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À chaque fois, c'était pareil. Quelques personnes, qui l'avaient croisé dans plusieurs villes différentes, pouvaient en témoigner. Le vieux diseur de bonne aventure louait une chambre quelque part, puis parcourait les rues à la recherches de clients. D'abord, il ne demandait qu'une poignée de sous. Puis, alors que sa réputation se construisait, ses clients se raréfiaient en même temps qu'ils offraient des montants de plus en plus exorbitants, que ce soit pour qu'il leur offre une prédiction ou pour qu'il la renie.
On aurait eu peine à dire si l'inconnu était diabolique ou simplement malchanceux. Jamais il ne restait bien longtemps dans une ville, car les oiseaux de malheur de son espèce attiraient la haine de toute créature un peu trop émotive. Jamais il n'avait su prédire un événement heureux. Même dire que la journée serait belle en apercevant le ciel sans nuage semblait au-dessus de ses forces.
Il pouvait pourtant se montrer amical si on l'abordait, et se trouvait parfois un petit cercle d'amis. Mais l'étrange don dont il faisait son métier revenait sans arrêt dans les conversations, jusqu'à ce que les demandes incessantes le convainquent d'exercer ses talents pour ses amis. Rares étaient ceux qui le supportaient plus de quelques jours ensuite. Faible de corps et d'esprit, il aurait sans doute dépendu du gouvernement si ce n'était de sa malédiction, mais bien peu comprenaient pourquoi il ne reniait pas son monstrueux pouvoir en faveur de ce moindre mal.
Voilà seulement quelques semaines qu'il s'était installé au village. Déjà, les enfants l'évitaient et les plus téméraires encouraient les reproches de leurs parents en lui lançant la neige précoce de l'automne qu'ils trouvaient dans les coins ombragés. Il avertissait bien ses clients qu'il n'avait aucune bonne nouvelle pour eux, mais ne refusait jamais leur argent, aussi jeunes furent-ils. Avant qu'on le connaisse, avant qu'on le craigne, il n'était qu'un phénomène de foire, un clown resté après que le cirque soit parti.
Il ne lui fallait pas longtemps pour convaincre qu'il n'était pas qu'un vulgaire amuseur, qui vendait une frayeur bon marché à quiconque recherchait un frisson inoffensif. Il devinait sans qu'on l'ait jamais pris en défaut quel genre de catastrophe craignait le plus son interlocuteur, et prédisait un grand malheur en ce sens. Son succès était trop général pour qu'il ait pu espionner ses victimes une à une, et il donnait ses pronostics sans perdre de temps, qu'on les lui ait demandés tout de go ou après une longue conversation. Si on avait le courage de l'interroger, les détails qu'il cédait un peu à contrecœur portaient une précision trop vive pour l'interprétation vague qui faisait le succès des tireuses de cartes et autres charlatans.
Il ne faisait pas, non plus, dans la sensation bon marché. Ses mots soulevaient toujours une terreur personnelle, unique. Il avait aussi bien fait partir des enfants en larmes en annonçant la mort d'un chat ou un échec scolaire que prédit l'abandon dans une maison de retraite insalubre d'une jeune femme qui n'aurait pas à se soucier de cette éventualité avant plusieurs décennies. Certains immigrants le haïssaient, car il savait aussi bien prédire les guerres d'un autre continent que les peines d'amour de l'école du coin.
Cette étrange faculté à cibler les craintes les plus intenses de ses clients, qu'elles soient terribles et mortelles ou immédiates et superficielles, n'aurait guère été qu'un sujet de curiosité si ce n'était qu'elles se vérifiaient si souvent. Les plus superstitieux allaient jusqu'à l'accuser de provoquer les malheurs, et de cela personne ne pouvait l'innocenter totalement. Son manque de répartie alors qu'il terrifiait jeunes enfants et névrosés pouvait tenir d'un esprit diabolique aussi bien que de la légère idiotie dont on le soupçonnait.
Dans cette ville, donc, sa clientèle en était rendue aux adolescents, et son salaire variait entre dix et vingt dollars par consultation, bien que quelques enfants le payaient encore d'une poignée de sous pour relever le défi lancé par leurs amis. Les peurs immédiates des petits avaient montré que son pouvoir était réel. On ne pouvait passer une année sans que quelque écolier déménage loin de ses amis, soit humilié en public ou se blesse douloureusement, comme il leur avait été prédit. Ce qui était trop loin dans le temps ne les effrayait pas, la plupart des prophéties prouvaient vite leur exactitude.
Les adolescents, s'ils ne payaient pas aussi cher que le feraient leurs parents un peu plus tard, formaient la meilleure clientèle de l'oracle. La témérité de leur jeunesse se combinait avec les peurs profondes de la maturité. Ils venaient souvent s'effrayer en groupe, comme on louait entre amis quelque film d'horreur, et s'ils repartaient souvent en riant, ils avaient peine à donner à leur grimace l'allure d'un sourire.
Un prophète de malheur ordinaire leur aurait promis une mort sanglante et imminente, une damnation évidente et grotesque, pas de mourir d'Alzeimher à soixante-trois ans! Pas de dépendre de l'aide sociale après une blessure au dos, pas de perdre une future maison après une erreur judiciaire! C'était unanime: le diseur de bonne aventure n'était pas amusant!
