’occasion d’un repas supplémentaire. « Et votre seigneur aimerait-il un deuxième artefact? » disait-il en enserrant le visage juvénile dans sa poigne.
La tension fut trop forte pour un des soldats, qui plongea sa lance à la base des appendices informes du monstre avec un cri hystérique. Sans un cri, le démon perdit sa forme humaine et redevint la larve dont il préférait l’apparence, pour filer vers sa demeure. Même un immortel pouvait craindre la douleur.
Triskèle Tandis que la masse visqueuse escaladait les jambes du colosse de pierre, les trois sorciers, qui s’étaient déplacés durant l’échange, scandèrent des mots inconnus tout en se tordant en une danse frénétique, chacun debout à une extrémité d’un triskèle tracé là par leurs assistants en prévision de ce jour. Les tas de pierres qui en marquaient les contours étaient demeurés invisibles même à l’œil démoniaque de l’habitant de la statue.
Piégé par le cercle des mages humains, Umboro se laissa retomber, parcourant les limites de leur sortilège. Leur chant parvint à un point où ils purent l’interrompre sans en gâcher l’effet, et l’un d’entre eux parla à ce qui était maintenant leur captif :
« Si tu refuses de nous prêter ton pouvoir, c’est toi que nous emporterons. Soldats! Liez bien le corps de votre commandant, car c’est à lui que nous enchaînerons cet être stupide! Umboro! Cette chair que tu as goûtée est désormais la tienne, tu serais bête d’attendre qu’on te force à y entrer. »
Le monstre parcourait toujours la surface invisible qui l’entravait, sans laisser paraître le moindre désir d’obéissance. Les sorciers achevaient un chant puis, parfaitement synchronisés, avançaient d’un pas vers le prochain tas de pierres, réduisant tout autant l’amplitude de la barrière qu’ils constituaient. Bien vite, ils immobiliseraient leur victime.
C’est alors que l’un d’entre eux, passant à l’une des dernières pierres de son parcours, ne la trouva pas à sa place. Nul n’avait deviné que même en cet endroit honni, un fils de paysan pouvait ramasser une pierre pour mieux projeter une corde…
L’enchantement sitôt brisé, l’horrible ver noirâtre se jeta sur l’infortuné magicien, l’égorgea d’un coup de dents, et enfin s’éloigna d’une cadence qui devait autant au vol qu’à la reptation. Les soldats, occupés un instant plus tôt à ligoter le cadavre de leur chef, se jetèrent à sa suite, mais le perdirent vite de vue dans les hautes herbes. L’un des sorciers survivants leur ordonna d’abandonner la poursuite. Avec seulement deux d’entre eux et des runes mal tracées, ils ne pourraient jamais le capturer. L’un de ces vieux sages tira un couteau de sous ses robes et détacha une vertèbre du cou déchiqueté du défunt officier. Un peu du pouvoir démoniaque se trouverait peut-être dans cet ossement, bien que, il s’en doutait, ce serait bien peu à côté de ce qui leur avait échappé. La procession ramassa le peu d’affaires qu’elle avait déposées et repartit par où elle était venue, laissant derrière un seul cri de dépit : « Bientôt, nous reviendrons abattre ta précieuse statue! »
Quand ils furent certains qu’aucun homme d’armes ne risquait de les voir, les deux enfants cachés dans l’herbe osèrent se relever. Leur sentiment d’horreur ne venait pas tant du massacre entr’aperçu, ce n’était rien que le comportement qu’ils attendaient d’un être aussi malfaisant, mais du fait qu’un individu sans scrupules ait pu vouloir s’emparer d’un pouvoir si malsain au prix du sacrifice de ses serviteurs… des serviteurs vêtus aux couleurs de la seigneurie d’Anthrarque, celle à qui ils devaient allégeance.

La bête partie au moins pour un moment, les jeunes osèrent s’approcher du monument pour y reprendre leurs affaires. Ce court périple ne se faisait pas de gaieté de cœur, mais leur voyage serait trop périlleux sans les outils, les vivres et les couvertures dont ils s’étaient munis, surtout avec les blessures de leur seul habitué des longs trajets.
Portant leurs sacs comme ils le purent, sans prendre le temps d’y mettre de l’ordre, ils marchèrent sans le moindre repos jusqu’au premier ruisseau. Le cadet défit alors les paquets désordonnés pour mieux les emballer tandis que son compagnon nettoyait son bras encore englué d’acide. La substance âcre avait brûlé sa peau aux alentours de ses blessures, mais n’avait pas eu le temps de mordre sa chair en profondeur. Les marques de dents étaient nettes et guériraient bien si elles ne s’envenimaient pas. Les écorchures des paumes étaient plus malpropres, pas irréparables, mais malvenues, à des jours de marche de tout secours.