Pourtant il savait, et ceux qui l'avaient croisé auparavant savaient, qu'il pourrait compter sur une clientèle changeante jusqu'à avoir remonté jusqu'au sommet de la pyramide des âges. Puis, quand il serait réduit à prédire la mort d'enfants et la ruine de petits-enfants à de pauvres vieilles femmes, il partirait pour une nouvelle région.
C'est avec vingt dollars en poche que le jeune garçon gara sa mobilette dans le stationnement où le vieux s'était installé aujourd'hui. La pluie de la saison, comme en d'autres temps la neige, la chaleur ou les moustiques, ne semblait pas le déranger. Il passait ses journées dehors, amassant de grasses sommes d'argent sans souci de confort.
La curiosité et l'incrédulité se partageaient son esprit, comme celui de tant d'autres clients du prophète diabolique. Il ne se serait pas déplacé que pour consulter l'oracle, mais c'était sur son chemin, alors pourquoi pas? En garçon suffisamment poli, il se présenta et échangea quelques phrases courtoises avec le vieil homme avant de lui demander une démonstration de ses talents, payant d'avance.
L'homme ne réfléchit que quelques secondes, sans traîner comme les diseurs de bonne aventure qui étiraient le temps pour laisser venir une inspiration parfois capricieuse et jauger la crédulité de leurs clients, et hocha la tête avant de répondre.
« Tu vivras soixante et onze ans. »
Le jeune homme regretta en partant de ne pas l'avoir interrogé plus longuement. Il avait toujours prédit des malheurs terrifiants, ce qu'il avait dit à ses amis le faisait parfois frissonner, mais ceci… n'avait rien d'effrayant. Soixante et onze ans, ce n'était pas un mauvais âge pour mourir. Assez jeune pour ne pas souffrir de l'abandon et de la décrépitude du vieil âge, et assez vieux pour ne pas avoir perdu trop d'années heureuses.
Si ça avait été un moment particulièrement mauvais, ne l'aurait-il pas précisé? Il ne laissait jamais flotter une telle ambiguïté. Peut-être n'avait-il tout simplement pas de grand malheur à prédire aujourd'hui. Il était arrivé quelquefois que des gens ne comprennent pas la prédiction, mais apprennent un peu plus tard un élément qui la rendait particulièrement horrible. Peut-être serait-ce son cas. Et s'il devait en être ainsi, il ne servait à rien de se torturer les méninges, conclut-il en guidant sa petite moto dans les rues détrempées.
Quand il s'éveilla, il sut immédiatement qu'il était à l'hôpital. Le choc et l'inconscience n'avaient pas trop affecté son cerveau, il n'était pas déraisonnablement désorienté. L'odeur du désinfectant omniprésente dans les établissements de santé ne pouvait pas le tromper.
Ses oreilles bourdonnaient désagréablement. Raisonnablement lucide maintenant, il comprenait qu'il avait dû avoir un accident en moto. Son corps n'était pas endolori, soit il n'avais pas été blessé trop gravement, soit il avait été inconscient suffisamment longtemps pour une guérison partielle. Il se rendormit vite, mais s'éveilla à nouveau un peu plus tard, toujours assourdi. Il faisait noir, assez pour ne pas voir de lumière à travers ses paupières closes, qu'il se décida enfin à soulever. Quelque chose résista.
Il avait déjà lu des histoires où des personnes comateuses avaient les yeux fermés par du papier collant, pour qu'ils ne sèchent pas. Ce devait être ça. Il voulut passer la main sur son visage pour l'enlever, mais ladite main n'exécuta pas le mouvement. Une fracture peut-être? Il ne se soucia pas de la main pour l'instant, se concentrant sur ses yeux. Forçant pour décoller ses paupières, il fut découragé de cet effort par une douleur intense. Sa peau brûlée et sa cornée desséchée par le feu dont il ne se souvenait pas ne faisaient plus qu'une, solidement fusionnées par la lymphe coagulée et le tissu cicatriciel qui commençait à se former.
Un cri aurait peut-être aidé à soulager la douleur qui prit un certain temps à se dissiper, mais le tube dans sa gorge ne permettait pas à l'air de toucher ses cordes vocales. Sa poitrine, de toutes manières, ne semblait pas vouloir obéir à son envie de hurler. Seul son visage se contracta, le masque rigide de chair brûlée se craquelant là où les muscles parvenaient à le ployer, faisant couler le sang et ajoutant de nouvelles cicatrices pour le raidir encore davantage.
Il aurait fait tout un vacarme s'il avait pu battre des bras contre la première chose qu'il trouverait pour attirer l'attention sur son éveil, mais même le plus petit mouvement de ses muscles semblait impossible. Il réalisait avec horreur qu'il avait très bien pu se casser le cou. Après environs une heure à ordonner en vain à son corps paralysé de lui obéir, la fatigue l'obligea à cesser ses efforts pour un moment.
Ce fut peu après, quelques secondes environs, que l'horreur le frappa dans toute sa force. L'incrédulité ne l'empêchait pas de réaliser que sa condition n'offrait que peu d'espoir de guérison, mais la douleur et l'impuissance ne venaient pas seules. Qu'est-ce qui pouvait être pire que se souvenir, à cet instant précis, de cette phrase terrible: « Tu vivras soixante et onze ans » ?
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