Ils ne parvirent pas loin avant la tombée de la nuit, qui s’annonçait sombre et sans lune. Impossible de voyager dans cette noirceur, d’autant qu’on rencontrât parfois des loups dans la région. Ils se hâtèrent de trouver un endroit propice où dresser le camp, puis passèrent la nuit l’un contre l’autre, ne dormant que quelques minutes à la fois.
Le matin venu, le bras de l’aîné avait enflé monstrueusement. La blessure demeurait propre sur la plus grande part de sa longueur, mais se gonflait d’un gigantesque abcès près de l’épaule. L’adolescent ne put porter qu’un sac sur son épaule saine, et son frère surchargé ne marcha ni vite ni longtemps avant de s’épuiser. Ils durent poser leur bagage et s’asseoir après moins de deux heures de marche.
La lassitude altérait aussi bien leur démarche, ainsi leurs pieds recevaient des plaies douloureuses en échange de leurs services, et leurs jambes se faisaient aussi raides que celles de vieillards. Les garçons en venaient à douter de leur survie. L’épaule du blessé était si horriblement boursouflée qu’elle ne se mouvait plus du tout, et la douleur raidissait les muscles de son dos. Sachant qu’il ne complèterait pas le voyage dans cet état, il ordonna à son cadet d’aller cueillir certaines plantes qu’il avait remarquées, puis attisa le petit feu que celui-ci avait allumé pour lui, y plongeant la lame de son couteau.
Quand le jeune garçon revint, une asclépiade à la main, il lui tendit l’outil brûlant, lui signifiant qu’il ne saurait pas percer lui-même l’abcès. Avec réticence, l’enfant obéit et piqua là où la chair était le plus tendue, trop lentement pour le goût de son patient qui aurait préféré une torture moins prolongée, mais dont il ne se plaindrait pas : pas plus que lui il n’avait souhaité cette situation. La pointe de métal se retira enfin de la plaie.
Aucun pus ne s’écoula, et assez peu de sang. Au fond de la lacération luisait une esquille jaunâtre. Un éclat d’os? Le membre n’avait pas semblé brisé, mais cela expliquerait son état atroce. Aucun remmancheur ne pouvait réparer un os assez salement fracassé pour parsemer les chairs d’échardes acérées; on devrait peut-être lui trancher le bras.
Le jeune homme pleura malgré sa volonté de ne pas effrayer son jeune protégé. Il regrettait amèrement son expédition, si sa conclusion devait l’estropier et le rendre à jamais inutile à sa famille. Mais l’éclat, osa-t-il espérer, pouvait bien venir de la gueule même qui l’avait mutilé. L’os d’une précédente victime, ou même une pierre coincée là lors de sa chute. Il fallait le retirer. Et c’est ainsi que le médecin improvisé, bien malgré lui, fouilla à nouveau la plaie de sa lame, parvenant à en arracher la matière brillante sans trop agrandir son ouverture.
La matière ressemblait bien à de l’os, mais sa forme de losange ne laissait aucune place au doute : il s’agissait d’une dent. Sa racine, légèrement allongée, avait une forme singulière; son centre s’aplatissait si bien qu’un petit trou était naturellement ménagé, comme si la dent avait été destinée à être portée en médaillon. L’artefact que convoitaient les hommes d’Anthrarque! C’était à lui qu’Umboro l’avait confié! Taisant cette conclusion, il ordonna à son frère d’enduire la plaie du latex de l’herbe qu’il avait prise. Le liquide légèrement toxique purifiait et scellait les blessures à la fois.
Le bras désenfla vite, libéré de l’horrible objet qui le souillait. Son propriétaire se sentit bientôt assez vigoureux pour reprendre la marche, se chargeant cette fois de paquets. Ils en tardèrent pas à retrouver la route terreuse des charrettes des paysans. Assez près de la maison, ils se délestèrent des choses les moins précieuses de leur bagage : pour ces quelques heures de marche, il valait mieux un fardeau allégé, quitte à revenir chercher le ballot qu’ils avaient caché.
Que devait-il faire de cette dent? Il ne désirait absolument pas la garder, mais la jeter devrait se faire avec précautions. S’il ne se trompait pas, le démon, qui ne pouvait plus retourner à sa demeure après cet incident, l’utilisait pour se transporter vers un nouveau havre. L’endroit où elle serait semée, alors, serait dès lors maudit. Les créatures infernales savaient aussi bien appeler les innocents, et il pourrait utiliser un nouveau porteur s’il la laissait là où on pouvait la trouver. Il n’osait pas plus la confier aux prêtres de la seigneurie, ni aux sages de la vieille religion, ni aux prêcheurs du dieu unique venu du sud. N’importe lequel pouvait convoiter cet objet de puissance.
La mer! décida-t-il. Qu’importait si un monstre de plus occupait l’abysse, qui en regorgeait déjà? Il l’enfoncerait dans un morceau de liège, pour qu’elle ne tombe point entre les pierres, et la laisserait descendre le cours de la grande rivière Loumia.

1 - L'enfant disparue